LE FADO

Publié le par N.L. Taram

Je viens de recevoir un texte de notre ami Matthieu. Il nous parle, avec enthousiasme, de son goût pour le fado.
Le Fado, chant populaire urbain du Portugal, est pratiquement inconnu en Polynésie et un peu oublié en France depuis la disparition de la "Reine du Fado", Amàlia Rodrigues.
 
 
Voilà le texte de Matthieu, toujours aussi agréable à lire...
 
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(si) Dieu existe ... (alors) Cristina Branco chante son fado !
 
J'ai un immense privilège dans la vie. J'habite pas loin de Faches-Thumesnil.
Cette commune pour ceux qui ne sont pas d'ichi, est surtout connue pour son centre commercial, accessible facilement de l'A1 juste avant Lille. Mais, et vous ne le saviez pas non plus je suis sûr, il y a aussi là -bas une petite salle de concert et une saison culturelle qui commençait donc, ce dimanche 12 octobre.
LE FADO
Après, c'est un coup de chance, le hasard ou ... le destin ! Ma boulangerie laisse à  disposition sur une table, à  droite de l'entrée, des annonces et flyers en tout genre et on y trouve le "gratuit" du coin qui donne l'agenda des évènements près de chez nous entre deux pubs. Ce jour, quelques brocantes, une braderie, une bourse aux jouets dans les environs, et après l'heure du conte un peu plus loin, je lis "Cristina Branco - Musique - Faches-Thumesnil " avec en dessous un petit paragraphe pour retenir les gens qui seraient tentés un peu trop rapidement de passer à  la page suivante, où il y a les horaires des piscines locales, des déchèteries, et les jours des encombrants. Et là  je m'écris (arrivé à  la maison), un "C'est pas possible ! Elle ici !?? Mais c'est un truc de fou", déconcertant du même coup pour ma femme et mes enfants, étonnées que la lecture de cette feuille de chou, souvent minimaliste et rarement surprenante, déclenche en moi tant d'enthousiasme, alors que mon goût pour les vide-greniers pour meubler les dimanches matins ensoleillés demeure peu affirmé.
LE FADO
Mais c'est parce que "vous n'avez pas la chance de, déjà, la connaitre", je leur dis. J'explique brièvement l'importance de cette chanteuse dans mon paysage émotionnel. Même si elle ne passe pas sur les chaines de radio, l'année dernière, l'écoute d'un seul CD d'elle m'avait profondément marqué. Je ne vous en veux pas, c'est le genre de CD que je suis le seul à  trouver, datant de plus de 10 ans, rangé dans le bac des musiques du monde de notre médiathèque avec l'étiquette "don de la médiathèque du Nord" sur une pochette qui ne paie pas de mine, bah, vous pouvez vous moquer, ce CD s'est avéré être un trésor ignoré. Bref,  "faut y aller", je relance,  me tournant alors plus vers ma plus grande, espérant susciter sa curiosité et me prenant à  la place un beau râteau ; "C'est nul ta musique ! J'irai pas". Ma femme me fait comprendre que l'inviter à  ce concert prévu à  17h00, est une tentative maladroite et parfaitement inutile (elle n'est pas dupe) de légitimer une vulgaire fuite du navire après la sieste de la petite, bref je me la joue perso. Mais un, il fait moche donc il n'y aura pas de sortie familiale, deux, pour les légos, vous n'avez pas besoin de moi et j'insiste auprès de ma grande "son chant et sa musique sont universels, grandioses, émouvants, ça va t'ouvrir des portes, tu vas le regretter ..." En guise de porte, on m'invite à  prendre celle de l'entrée. Tant pis, j'irai finalement seul, à  regret, évidemment. Seigneur, si t'étais là  à  écouter aux portes, pardonnes-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font.
 
