PAUL GAUGUIN – Les Pédants

Publié le par N.L. Taram

J’avais publié, le 12 novembre 2010, un extrait de cet article de Paul Gauguin pour le journal Les Guêpes, voici le texte intégral.
PAUL GAUGUIN – Les Pédants
Les Guêpes, n° 25, San Francisco, février 1901.
 
Les Pédants.
 
De l'instruction publique à Tahiti, quelques mots encore -  les derniers.
 
Nous avons en ce siècle civilisé, progressé etc…
En admettant que cela soit, que vient faire le NOUS en pareil cas écrit orgueilleusement ?
Et on est tenté de dire « Qui cela vous ? Vous, comme moi, nous ne sommes rien ; quelques études coûteuses, nos humanités une fois terminées, comme la larve devenue papillon, nous apparaissons sur la terre - hommes enfin, vernis, polissés des pieds à la tête, causant de tout, hélas ! de terribles sots pour conclure.
Tout nous vient de l'exception, Dieu seul fait l'homme de génie ; le génie seul fait tourner la terre. Ce qui a fait dire à l'enterrement de Pasteur, à un artiste de valeur : « Combien de temps faudra-t-il à la nature pour refaire un cerveau pareil ? »
Depuis Menés jusqu'à l'ère chrétienne, époque barbare où on ne songeait guère à l'instruction de tout le monde, qu'est devenue l'Egypte ? sinon, dans tout son ensemble, un vaste monument qui fait songer non à des hommes, mais à des géants, à des dieux.
La tour Eiffel serait-elle par hasard un progrès, comparée au temple de Jérusâlem ? Mais le vélocipède, l'automobile ! certes il faut le constater, c'est quelque chose de plus, mais en revanche que de choses en moins, que de secrets perdus dans bien des fabrications.
Entre autres, la trempe de l'airain, bien plus dure que nos aciers perfectionnés.
Et en philosophie, Boudha, les philosophes de la Grèce, divin Platon, puis Jésus ; Luther et Calvin sont-ils un progrès ?
Mais nous sommes des civilisés ! hier c'était la flèche et la fronde, aujourd'hui c'est le fusil et le canon. Les hordes barbares se déplaçaient hier à pied et à cheval ; aujourd'hui elles se déplacent en chemin de fer, en navire à vapeur. Qu'y a-t-il donc de changé enfin ?
Lorsque la société vivra heureuse dans les délices de la paix, jouissant de travaux intellectuels avec la juste répartition du travail et du talent, on pourra dire seulement que c'est une société civilisée.
Nous sommes les hommes du progrès de la civilisation. Comme les requins en vedette ils se réveillent le matin en disant « Qui allons-nous manger aujourd'hui ? »
Par qui sont nommés ces gens si fiers de leur majorité ?
Repoussés de toutes parts par la colonie, ils sont nommés par des indigènes qu'ils déclarent barbares, puisqu'ils réclament pour eux des écoles qui doivent les civiliser, par des pasteurs indigènes qui ne parlent pas un mot de français et à qui nous, contribuables, sommes obligés de donner des subsides tandis qu'ils annoncent en même temps des recettes annuelles de 17,500 piastres devant aller en croissant.
Ne sent-on pas, dès lors, tout le ridicule d'un gouvernement qui s'appuie sur des éléments aussi contraires au bon sens et qui nous force à payer l'école à ceux qui nous conduisent, afin de les civiliser ? Un pareil désordre ne peut aboutir qu'à une catastrophe financière et morale, une excitation à la haine de la part de l'indigène vis-à-vis de l'Européen, un encouragement à le dépouiller, sûr de l'impunité.
Vraiment, ces avocassiers doublés de Don Juan moraliste deviennent d'un pédantisme insupportable et néfaste, et quand ils disent nous civilisons, on comprend qu'ils veuillent dire « A nous les pommes de terre, à vous les épluchures. »
Qu'on  aime  l'argent  et  qu'on  aille  le déterrer avec des gants que fournit le code pour ne pas se salir les mains - par le temps qui court propice à ce genre d'opérations (1) c'est presque  admissible, sinon méprisable, mais de grâce qu'on reste dans son bouge doré à mastiquer, digérer, au lieu de demander le prix Montyon (2) et surtout nous gouverner à tort et à travers, fouillant dans notre caisse au nom d'une majorité mal acquise pour favoriser, établir un parti religieux. Et monsieur Gallet s'est appuyé  sur  une  pareille  majorité ? !! ce serait le cas de lui dire alors : « Qui se rassemble s'assemble. »
Nous voilà donc à la veille d'une vaste organisation pour l'instruction du peuple : déjà les troupes arrivent, mais comme par hasard elles sont toutes protestantes. Oh! soyez tranquilles, elles seront laïques, c'est à-dire revêtues de redingotes noires et de gilets blancs (3). Vêtues ainsi, elles gagneront tous les cœurs, anglicaniseront tous nos dimanches.
Et on continuera comme par le passé à mettre la charrue avant les bœufs, c'est-à-dire instruire comme dans la tour de Babel des enfants qui ne comprennent pas notre langue française : A-t-on examiné avec attention cette extraordinaire grammaire, faite par cet encore plus extraordinaire Dormoy, instituteur, en cours dans les écoles ?
S'est-on pénétré du sens général des langues, toutes liées entre elles par un mode unique de penser ; dans les langues dites à flexion qui sont les nôtres, d'une part, d'autre part dans les langues touraniennes, comme la langue Moorie ?
Ainsi, dans la grammaire de cet extraordinaire Dormoy (4) :
le Balai ici moi - se traduit par - Je balaye
le Balai ici toi -     »      »       »   - Tu balayes
le Balai ici il  -      »      »       »   - Il balaye
Ce seul exemple suffit à faire comprendre que l'instruction de notre langue ne peut se faire par comparaison.      
D'ailleurs, il est un fait reconnu, que les enfants n'apprennent une langue que par la mémoire et non par le raisonnement.
Aujourd'hui, le Tahitien de vingt ans ne parle pas français, et cela ne changera pas  d'ici longtemps.
Inutile donc de vouloir l'instruire avant qu'il ne soit citoyen français par l'usage de   notre langue comme il l'est par la loi de notre colonie, et qu'on nous laisse tranquille avec cette question si sottement comprise par nos gouvernements.
 
