PAUL GAUGUIN "TEHURA"

Publié le par N.L. Taram

Extrait de « Noa Noa » de Paul Gauguin
 
Téhura, j'inscrirai ton nom d'ébène et d'or
A l'aile du poème, à l'heure de l'essor,
Car mon désir séduit par ta belle pensée
A bien souvent tenté la longue traversée
Vers toi. Voix des Secrets, parfum vivant des bois.
Que les yeux pleins du feu des soleils d'autrefois
Reflètent leur clarté sur cette heure morose
Dans le rêve de vengeresse apothéose
Qu'a rêvé ton coeur sans savoir qu'il l'a rêvé !
Et que debout au seuil du temple retrouvé,
Attestant la forêt, la mer et la montagne,
Et Hina dont le geste amoureux t'accompagne,
Et Taaroa, Dieu des Dieux, qui t'inspira,
Tu te dresses devant les tiens, ô Téhura
Des jours anciens, dans leur mémoire illuminée,
O triste et belle comme fut leur destinée !
 
VI - LE CONTEUR PARLE
 
………..
A Taravao - le district le plus éloigné de Mataïéa, à l'autre extrémité de l'île - un gendarme me prête son cheval, et je file sur la côte est, peu fréquentée des Européens.
A Faoné, petit district qui précède celui, plus important, d'Itia, je m'entends interpeller par un indigène :
- Hé ! l'homme qui fait des hommes ! (il sait que je suis peintre...). Haëré maï ta maha ! (Viens manger avec nous : la formule tahitienne de l'hospitalité).
Je ne me fais pas prier, tant le sourire qui accompagne l'invitation est engageant et doux.
Je descends de cheval. Mon hôte prend la bête par la bride et l'attache à une branche, sans aucune marque de servilité, simplement et avec adresse.
Et nous entrons ensemble dans une case où sont réunis des hommes et des femmes, assis à terre, causant et fumant. Autour d'eux, des enfants jouent et bavardent.

 

Paysage avec trois personnes - P.Gauguin

Paysage avec trois personnes - P.Gauguin

- Où vas-tu ? me demande une belle Maorie d'une quarantaine d'années.
- Je vais à Itia.
- Pour quoi faire ?
Je ne sais quelle idée me traversa l'esprit, ou peut-être disais-je bien le but réel, secret jusqu'alors pour moi-même, de mon voyage :
- Pour y chercher une femme, répondis-je.
- Il y en a beaucoup à Faoné, et des jolies. Tu en veux une ?
- Oui.
- Eh bien ! si elle te plaît, je vais t'en donner une. C'est ma fille.
- Est-elle jeune ?
- Oui.
- Est-elle jolie ?
- Oui.
- Est-elle bien portante ?
- Oui.
-C'est bien, vas me la chercher.
La femme sortit.
Un quart d'heure après, et tandis qu'on apportait le repas - maïoré, bananes sauvages et crevettes - elle rentra, suivie d'une jeune fille qui tenait un petit paquet à la main.
A travers la robe, en mousseline rose très transparente, on voyait la peau dorée des épaules et des bras. Deux boutons se dressaient, drus, à la poitrine. C'était une grande enfant, élancée, vigoureuse, d'admirables proportions. Mais je ne reconnus pas sur son beau visage le type que, jusqu'alors, j'avais vu partout régner dans l'Ile.
Sa chevelure aussi était exceptionnelle, poussée comme la brousse et légèrement crépue. Au soleil, tout cela faisait une orgie de chromes. On me dit qu'elle était originaire des Tongas.
Je la saluai, elle sourit et s'assit à mon côté.
- Tu n'as pas peur de moi ? lui demandai-je.
- Aïta.
- Veux-tu habiter ma case, toujours ?
- Eha (oui).
- Tu n'a jamais été malade ?
- Aïta.
Ce fut tout.
Le cœur me battait, pendant que la jeune fille, impassible, rangeait à terre, devant moi, sur une grande feuille de bananier, les aliments qui m'étaient offerts. Je mangeai de bon appétit, mais j'étais préoccupé, troublé profondément. Cette enfant, d'environ treize années (dix-huit ou vingt ans d'Europe) me charmait et m'intimidait, m'effrayait presque. Que pouvait-il se passer dans cette âme ? Et c'était moi, moi si vieux pour elle, qui hésitais au moment de signer un contrat où j'avais tous les avantages, mais si hâtivement conçu et conclu !
Peut-être - pensais-je - la mère a-t-elle ordonné, exigé. Peut-être est-ce un marché qu'elles ont débattu entre elles...
Je me rassurai en reconnaissant dans la physionomie de la jeune fille, dans ses gestes, dans son attitude, les signes très nets d'indépendance et de fierté qui sont les caractéristiques de sa race.
Et ma confiance fut entière et inébranlable quand, après l'avoir bien étudiée, je vis en elle l'expression, claire jusqu'à l'évidence, de sérénité qui accompagne toujours chez les êtres jeunes une action honorable, louable. Mais le pli moqueur de sa bouche, du reste bonne et sensuelle, tendre, m'avertissait que tous les dangers de l'aventure étaient pour moi, non pour elle...
Je n'oserais dire qu'en franchissant le seuil de la case je n'avais pas le cœur serré d'une étrange et très poignante angoisse.
L'heure du départ était venue. Je montai à cheval.
La jeune fille suivit derrière. Sa mère, un homme, deux jeunes femmes - ses tantes, disait-elle - suivirent aussi.
Rupe Rupe - P.Gauguin