J'arrive sur zone avec une marge car je n'ai pas encore de place. La salle est petite et le concert affiche complet, zut, les connaisseurs savaient. Je saurai plus tard sur son site officiel qu'elle vient d'Allemagne, passe à  Paris avant d'aller en Italie, Autriche, Russie avant de revenir dans son pays, à  Lisbonne en décembre. Mais l'hôtesse d'accueil me dit que j'ai peut-être une chance, j'ose la croire, et prenant un livre de poche (précieux, j'en ai toujours un en cas de coup dur), j'attends sur le côté jusqu'au dernier moment et miracle ! Juste avant la fermeture des portes, on me dit que je peux entrer, mais que je serai sur les marches. Je m'en fiche, trop heureux de faire partie des élus. Il est 17h05, je suis à  quelques mètres de la scène sur le côté.
 
Le pianiste, le guitariste et le contrebassiste arrivent et Cristina suit quelques secondes après. L'une des plus grandes chanteuses du fado actuel est devant moi, elle (me) sourit. Elle est belle (que dire de plus ?), elle a une robe noire de gala sans fioriture. La salle retient son souffle, elle commence son récital. Je bois du petit lait, extatique. On le serait à  moins.
 
Elle s'arrêtera de temps en temps pour dire quelques mots en français, presque gênée alors qu'elle le parle bien, avec un accent, c'est charmant. Elle sort comme essoufflée de certaines de ses chansons. Entre fougue et mélancolie, les jeux de lumière discrets l'épousant aussi bien que ces virtuoses de musiciens, je reste longtemps hypnotisé et ne bouge que pour applaudir à  toute volée entre deux morceaux. Elle chante un moment une berceuse traditionnelle portugaise accoudée au piano. Quand elle se retourne, elle passe un doigt au coin de l'œil, ce n'est pas le geste d'une diva, c'est celui d'une chanteuse émue par ce qu'elle vient de chanter, qui tourne la page avec simplicité et naturel. J'ai certainement comme tous les gens qui sont dans la salle, pas compris un traître mot de ce qu'elle livrait de toute son âme, mais on est tous à  fleur de peau. Chacun d'entres nous a pu mettre des images, du vécu sur ses paroles qui ont comblé la salle et le temps de cette chanson pour moi, d'autres suivant le spectateur, j'étais dans un état de grâce, indescriptible, qui n'est pas ce moment de parfaite satisfaction intérieure où les secondes sont figées à  jamais, mais un moment où, je cherche mes mots, tu as l'impression que tu fais face à  la Beauté du monde, que chacune des fugaces pensées ou images du passé qui pourraient surgir et venir se greffer sur cette musique atteignant les cimes, s'embellissent d'un coup, comme une relecture apaisée de ta propre histoire à  partir de celle d'une autre. C'est magique et tu n'as qu'un mot à  la bouche "obrigado" comme elle le dit si délicatement. Cristina chante le fado et ce chant, c'est un chant "total".
 
« Le fado, c'est la vie. Je ne vois pas cette musique comme le destin. Le destin, c'est ce que nous en faisons, ce n'est pas une chose qui arrive par hasard. [...] Je pense que le fado parle de la vie, de celle qui existait dans les années 1940 et 1960, mais aussi qui existe en [2014]. Il ne s'agit plus de parler des clichés de la société portugaise, de la mer, des marins, des découvreurs qui partaient et des femmes restées seules à  pleurer. Le fado représente beaucoup plus que ça, c'est parler d'aujourd'hui, de la guerre s'il le faut. »
Pour moi, Cristina n'enlève pas la douleur mais la noirceur, elle chante l'âpreté de la vie, la saudade, l'amour inaccompli, la jalousie, la nostalgie des morts et du passé, la difficulté à  vivre, le chagrin, l'exil, toute cette nostalgie de ce qui ne reviendra plus mais qui donne sens et épaisseur au vécu, elle chante aussi l'espoir.
 
