JEAN-PAUL MARAT (16)

Publié le par N.L. Taram

Jean-Paul Marat, les Chaînes de l'esclavage
Corrompre le peuple.
 
Ouvrage destiné à développer les noirs attentats des princes contre le peuple ; les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices, les coups d'état qu'ils emploient pour détruire la liberté, et les scènes sanglantes qui accompagnent le despotisme.
 
 
 
Corrompre le peuple.
(page 68 à 71)
 
Nul gouvernement ne se maintient par sa propre constitution, mais par les vertus civiques qui l'empêchent de dégénérer. Ce ressort détruit, c'en est fait de la patrie : au lieu de concourir au bien général, chacun ne cherche plus que ses avantages personnels, les lois tombent dans le mépris, & les magistrats eux-mêmes sont les premiers à les violer. Aussi, après avoir avili les peuples, songe-t-on à les corrompre.
Lorsqu'il n'y à point de censeurs publics dans l'état, le prince cherche à introduire des nouveautés propres à relâcher les mœurs : tout ce qui peut en arrêter la dépravation, il l'abolit ; il altère tout ce qui peut former une bonne police, & il travaille à pervertir les citoyens avec le même zèle qu'un sage législateur travaillerait à les régénérer.
 
C'est toujours par des routes semées de fleurs que les princes commencent à mener le peuple à la servitude. D'abord ils lui prodiguent les fêtes : mais comme ces fêtes ne peuvent pas toujours durer quand on ne dispose pas des dépouilles du monde entier, ils cherchent à lui ouvrir une source constante de corruption ; ils travaillent à encourager les arts, à faire fleurir le commerce, & à établir l'inégalité des fortunes, qui traîne toujours le luxe à sa suite.
 
Ceux qui ont sous les yeux le gouvernement féodal dégénéré en despotisme ou en oligarchie, trouveront cette assertion bien étrange. Les princes encouragent l'industrie & le commerce, diront-ils, pour tirer de plus fortes contributions de leurs sujets, non pour les avilir : mais ce n'est pas des peuples asservis, c'est des peuples à asservir dont je parle. Laissons donc à part les efforts que firent, il y a quelques siècles, les Vénitiens, les Génois, les Florentins, les Hollandais, les Français, les Espagnols, les Portugais, les Anglais, pour encourager l'industrie, les arts, le commerce : & suivons, à cet égard, les tentatives de l'administration chez des peuples libres.
Les anciens Bretons, les Gaulois & les Germains étaient presqu'indépendants. Lorsque, divisés en petites tribus, ils ne possédaient que leurs armes & leurs troupeaux, il ne fut pas possible à leurs chefs de les mettre sous le joug : pour les asservir, les Romains introduisirent parmi eux l'industrie, les arts, le commerce : de la sorte, ils leur firent acheter les douceurs de l'abondance aux dépens de leur liberté.
Agricola ayant subjugué les Bretons, introduisit parmi eux l'urbanité & les arts de la paix ; il leur apprit à se procurer les commodités de la vie, il s'efforça de leur rendre leur condition agréable ; & ces peuples se plièrent si fort à la domination de leurs maîtres, qu'une fois soumis, ils cessèrent de leur donner de l'inquiétude, & perdirent jusqu'à l'idée de leur première indépendance (1).
Impatient d'établir son empire sur les Anglais, Alfred se servit du même artifice.
 
J'ai dit que, pour ouvrir à leurs sujets une source constante de corruption, les princes travaillent à faire fleurir le commerce dans leurs états. Cette proposition n'aurait rien eu d'étrange, si je l'avais restreinte au luxe : mais le moyen de la révoquer en doute, le luxe étant toujours une suite nécessaire du commerce.
Or, il est constant que les princes ne négligent rien pour favoriser le luxe, ils l'étalent à l'envie, & ils sont les premiers à jeter dans les cœurs ces semences de corruption (2).
 
S'ils ne le prêchent pas tous d'exemple, encore refusent-ils de le réprimer. Sous Auguste, le sénat proposa plusieurs fois la reforme des mœurs & du luxe : réforme à laquelle l'empereur était obligé de travailler, en vertu de sa charge de censeur : mais il éluda toujours avec art ces demandes importunes (3).
Quelques princes vont même jusqu'à y forcer leurs sujets. Pour assujettir le peuple de Cumes, Aristomène, cherchant à énerver le courage de la jeunesse, voulut que les garçons laissassent croître leurs cheveux, qu'ils les ornassent de fleurs, & portassent comme les filles de longues robes de couleurs différentes : il voulut, lorsqu'ils allaient chez leurs maîtres de danse ou de musique, que des femmes leurs portassent des parasols & des éventails ; que dans le bain, elles leur donnassent des miroirs, des peignes, des parfums, & cette éducation devait durer jusqu'à l'âge de seize ans (4).
Le commerce & le luxe ont toujours des effets trop funestes aux nations qui ont des mœurs, pour ne pas en développer les principaux.
 
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(1) Tacite, vie d'Agricola.
(2)  Comme le luxe charme si fort le commun des hommes, qu'il les entraîne dans mille excès dispendieux, toujours suivis de la ruine des familles & quelquefois de celle de l'état ; après avoir encouragé le luxe, souvent les princes se sont vus obligés de le restreindre. Mais par un contraste assez singulier, dans le temps même qu'ils le réprimaient par leurs édits, ils le prêchaient par leur exemple. Tandis que Louis XIV défendait aux lieutenants-généraux de ses armées & autres officiers qui tenaient table, d'y faire servir autre chose que du potage, du rôti avec des entrées de grosses viande & quelques entremets, sans assiettes volantes & hors-d'œuvre, il étalait sur la sienne les productions des quatre parties du monde. Tandis qu'il réglait la quantité d'or & d'argent qui pouvait être employée en vaisselle, meubles, équipages, habits, etc. ; il prodiguait en magnifiques extravagances les revenus de l'état.
            Ils ont beau faire des ordonnances, le luxe n'y perd rien ; leurs lois vont même contre leur fin, en donnant plus de prix à ce qu'elles défendent ; & c'est peut-être souvent pour cela qu'ils les font.
            Le goût des plaisirs qui régnait à la cour de Jacques I, Charles II, Louis XIV, gagna tous les rangs. Chaque jour enfantait quelque fête, chaque nuit quelque mascarade, où assistaient les personnes de marque : aussi le désœuvrement, la paresse, la dissipation & le luxe prirent-ils la place des mœurs simples, de l'industrie & de l'instruction.
(3) Dion Cassius. Liv. 54.
(4)  Denis d'Ilalicarn. Liv. 7.
JEAN-PAUL MARAT (16)

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