JEAN-PAUL MARAT (18)

Publié le par N.L. Taram

Jean-Paul Marat, les Chaînes de l'esclavage
De la débauche.
Fausse idée de la liberté.
Écarter des emplois les hommes de mérite & les hommes de bien.
 
Ouvrage destiné à développer les noirs attentats des princes contre le peuple ; les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices, les coups d'état qu'ils emploient pour détruire la liberté, et les scènes sanglantes qui accompagnent le despotisme.
 
 
 
                                                  De la débauche.
        (Page 83 à 85)
 
 
Un autre moyen de soumettre le peuple, c'est de le faire vivre dans l'oisiveté, & de ne point contrôler ses goûts. Alors, sans sollicitude pour la liberté, il ne prend plus de part aux affaires publiques, il ne songe qu'à ses besoins & à ses plaisirs. Une fois affectionné à l'argent, faut-il pour s'en procurer renoncer à ses droits ? il présente sa tête au joug, & attend tranquillement son salaire. Si d'ailleurs les princes prennent soin de le fêter, il va même jusqu'à bénir ses tyrans.
 
Pour faire des Perses de bons esclaves, Cyrus les entretenait dans l'abondance, l'oisiveté, la mollesse ; & ces lâches l'appelaient leur père.
 
Les empereurs Romains usaient de cette politique ; ils donnaient au peuple des festins, des spectacles ; & alors on entendait la multitude s'épuiser en éloges sur la bonté de ses maîtres (1).
 
Le gouvernement de Venise à grand soin de maintenir le peuple dans l'abondance, de lui donner de fréquents spectacles, & de le faire vivre dans la débauche en protégeant publiquement les courtisanes. Loin de contrôler les goûts des citadins, il ouvre la porte aux divertissements, aux jeux (2), aux plaisirs, & il les détourne par-là de l'envie de s'occuper des affaires d’État. Il n'y à pas jusqu'aux religieux auxquels il ne permette une vie débordée, & dont il ne favorise les dérèglements (3) ; de manière que tous les libertins vantent la douceur du gouvernement de la seigneurie.
 
Enfin, c'est une observation constante, qu'en tout pays les débauches, les femmes entretenues, les valets, les chevaliers d'industrie, les faiseurs de projets, les joueurs, les escrocs, les espions, les chenapans sont pour le prince, ils attendent un sort de la cour, des dilapidateurs publics, des concessionnaires, des dissipateurs, & ils sont toujours prêts à devenir les suppôts du despotisme.
 
Ainsi cette vie licencieuse, que le peuple appelle sa liberté, est l'une des prin­cipales sources de sa servitude.
 
 
 
                                         Fausse idée de la liberté.
(Page 85)
 
Tandis que les jeux, les fêtes, les spectacles, les amusements de toute espèce fixent les esprits, on oublie la patrie ; peu à peu on perd de vue la liberté ; déjà on n'en n'a plus d'idée, & on s'en forme enfin de fausses notions.
 
Pour les citoyens toujours occupés de leur travail, de leur trafic, de leur ambition, de leurs plaisirs elle n'est bientôt plus que le moyen d'acquérir sans empêchement, de posséder en sûreté & de se divertir sans obstacles.
 
Jusqu'ici le cabinet n'a encore travaillé qu'à endormir les peuples, à les plonger dans la sécurité, à les avilir & à les corrompre ; c'est-à-dire à les façonner au joug qu'ils porteront un jour. Mais déjà il s'occupe à leur forger des chaînes.
 
                             Écarter des emplois les hommes
                          de mérite & les hommes de bien.
(Pages 91 à 92)
 
 
Dans un gouvernement libre, nouvellement établie, ce sont toujours ceux qui ont rendu les plus grands services à l’État qu'on met au timon des affaires ; ce sont toujours eux qui ont montré le plus de vertu qu'on place à la tête les tribunaux. Si l'on commet au prince le soin de nommer ensuite aux emplois, c'est sous condition qu'il n'y nommera que des sujets dignes de les occuper. Mais pour machiner à son aise, loin d'appeler à lui le mérite & la vertu, il écarte à petit bruit du maniement des affaires les hommes intègres & les sages, ceux qui jouissent de la considération publique, pour n'y admettre que des hommes de facile composition ou des hommes dévoués (4).
 
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1 - Tacit : hist. Liv. 4.
2 - Il est de fait qu'à Venise on ouvre pendant tout le carnaval plusieurs ridotti, où chacun peut aller se ruiner à des jeux de hasard : & ce qui paraîtra peut-être fort étrange, c'est qu'à chaque table un noble en toge tient la banque.
3 - En favorisant les dérèglements des religieux, le sénat a aussi en vue de les décrier dans l'esprit du peuple : car tout aveugle & corrompu qu'il est, il ne laisse pas de voir leur ignorance & d'être révolté de leurs débauches.
4 - Telle était la pratique de Jacques I. Lorsqu'il y avait sur les bancs des hautes cours de justice quelque patriote qui venait à se distinguer, il se hâtait de l'expulser. Bâcon lui ayant insinué dans une lettre particulière, de le nommer à la place de chancelier dont Coock était revêtu, & dont sa popularité le rendait indigne, il n'eut rien de plus pressé que de suivre ce perfide conseil. Cabal. page 29.
 
Extrait "Les chaînes de l'esclavage", chapitre "Du commerce", page 76

Extrait "Les chaînes de l'esclavage", chapitre "Du commerce", page 76

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