LA PASSION

Publié le par N.L. Taram

J'ai reçu un texte de notre ami Matthieu que j'ai d'abord laissé de côté car la philo, c'est pas un truc qui m'a passionné.
J'ai écrit "passionné", la passion, voilà un sujet sur lequel je ne m'étais jamais penché. Justement, en parcourant ce texte avant de le mettre en archive, j'ai vu qu'il s'agissait de "passion". Voilà qui est passionnant.
Je passe la parole à Matthieu...
 
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Si je repassais mon bac philo...
 
Je tournerais les choses autrement, au risque d'avoir une mauvaise note, peu m'importe !
 
Ma maman m'a conservé dans un grenier beaucoup de mes playmobils (la bonne intuition d'être mamie un jour !?) mais aussi mes cahiers d'école et dans des chemises, de nombreux cours et devoirs. Etant moi-même enclin à  regarder mes jeunes années avec une bonté plutôt indulgente, j'ai un jour mis le nez dans cette masse de souvenirs oubliés et je suis tombé en particulier sur un devoir de philo, qui 20 ans plus tard, me fait sourire et sur la fin m'interpelle...
 
A 17 ans, on s'exerçait à  "résonner"! (faute d'orthographe qui a marqué la scolarité spartiate de mon papa. Il m'a souvent rejoué la scène mais les humiliations ont dû être plus fortes encore pour Picouly qui en parle des années après dans un petit livre autobiographique, avec humour certes mais comme quoi, les enfants peuvent se souvenir toute leur vie de ce que les adultes peuvent leur dire, à  fortiori certains professeurs qui pourraient à  tort, désespérer d'eux).
 
Mais à  cet âge, il nous manquait certainement un peu de vécu. On voulait rester dans le moule, on montrait qu'on avait réfléchi mais sans trop se livrer, et on livrait justement un écrit assez conventionnel, sans grande originalité, voire insipide. Serais-je trop sévère en me relisant ? Non, il y a bien quelques passages que je ne jetterais pas dans ce que j'ai écrit ce lundi 14 novembre 1994.
 
Ce jour là , il fallait partir d'un texte à  priori hermétique, un extrait de l'Ethique de Spinoza qui développait l'idée que "la connaissance vraie libère de la passion". L'intitulé malgré le thème, avait quelque chose de rebutant, comme souvent dans les sujets de philo. Si aujourd'hui, je suis capable de m'appesantir longuement sur ce sujet ... passionnant ! Je pense que quatre heures (le temps donné pour finir l'épreuve) c'est un peu court. Surtout, je prendrais bien des libertés, en illustrant mon propos de quelques belles histoires si possible, tragiques ou plus heureuses, à voir selon l'humeur. Le cadre scolaire a parfois un côté étriqué, convenu même s'il faut sans doute passer par là  avant de s'amuser pleinement.
 
J'avais adopté à  l'époque un plan qui, je le savais, devait comprendre trois parties et montrer qu'on abordait la question sous différents angles qui devaient se compléter sans se tirer dessus. S'il nous manquaient bien quelques billes à  nous élèves de terminale S, cette recette permettait de nous en tirer à  peu près convenablement. J'espère le présenter ci-dessous sans trop dénaturer le fond de la pensée du jeune homme que j'étais :
1) la passion : qu'est-ce c'est que ce truc dont on parle tout le temps et qu'on aimerait bien vivre les potes et moi, mais attention, faudrait pas non plus que ça nous emmène trop loin, on nous attend ce soir à  la maison !
2) les grands philosophes que la prof chérit nous mettent en garde : c'est dangereux, ça ne fait pas bon ménage avec la raison, nos parents, tous ceux qui nous veulent du bien, et là  on se dit qu'on va charger la mule, ça devrait plaire et remplir quelques lignes !
3) la dernière partie : si c'est un bon sujet de dissertation, on doit trouver des moyen de la défendre cette passion qui a bon dos ! Mieux, on va peut-être réussir, contre toute attente, à  lui trouver des vertus, voire à  renverser complètement la situation ! Mais faudra veiller à  ne pas trop s'enflammer, à  finalement couper la poire en deux comme l'être humain est un tout bien compliqué. Au bout, on aura ouvert la réflexion et c'est déjà  pas mal. On laisse le lecteur creuser l'affaire, en l'occurrence la prof qui sera bien gentille de payer nos efforts par une note qui nous souillonnera pas notre moyenne générale durement acquise à  coup d'études de fonctions, de résolutions d'équations à  plusieurs inconnues, mais qui ont au moins le mérite elles, d'avoir au final une solution !
 