Rupe Rupe - P.Gauguin

Nous revenions à Taravao, à neuf kilomètres de Faoné.
Après le premier kilomètre, on me dit :
- Parahi téié (ici arrête-toi).
Je descendis de cheval et nous pénétrâmes tous les six dans une grande case proprement tenue, presque riche, des richesses de la terre : de jolies nattes sur du foin.
Un ménage encore jeune et d'une extrême bonne grâce y habitait. Ma fiancée s'assit à côté de la femme et me la présenta :
-Voici ma mère.
Puis, en silence, on versa dans un gobelet de l'eau fraîche, dont nous bûmes tous à la ronde, gravement, comme s'il se fût agi de quelque rite d'une religion familiale.
Après quoi, celle que ma fiancée venait de désigner comme sa mère me dit, le regard ému, les paupières humides :
- Tu es bon ?
Je répondis, non sans trouble, après avoir fait mon examen de conscience :
- Je l'espère.
- Tu rendras ma fille heureuse ?
- Oui.
- Dans huit jours, qu'elle revienne. Si elle n'est pas heureuse, elle te quittera.
Je consentis du geste. Le silence se fit. Il semblait que personne n'osât le rompre.
Enfin nous sortîmes et, de nouveau à cheval, je repartis, toujours suivi de mon escorte.
Chemin faisant, nous rencontrâmes plusieurs personnes qui connaissaient ma nouvelle famille. Elles étaient déjà informées de l'événement, et, en saluant la jeune fille, elles lui disaient :
- Eh ! quoi ? Tu est maintenant la vahiné d'un français ? Sois heureuse.
Un point m'inquiétait. Comment Téhura (ainsi se nommait ma femme) avait-elle deux mères ?
J'interrogeai donc celle qui, la première, me l'avait offerte :
- Pourquoi m'as tu menti ?
La mère de Téhura me répondit :
- Je n'ai pas menti. L'autre aussi est sa mère, sa mère nourricière.
A Taravao, je rendis au gendarme son cheval, et là se produisit un incident désagréable. La femme du gendarme, une Française, sans malice, mais sans finesse, me dit :
- Comment ! vous ramenez avec vous une "gourgandine" ?
Et ses yeux furieux déshabillaient la jeune fille, qui opposait une indifférence altière à cet injurieux examen.
Je regardai, un instant, le spectacle symbolique que m'offraient ces deux femmes : la floraison nouvelle et la saison stérile, la foi et la loi, la nature et l'artifice. C'étaient aussi deux races en présence, et j'eus honte de la mienne. Je souffris de la voir si petite et si intolérante, si incompréhensive, et je m'en détournai vite pour réchauffer et réjouir mon regard à l'éclat de l'autre, de cet or vivant que j'aimais déjà.
…………..
 
Source : ATRAMENTA

Publié dans Littérature, Paul Gauguin

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