JEAN-PAUL MARAT (19)

Publié le par N.L. Taram

Jean-Paul Marat, les Chaînes de l'esclavage
Multiplier les créatures du gouvernement.
 
Ouvrage destiné à développer les noirs attentats des princes contre le peuple ; les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices, les coups d'état qu'ils emploient pour détruire la liberté, & les scènes sanglantes qui accompagnent le despotisme.
 
Multiplier les créatures du gouvernement.
(Page 100 à 103)
 
Pour étendre leur puissance, les princes multiplient les emplois & les titulaires.
 
Sous les princes de la maison d'Autriche, qui montèrent sur le trône d'Espagne, le nombre des emplois civils était prodigieux ; il y avait des milliers de titulaires sans fonctions : à peine voyait-on un citoyen tant soit peu étoffé, qui ne fut pourvu de quelque charge (1).
 
Mais pourquoi des exemples particuliers ? C'est pour augmenter le nombre de leurs créatures que dans les différentes monarchies de l'Europe les rois ont imaginé les dignités de prince, d'archiduc, de duc, de duc à brevet, de pair, de comte, de vicomte, de marquis, de baron, de baronet, de chevalier, d'écuyer, etc., & qu'ils en multiplient à leur gré les titulaires.
 
C'est pour augmenter le nombre de leurs créatures qu'ils ont crée les places de gouverneurs de province ; de commandants de villes, de châteaux, de citadelle ; de lieutenant-de-roi, de maréchaux, de lieutenants-généraux, de maréchaux-de-camp, de brigadier, de sénéchaux, de bailli-d'épée, etc.
 
C'est pour augmenter le nombre de leurs créatures qu'érigeant en charges de grands officiers de la couronne les emplois domestiques de leurs maisons ; ils ont crée des places de grand-aumônier, de premier aumônier, d'aumônier ordinaire, de maître de l'oratoire, de chapelain, de grand-maître, de grand-chambellan, de chambellan, de premiers gentilshommes de la chambre, de gentilshommes d'honneur, de grand-maître de la garde-robe, de maître de la garde-robe, de grand-écuyer, de premier écuyer, d'écuyer-cavalcadour, d’écuyer ordinaire, d’écuyer de main, de grand-panetier, de grand-veneur, de grand-fauconnier, de grand-louvetier, de grand maréchal-des-logis, de grand-prévôt, de premier maître d'hôtel, de maître-d'hôtel ordinaire, de grand-maître des cérémonies, de maîtres des cérémonies, de secrétaires de la chambre & du cabinet, de lecteurs de la chambre & du cabinet, de secrétaire des commandements, d'écrivains du cabinet, etc.
 
C'est pour augmenter le nombre de leurs créatures, qu'ils ont donné des maisons particulières à leurs femmes, à leurs fils, à leurs filles, à leurs oncles, à leurs tantes, réunissant à toutes les charges fastueuses qui composent la leur, un conseil d'administration modelé sur le département des finances de l’État.
 
C'est pour augmenter le nombre de leurs créatures, que dans toutes leurs maisons, ils ont doublé le nombre des titulaires par des survivances.
 
C'est pour augmenter le nombre de leurs créatures, qu'ils ont institué une multitude d'ordres de chevalerie, avec grandes & petites croix, dont chaque place asservit le titulaire & une multitude d'aspirants.
 
C'est pour augmenter le nombre de leurs créatures, qu'ils ont crée dans les cours de judicature des places de présidents à mortier, de présidents honoraires, d'avocats-généraux, de procureurs-généraux, de substituts, etc. C'est pour augmenter le nombre de leurs créatures, qu'ils ont doublé les places dans les états-majors des armées de terre & de mer, que chaque régiment à deux colonels, chaque compagnie deux capitaines, chaque division un amiral, un vice-amiral, un contre-amiral, etc.
 
C'est pour augmenter le nombre de leurs créatures, que les rois de France ont érigé en conseillers royaux les notaires, les secrétaires à brevet, les mesureurs de sel, les inspecteurs de police, jusqu'aux languyeurs* de cochons.
 
Enfin, c'est pour augmenter le nombre de leurs créatures que ces monarques ont rendu nobles tous les descendants de ces titulaires, dignes ou indignes, & qu'ils en ont formé des classes privilégiées (2).
 
Il n'est pas temps encore de s'emparer de la puissance suprême. Si le prince y attentait audacieusement, il ferait ouvrir les yeux à la nation, & il ne pourrait guère conserver une autorité mal établie. Il attend donc que les citoyens soient accoutumés à obéir en hommes libres avant de leur commander comme à des esclaves ; il attend que leur humeur d'indépendance aille se perdre dans la servitude. Cependant il mine sourdement leur liberté ; & ils sont asservis sans qu'on puisse assigner aucune époque à leur asservissement.
 
Tarquin, qui ne s'était fait élire ni par le sénat ni par le peuple, qui avait pris la couronne comme un droit héréditaire ; extermina la plupart des sénateurs. Il ne consulta plus ceux qui restaient, & ne les appela plus à ses jugements. Après avoir anéanti le sénat, il usurpa la puissance du peuple, il fit des lois sans lui, il en fit même contre lui. Déjà il réunissait tous les pouvoirs en sa personne : mais le peuple se souvint un moment qu'il était législateur, & Tarquin ne fut plus.
 
-----------------------------------------------------------------------------------------
 
(1) - Désormeaux. Abr. chron. de l'hist. d'Espagne.
(2) - Ces places sont abolies depuis la révolution.
 
* Après recherche : Spécialistes vérifiant la langue des cochons afin de voir s'ils n’ont pas de maladie et s’ils peuvent être consommés.

 

JEAN-PAUL MARAT (19)
Rien n'a changé depuis ! L'Histoire se répète...
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article