JEAN-PAUL MARAT (24)

Publié le par N.L. Taram

Jean-Paul Marat, les Chaînes de l'esclavag
Aveugle sécurité du public...
 
Ouvrage destiné à développer les noirs attentats des princes contre le peuple ; les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices, les coups d'état qu'ils emploient pour détruire la liberté, & les scènes sanglantes qui accompagnent le despotisme.
 
 
 
 
Aveugle sécurité du public.
(page 141 à 142)
 
Le peuple ne prévoit jamais les maux qu'on lui prépare. On a beau rendre ses droits illusoires, miner les fondements de sa liberté, il n'aperçoit son malheur que lorsqu'il le sent, lorsqu'il entend retentir à ses oreilles les noms des proscrits, lorsqu'il voit ruisseler le sang des citoyens, & qu'accablé sous le joug, il attend plein d'effroi l'arrêt du sort qu'on lui réserve.
 
Pour rester libre, il faut être sans cesse en garde contre ceux qui gouvernent : rien de plus aisé que de perdre celui qui est sans défiance ; & la trop grande sécurité des peuples est toujours l'avant coureur de leur servitude.
 
Mais comme une attention continuelle sur les affaires publiques est au-dessus de la portée de la multitude, trop occupée d'ailleurs de ses propres affaires, il importe qu'il y ait dans l’État des hommes qui tiennent sans cesse leurs yeux ouverts sur le cabinet, qui suivent les menées du gouvernement, qui dévoilent ses projets ambitieux, qui sonnent l'alarme aux approches de la tempête, qui réveillent la nation de sa léthargie, qui lui découvrent l'abîme qu'on creuse sous ses pas, & qui s'empressent de noter celui sur qui doit tomber l'indignation publique. Aussi, le plus grand malheur qui puisse arriver à un État libre, où le prince est puissant & entreprenant, c'est qu'il n'y ait ni discussions publiques, ni effervescence, ni partis. Tout est perdu, quand le peuple devient de sang-froid, & que sans s'inquiéter de la conservation de ses droits, il ne prend plus de part aux affaires : au lieu qu'on voit la liberté sortir sans cesse des feux de la sédition.
 
 
Épuiser le zèle du peuple sur de faux objets.
(page 142)
 
Dans un État jaloux de sa liberté, il importe surtout qu'il y ait des sages qui réclament continuellement les lois, lorsque le prince les viole, qui réveillent le peuple de sa léthargie, qui l'éclairent dans les temps difficiles, & le ramènent à ses droits. Mais il faut bien prendre garde de ne pas l'alarmer sans sujet : dupe de ses vaines alarmes il deviendrait enfin tranquille au milieu des dangers.
 
Il faut bien prendre garde aussi de ne pas l'alarmer à la légère. Si les griefs n'ont point ce degré d'évidence qui les met au-dessus du doute, on doit peu se flatter de les voir redresser : car il n'y a que l'évidence qui entraîne la multitude, & il n'y a que les efforts de la multitude qui déconcertent les projets du despotisme.
 
 
Il faut surtout bien prendre garde de ne pas l'animer à la poursuite d'un objet douteux. Quand il se met à défendre ses droits, il importe qu'il ait toujours l'avantage : les échecs du gouvernement ne font que retarder sa victoire ; ceux du peuple le découragent, l'avilissent, & l'enchaînent.
 
 
Dissimuler les griefs nationaux.
(page 149 à 150)
 
Les opprimés font-ils entendre leurs réclamations ? Le prince met tout en œuvre pour étouffer la voix publique. Il envoie de tous cotés des émissaires séduire la partie la plus vile de la nation, il s'en fait présenter de flatteuses adresses qu'il oppose aux justes griefs du peuple ; puis joignant l'insulte à l'outrage, il vante la douceur de son gouvernement, & fait passer un peuple mécontent pour une poignée de mal intentionnés.
 
Pour mieux dissimuler les griefs nationaux, le prince reçoit avec distinction les adresses qui approuvent sa conduite, il accorde des marques de faveur à ceux qui les présentent : tandis qu'il témoigne son déplaisir à ceux qui lui présentent des remontrances (1) vigoureuses, si même il ne leur refuse audience.
 
Non content de les décourager, il impose silence aux papiers publics qui ne sont pas de son parti (2) : au lieu que les autres, flagornant l'administration & vomissant chaque jour des invectives contre les vrais patriotes, circulent librement dans le public : si ces mesures échouent, le prince se détermine enfin à gagner les chefs des mécontents, & il les engage à éteindre eux-mêmes le zèle de leurs adhérents.
 
Cruels artifices dont l'histoire d'Angleterre offre mille exemples, & qui ne sont que trop communs dans tous les gouvernements.
 
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(1 & 2) C'est ce que fit Charles Il après la dissolution du parlement tenu à Oxford : c'est ce qui se pratique encore aujourd'hui ; & il ne se trouve que trop d'indignes sujets disposés à se prêter à cet artifice.
JEAN-PAUL MARAT (24)
La suite « Des artifices mis en usage pour apaiser les clameurs publiques. »
 
 
Jean-Paul Marat "Les chaînes de l'esclavage" toujours d'actualité...

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jacquesAdi 30/07/2016 06:19

Salut Taram, j'ai trouvé ce petit billet sur le net, une description de l'absurdité de nos socités et des injonctions contradictoires.

Parrainez un enfant, téléphonez en viseobox, engagez-vous dans l’armée, votez pour la paix, voyagez en Asie, donnez pour l’Afrique, achetez une grosse voiture, luttez contre la pollution, soyez libres, faites ce qu’on vous dit, consommez au moins cher, diminuez l’effet de serre, soyez propriétaires, ouvrez grand les frontières, épargnez pour vos retraites, dépensez pour la croissance, aimez-vous en frères, battez-vous pour un emploi, suivez la loi, détournez la, libérez votre esprit, prenez un ou deux crédits, remplissez les caddies, triez les poubelles, évitez de gaspiller, achetez de l’Eurotunnel, suivez la mode, pensez aux pauvres, enrichissez-vous, cultivez-vous, abrutissez-vous, vendez, achetez, enfantez, avortez, tuez, volez, sauvez, violez, dépensez, videz-vous, éclatez-vous, votez, priez, partagez, accumulez, crevez, dénoncez, obéissez, fermez-la, et surtout... continuez comme ça.

N.L. Taram 30/07/2016 08:17

Bonjour Jacques, je vois régulièrement ce genre d'injonction en particulier sur les réseaux, Facebook étant le premier dans ce domaine. Mais je n'avais pas pensé à les aligner pour démontrer, si cela n'était pas suffisant, l'absurdité. Je crois que cela n'est pas nouveau et a toujours existé sous une autre forme. Priez et vous croirez... et lisez "Les chaînes de l'esclavage"...