Au final, la salle est debout pour la rappeler. Elle aura chanté plus d'une heure un quart. Puis c'est fini. Restent les CD pour prolonger ce rêve éveillé. Alors je n'aurai plus qu'à  fermer les yeux en l'écoutant et je la reverrai dans cette petite salle.
Elle a déjà  édité 13 disques en 17 ans de carrière et son dernier projet "Idealist" est une anthologie qui réunit sur 3 CD ses plus beaux enregistrements. J'ai cherché ce soir quelques liens, vous la trouvez facilement sur Wikipédia, en concert... Mais le mieux pour moi, pour la voir et l'entendre,  http://www.cristinabranco.com/ son site officiel, la musique de plusieurs chansons en continue que vous pouvez mettre comme page de fond !
 
Une interview qui explique bien son parcours sur ce lien pour les curieux qui ont le temps  http://www.youtube.com/watch?v=OwuZgOm6utE
 
Bonne semaine, bien chaleureusement, M
Un commentaire reçu à l'instant de Christian Savel :
 
Voilà deux initiatives bien méritées :
- Le Fado, chant populaire urbain du Portugal inscrit en 2011 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
- Les cendres de la chanteuse et actrice Amalia Rodriguez ont été transférées au Panthéon National de Lisbonne le 8 juillet 2001. (wikipédia). C'est au Portugal, la première femme à être honorée ainsi.

 

Publié dans Musique

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schenckbecher 15/10/2014 19:02

que de souvenirs..........avec mes parents,des soirées "a l'ancienne"(sans télé!!!)entre Amalia,les retros avec Henri Garat....la famille hernandes........tous ces airs a nul autre pareil!!!!!!!!
mais l'histoire se repete,car mon fils(30)s'est constitué une "vinyltheque"de l'epoque..........un pure bonheur.amities

Christian Savel 15/10/2014 00:00

Voilà deux initiatives bien méritées :
- Le Fado, chant populaire urbain du Portugal inscrit en 2011 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
http://www.unesco.org/culture/ich/index.php?RL=00563&lg=fr&pg=00011
- Les cendres de la chanteuse et actrice Amalia Rodriguez ont été transférées au Panthéon National de Lisbonne le 8 juillet 2001. (wikipédia). C'est au Portugal, la première femme à être honnorée ainsi.

N.L. Taram 15/10/2014 01:50

Bonjour Christian,
Voilà une bonne nouvelle, je vais rajouter cela à la fin de l'article, car le nouveau système de commentaire ne permet pas de mettre des liens cliquables.
Merci pour ton aide.

Christian Savel 14/10/2014 05:12

Bonjour Pierre et un merci à Matthieu pour son texte.
J’ai découvert le Fado à l’âge de 17 ans avec un 45 tour d’Amalia Rodrigues (la Casa in via del Campo).
A 22 ans j’ai fait la connaissance d’un jeune ingénieur qui venais de fuir le régime Salazar. Il m’a fait découvrir d’autres interprètes telles que Clara d’Ovar et Fernanda Maria. J’ai encore leurs disques mais ma chaîne ne me permet plus de les écouter.
Depuis le fado ne m’a pas quitté. Avec l’un de mes amis, le peintre Luis Souza Cortès, nous avons prévu d’organiser une soirée consacrée au fado.

Gérard JOYON 14/10/2014 14:18

Merci à mes amis PIERRE et CHRISTIAN.
Merci à vous deux:
de cet article, pour PIERROT
et du commentaire de CHRISTIAN.
GG

N.L. Taram 14/10/2014 06:08

Bonjour Christian,
je te remercie pour ton commentaire, ma publication n'aura pas été inutile. D'autant que j'ai eu la surprise, 10 minutes après avoir envoyé mon avis de publication, de recevoir un message de ma fille qui me disait "... je connais le fado. Je trouve cela exceptionnel.", pourtant durant leur enfance, mes enfants ont été plutôt gavés (ou saturés) de jazz et de blues.
Amitiés