JEAN-PAUL MARAT (20)

Publié le par N.L. Taram

Jean-Paul Marat, les Chaînes de l'esclavage
Des artifices mis en usage pour apaiser les clameurs publiques.
 
Ouvrage destiné à développer les noirs attentats des princes contre le peuple ; les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices, les coups d'état qu'ils emploient pour détruire la liberté, & les scènes sanglantes qui accompagnent le despotisme.
 
 
                                   
Des artifices mis en usage pour apaiser les clameurs publiques.
(page 150 à 165 - extraits)
 
 
Pour se conserver libre, une nation n'a que sa vigilance, son courage, son audace : pour l'asservir, le prince a tant de moyens qu'il n'est guère embarrassé que du choix ; mais celui qu'il met le plus souvent en œuvre, c'est la fourberie : le peuple est fait pour être la dupe de toutes les rubriques du cabinet, & les ministres profitent de cette disposition.
 
Quand les opprimés veulent prendre quelque parti pour empêcher les progrès de la tyrannie ; toujours se présente quelque nouvelle barrière à franchir. Ils ont beau former des projets, le prince les arrête soudain. Ils ont beau solliciter le redressement de leurs griefs ; leurs remontrances sont vaines, il se hérisse de scrupules, il s'arme de refus ; ou bien il n'oppose à leurs plaintes que la dérision : il répond qu'il est toujours prêt à écouter les griefs de ses sujets, qu'il n'a rien de plus à cœur que le bonheur de ses peuples, & il les renvoie avec ces beaux discours.
 
Persistent-ils dans leurs demandes ? Il persiste dans sa conduite. Toujours formés aux maximes d'une politique artificieuse, ceux qui gouvernent apprennent l'art de ne point s'étonner des obstacles, de mettre à profit la faiblesse de leurs adversaires, & de plier doucement au joug la docile multitude. S'il est question de faire consentir à leurs volontés ; comme c'est leur usage de tout promettre, avec dessein de ne rien tenir, quand le peuple les presse, ils leurrent de belles promesses sa crédule simplicité ; & sans honte de manquer à leur parole, ils répètent ce bas artifice.
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Las de voir leurs espérances tant de fois trompées, les mécontents demandent-ils justice à grands cris ? Dans ces moments critiques, on cherche à tirer l'affaire en longueur (1) ; on leur envoie des députés qui les bercent de belles promesses, on arrête la troupe effrénée, on l'amuse par de vaines délibérations, on l'endort, & on gagne le moment de lui faire face & de l'accabler.
 
Que s'il faut en venir à capituler : on lui fait des offres de nature à n'être pas acceptées : puis des propositions moins déraisonnables ; mais conçues en termes vagues, qui ne stipulent rien de précis, & qui laissent toujours le gouvernement maître des conditions du traité : ou bien on ajoute à des concessions claires quelque clause ambiguë qui les rend nulles, si même on ne fait pas de faux engagements.
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Dans le soulèvement de Naples, en 1647, comme le peuple demandait avec instance la chartre de ses privilèges, le vice roi qui ne songeait qu'à conjurer l'orage, en fit forger une fausse qu'il présenta pour la vraie. En 1647, Charles I cherchant à endormir le parlement, & à faire croire qu'il était prêt à souscrire à tout ce qui pouvait le réconcilier avec la nation, au moment même ou il travaillait à l'écraser, envoya dire aux deux chambres « qu'il désirait qu'elles prissent sans délai en considération les règlements particuliers à faire, tant pour le maintien de l'autorité légitime du roi, & la fixation de son revenu, que pour la conservation de leurs propres privilèges, la paisible jouissance de leurs biens, la liberté de leurs personnes & la défense de la vraie religion professée dans l’Église Anglicane : règlements qui couperaient bientôt la racine à tout sujet de plainte, en montrant par tout ce que le roi accordait à ses peuples, combien il était éloigné des projets odieux que la crainte & la jalousie mal fondées de quelques personnes lui avaient prêtés, & combien il était jaloux de surpasser en clémence & en bonté les princes les plus généreux. »
 
Lorsque les Aragonnais, las de se voir accablés d'impôts en pleine paix, & de souffrir mille abus qu'on avait promis de réformer, menacèrent d'une insurrection générale : pour les apaiser, la régente établit un conseil, qu'elle disait devoir être uniquement occupé à rechercher les moyens de soulager le peuple. Vaine institution, qui ne servit qu'à les endormir, & même à empirer leur sort : car ce nouveau conseil, composé d'hommes corrompus, ferma toujours les yeux sur les brigandages & les dilapidations de la couronne.
 
Qui le croirait ? Souvent on n'oppose au désespoir des mécontents que de vains sons (2). Des hommes versés dans l'art de séduire les esprits, les haranguent ; puis la tourbe stupide se laisse aller à ces beaux discours, & devient le jouet de quelques rhéteurs. Que dis-je ! souvent même un compte suffit pour déconcerter ses projets.
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Quelquefois les plus petits ressorts font mouvoir les plus grandes machines. Le peuple ne s'attache qu'à l'écorce des choses, & souffre patiemment le joug, pourvu qu'il ne soit pas apparent. Aussi, dans les temps de mécontentement général, un jeu de mot suffit-il pour l'engager au sacrifice de sa liberté (3).
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C'est peu encore de ces artifices. Eh, que ne font point les princes habitués à leurrer le peuple ! Pour lui enlever ses chefs & lui opposer ses propres défenseurs ; ils soudoient une multitude de plumes mercenaires qui s'attachent à les noircir & à les calomnier, de manière à leur faire perdre l'estime publique en leur prêtant des vues ambitieuses ; & qui pis est, en semant le soupçon & la défiance, en les accusant de conniver en secret avec le gouvernement pour s'emparer de la puissance suprême. Ils engagent la vile tourbe de leurs créatures à aller de place en place répandre mille faux bruits propres à confirmer ces calomnies (4).
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Quelquefois même ils tâchent d'engager les défenseurs du peuple à se décrier eux-mêmes.
 