Je vous passe la première partie que je trouve personnellement assez chiante à  relire, assez technique. Je pars du texte et tente de faire la différence entre sentiments, affections, désirs et passion. C'est une histoire de maitrise de soi, une question de degrés de liberté... Je note la force de l'élan passionnel mais pointe déjà  les dangers de l'illusion (Stendhal), de la souffrance. En fait, ça peut se finir assez mal (Racine).
Avec la deuxième partie, je tempère et régule donc les ardeurs qui commençaient à  s'emballer à  l'aide de grands auteurs qui ont réfléchi avant moi : c'est un accident de parcours pour les stoïciens, une maladie (Kant), un ensorcèlement (Saint Augustin) qui nous rend passif (Descartes). J'ai pas vérifié depuis, je fais confiance au lycéen que j'étais et qui notait tout ça dans un petit carnet. Je ne l'ai jamais dit à  ma prof qui m'aimait bien (elle s'en doutait !?) mais je ne vais pas vous cacher que j'ai allègrement cité des auteurs tout le long de l'année et le jour J sans vraiment les avoir lus, ou seulement à  coup d'extraits. Quant à  mes envolées plus personnelles, c'est du grand art ! En effet, le bleu que j'étais à  l'époque n'hésite pas à  parler "d'un grand vent qui balaye tout" sans doute parce qu'il habitait au bord de la mer et, comme il n'avait jamais fait d'équitation, il s'imaginait mal chevaucher "un cheval sauvage fou et impétueux". Je me taquine mais je suis bien obligé de reconnaitre des années après qu'aimer, au début toujours, c'est perdre le contrôle, faire une sacrée belle embardée même parfois et les meilleurs marins ou cavaliers peuvent aussi un jour se casser la gueule en beauté.
 
Après avoir longuement tenté de cerner la passion amoureuse sans en avoir fait le tour évidemment, j'essaye dans une troisième partie, de sortir de la confrontation entre ces deux poids lourds que sont Passion et Raison qui m'épuisent à  se disputer depuis une copie double.
Extrait :
LA PASSION
C'est alambiqué mais je me comprends. Après je suis lancé, je fonce, c'est la dernière ligne droite de cette dernière partie, j'écris avec emphase, j'y crois !
Extrait :
LA PASSION
Ce charabia (vous êtes courageux) révèle plus mes angoisses et mon envie de vivre intensément qu'autre chose mais le bachelier pose indirectement une grosse question au professeur qu'il est devenu 20 ans plus tard.
Où était ces derniers temps dans ta vie professionnelle, la passion qui t'animait au début de ta carrière de professeur des écoles, où était cette énergie qui a envoyé promener cinq ans d'études supérieures pour changer complètement de voie ?
LA PASSION
Alors aujourd'hui, je me fous pas mal de cette note honorable. A quoi servent les bonnes notes, une scolarité sans heurts sérieux, des années d'études si on ne progresse plus le reste de sa vie ? Si on ne partage et transmet pas assez ce qu'on a de meilleur ? A l'heure des bilans, j'aurai préféré envoyer des élèves plus compétents au niveau suivant et pour certains, je vois mal la partie bien se terminer.
 
Récemment, des amis m'ont dit qu'il fallait toujours, sur le métier, remettre son ouvrage. C'était par rapport à  mon envie d'écrire, et j'aurai peut-être plus de temps ces prochaines semaines pour assouvir cette nouvelle manie, mais ce n'est pas ma priorité. En ce moment, je reprendrais plutôt ces encouragements pour quelque chose de plus essentiel, l'exercice de mon métier.
 
"Il n'est jamais trop tard pour devenir ce que nous aurions pu être." George Eliot (1819-1880) femme de lettre anglaise.
 
D'une manière générale, les vacances d'été, c'est l'occasion de se reposer, de faire le ménage, de se projeter pour repartir avec allant, avec ... passion !
Et cette destination en ligne de mire.
 
Bel été de votre côté,
Bises, M
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Il ne faut pas se décourager. J'étais pas bon en français et même terrorisé devant la feuille blanche à remplir. Mon ami Jean-Pierre qui ensuite fut journaliste à Midi Libre, me faisait mes dissertations et mes devoirs d'anglais. En contrepartie, je lui faisais ces devoirs de math et de physique. Le résultat au bac fut assez catastrophique. Cela ne nous a pas empêché de faire ensuite une bonne carrière professionnelle ; le principal c'est de continuer à étudier.
Je suis un éternel étudiant.
Bonne lecture...

Publié dans Éducation, Littérature

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