PAUL GAUGUIN.    
   
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Notes de Bengt Danielsson et Patrick O'Reilly :
(1). Allusions aux dommages-intérêts de 500 francs attribués à Dormoy lors du procès de diffamation contre Les Guêpes. Voir à ce Sujet N, 52.
(2). « Prix Montyon. » Le baron de Montyon, 1733-1820, avait légué à l'Institut de France la rente d'un capital important pour deux récompenses : l'une destinée aux ouvrages littéraires d'un caractère élevé, l'autre à un français pauvre qui a fait l'action la plus vertueuse.
(3). Certains, et pas seulement parmi les catholiques, s'inquiétaient de la mainmise par les protestants sur les écoles. Gauguin comme beaucoup d'autres, à Tahiti, acceptait l'équation : protestants = influence anglaise.
(4). « La grammaire de cet extraordinaire Dormoy ». L'instituteur Georges Dormoy, 1851-1903, arrivé à Tahiti en 1882, fut longtemps en poste à Papeete et à Faaa. En 1896, il avait été agent spécial aux Gambier. Il était l'auteur d'un Vocabulaire tahitien français, édité par l'Imprimerie du Gouvernement et qui avait connu trois éditions, en 1887, 1889 et 1890.

Source : JOURNAL DE LA SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES N° 21 de Décembre 1965

Publié dans Paul Gauguin, Littérature

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JacquesAdi 02/06/2016 06:02

Salut Taram, ce Gauguin un fin observateur de la gente humaine. Rien à ajouter vous avez déjà tout dit au bas de ton article Paul Gauguin (14) avec ton ami Christian Penilla y Perella.
En ce moment je lis un livre sur le taoïsme et je te cite ce passage : " Le sage taoïste ne croit nullement en une quelconque sagesse du peuple, en un quelconque bon sens populaire, en une quelconque intelligence des masses. Il ne croit donc pas à la démocratie et certainement pas au suffrage universel. Mais il ne croit pas non plus à l'autoritarisme hiérarchique qui sera la colonne vertébrale du confucianisme. Très profondément, il ne croit pas en la société, il n'y voit que le champ de bataille des intérêts personnels, souvent mesquins et médiocres. Il préfère en tout la solitude, loin des hommes et de leurs miasmes."

N.L. Taram 02/06/2016 06:25

Bonjour Jacques, en effet Christian était très prolixe. Nous n'étions pas toujours du même avis, mais c'est ce qui fait l'intérêt du débat. Pour Gauguin, il y a 2 sortes d'écrits : Tahiti, Marquise, tahitiens, vahine, ambiance,... et la société, les colons, principalement à Tahiti, mais aussi au Marquise, le gouverneur, la religion, la justice, etc... principalement dans le journal Les Guêpes et dans sa publication Le Sourire. J'aime ses écrits que je n'ai découvert que tardivement. J'ai publié 37 articles consacrés principalement à ses textes. Merci pour ta citation taoïste...