Pendant la minorité de Louis XIV, comme le parlement de Paris se récriait fort contre la manière odieuse dont on foulait les peuples, dans la vue de l'engager à ne défendre dorénavant que ses intérêts, & de le perdre de la sorte dans l'opinion publi­que, le gouvernement attaqua les privilèges de la compagnie, en s'appliquant pour quelque temps les honoraires de ses membres (5).
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Un autre artifice très adroit qu'emploient les princes pour perdre de réputation les défenseurs du peuple, c'est de leur opposer des scélérats notés par leur prostitution à la cour, qui s'étudient à renchérir sur toutes les demandes des chefs populaires en faveur de la liberté : ce qui les fait paraître moins patriotes que les suppôts mêmes du despotisme. Dans la vue d'affranchir les plébéiens de l'oppression des nobles, le tribun C. Gracchus propose une loi qui leur est favorable : le sénat se garde bien de s'y opposer, mais il engage L. Drusus à renchérir sur les demandes de son collègue, & à publier en même temps que Cayus n'est que l'organe du sénat. Dupe de cet artifice, le peuple ne sait auquel des deux s'attacher, & (6) se trouve les mains liées par ce faux défenseur.
 
 
Les princes ont cent moyens pour attaquer la liberté, le peuple en a fort peu pour la défendre, & l'on ne saurait croire combien est étroit le chemin où il peut marcher à pas sûrs. Tandis qu'ils commettent impunément tant d'attentats, la moindre faute le perd. Ne montre-t-il pas assez de résolution ? on lui insulte sans pitié. En montre-t-il beaucoup ? on l'irrite, on le provoque, on le force à sortir des bornes de la sagesse. En sort-il ? on l'attaque jusque dans ses propres retranchements, on a recours aux tribunaux, on y traîne ceux qui ont montré le plus d'audace, on crie à l'outrage, on les poursuit, on en demande vengeance. Des lors, trop faible contre le crédit, l'intrigue, le pouvoir, la bonté de leur cause ne leur sert de rien, on les condamne impitoyablement ; & le prince écrase ses ennemis sous le poids des lois faites pour les protéger.
 
Combien sont inépuisables les ressources du gouvernement pour asservir les peuples ! Qui le croirait ? Après avoir avili & enchaîné les tribunaux, le prince parait respecter lui-même ces vains fantômes de la liberté. A-t-il besoin de leur appui ? Il leur rend un moment de force : mais il ne voit pas plutôt jour à s'en passer, qu'il les repousse avec dédain : semblable au voyageur qui foule aux pieds les masures sous lesquelles il s'est retiré pendant l'orage.
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Lorsque les peuples réclament leurs droits à grands cris, si le prince a été obligé de faire quelque concession pour écarter l'orage ; il n'entrevoit pas plutôt une tournure favorable à ses affaires, qu'il change de ton ; il se plaint qu'on a surpris sa foi, il refuse de remplir ses engagements ; & quoique les sujets aient la justice pour eux, il s'efforce de remettre l'affaire en question. À mesure que son parti s'affaiblit ou se renforce, c'est alternativement oui ou non ; puis sans honte & sans remords, il joue ce personnage jusqu'à ce qu'il ait assuré ses projets.
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Ainsi, tandis que le peuple n'a que ses réclamations, ses clameurs, ses suppliques, ses soupirs ; les princes lui opposent une infinité d'artifices : le moyen qu'il n'en soit pas la dupe constante, l'éternelle victime ?
 
 
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(1) - Parmi les conseils que Charles-Quint laissa à son fils, il lui recommandait de caler de voiles dans le fort de la tempête, de ne point s'opposer à la violence du destin irrité, d'esquiver avec adresse les coups qu'il ne pourrait soutenir de front, de se jeter à quartier, & d'attendre le moment de quelque révolution favorable. Ministre d'État de Silhan. Tom. I, Iiv. 3, chap. 6.
(2) - Qui ne connaît le pouvoir de l'éloquence dans les émeutes ? Que n'a-t-elle point valu à Crassus, à Cicéron, à César 1 Ses effets sont sûrs en tous temps. De belles paroles captivent le vulgaire : ce sont les pommes d'Hippomènes qu'il est toujours prêt à ramasser. Le peuple n'a jamais de projet arrêté. Sans cesse il est conduit par les impressions du moment, sans cesse il est poussé par le vent qui souffle, sans cesse il est entraîné par le torrent.
(3) - Aussi les princes ont ils grand soin de ne pas choquer ces préjugés.
Auguste rejette le titre de dictateur, devenu odieux dans Scylla Marius, César ; & il cache une puissance sans bornes sous un nom commun & des dignités ordinaires.
Tibère refusa constamment le titre de maître que le sénat lui avait déféré. Il l'était bien en effet : mais il n'en voulut pas le nom, pour qu'on s'imaginât qu'il croyait ne pas l'être.
(4) - Telle était la politique du lord Bute contre Pitt. Hist. de la dernière minorité.
(5) - Hist. du cardinal Mazarin. Vol. III.
(6) - Tit. Liv. Dec. I.
JEAN-PAUL MARAT (20)
Rien n'a changé depuis ! L'Histoire se répète...
Il me semble même avoir vu cela ces jours-ci.

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