JEAN-PAUL MARAT (26)

Publié le par N.L. Taram

Jean-Paul Marat, les Chaînes de l'esclavage
Du commerce
 
Ouvrage destiné à développer les noirs attentats des princes contre le peuple ; les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices, les coups d'état qu'ilsemploient pour détruire la liberté, & les scènes sanglantes qui accompagnents le despotisme.
 
 
 
 
Du commerce
(Page 71 à 78)
 
Il exige que les différents peuples communiquent entr'eux. Or le désir d'être bien venus les uns des autres les rend sociables, il adoucit leurs manières, & les guérit de l'opinion trop avantageuse qu'ils ont d'eux-mêmes, des préjugés ridicules de l'amour-propre.
 
En procurant à chacun les productions des divers climats, il les assujettit à de nouveaux besoins, il leur donne de nouvelles jouissances, il les amollit par le goût des superfluités, & les corrompt par les plaisirs du luxe.
 
Si le commerce adoucit les mœurs agrestes, il déprave les mœurs simples & pures : s'il fait disparaître quelques ridicules nationaux, il donne mille ridicules étrangers : s'il efface bien des préjuges funestes, il détruit bien des prodiges utiles.
 
Dans ce flux & reflux d'allants & de venant qu'il nécessite, chacun porte quelque chose de son pays : bientôt les manières, les usages, la police, le culte se mêlent & se confondent ; peu à peu on se réconcilie avec tous les gouvernements, & on oublie celui sous lequel on à reçu le jour. Le marchand, habitué à vivre avec des étrangers, regarde du même œil ses compatriotes, & finit par ne plus les connaître. Un Européen qui à voyage n'est plus ni Anglais, ni Hollandais, ni Allemand, ni Français, ni Espagnol : mais un peu de tout cela.
 
Le commerce ne confond pas seulement les usages & les manières ; mais les mœurs de tous les pays : l'ivrognerie le luxe, le faste, la passion du jeu, la débauche viennent de mode, & chaque peuple joint à ses vices plus d'un vice étranger.
 
Un vrai marchand est citoyen du monde. Avide de richesses, il parcourt la terre pour en amasser, il s'attache aux pays qui lui offrent le plus de ressources, & sa patrie est toujours celui où il fait le mieux ses affaires.
 
Sans cesse occupé de ses gains, il n'a la tête meublée que d'objets de commerce, de spéculations lucratives, de calculs, de moyens d'amasser de l'or, & d'en dépouiller autrui. Étranger à tout le reste, son cœur se ferme aux affections les plus nobles, & l'amour de la liberté s'y éteint avec celui de la patrie.
 
Même chez les hommes les plus honnêtes, l'esprit mercantile avilit l'âme, & détruit l'amour de l'indépendance. À force de tout soumettre au calcul, le marchand parvient par degrés à évaluer chaque chose : pour lui tout est vénal, & l'or n'est pas moins le prix des bons offices, des actions héroïques, des talents, des vertus, que le salaire du travail, des productions de la terre, & des ouvrages de l'art.
 
En calculant sans cesse ses intérêts avec rigueur, il contracte un caractère d'équité stricte ou plutôt d'avarice, ennemi de toute générosité de sentiments, de toute noblesse de procédés, de toute élévation d'âme ; qualités sublimes qui tirent leur source du sacrifice que l'homme fait de ses intérêts personnels au bonheur de ses semblables, à la dignité de son être.
 
L'esprit mercantile faisant regarder les richesses comme le souverain bien, la soif de l'or entre dans tous les cœurs ; & lorsque les moyens honnêtes d'en acquérir viennent à manquer, il n'est point de bassesses & de turpitudes dont on ne soit prêt à se couvrir.
 
Ces effets sautent aux yeux les moins clairvoyants ; en voici qui ne sont sensibles qu'aux yeux exercés.
 
Des spéculations en tout genre amènent nécessairement la formation des compagnies privilégiées pour certaines branches de commerce exclusif : compagnies toujours formées au préjudice du commerce particulier, des manufactures, des arts & de la main-d’œuvre ; par cela seul qu'elles détruisent toute concurrence. Ainsi les richesses qui auraient coulé par mille canaux divers pour féconder l'état, se concentrent dans les mains de quelques associations qui dévorent la substance du peuple & s'engraissent de sa sueur.
 
Avec les compagnies privilégiées naissent les monopoles de toute espèce, les accaparements des ouvrages de l'art, des productions de la nature, & surtout des denrées de première nécessité : accaparements qui rendent précaire la subsistance du peuple, & le mettent à la merci des ministres, chefs ordinaires de tous les accapareurs.
 
Sur le système des monopoles se modèle graduellement l'administration des finances. Les revenus de l’État sont affermés à des traitants, qui se mettent ensuite à la tête des compagnies privilégiées, & qui détournent à leur profit les sources de l'abondance publique. Bientôt la nation devient la proie des maltotiers (1), des financiers, des publicains (2), des concessionnaires : vampires insatiables qui ne vivent que de rapines, d'extorsions, de brigandages, & qui ruinent la nation pour se charger de ses dépouilles.
 
Les compagnies de négociants, de financiers, de traitants, de publicains & d'accapareurs donnent toujours naissance à une foule de courtiers, d'agents de change & d'agioteurs : chevaliers d'industrie uniquement occupés à propager de faux bruits pour faire hausser ou baisser les fonds, enlacer leurs dupes dans des filets dorés, & dépouiller les capitalistes en ruinant le crédit public.
 
Bientôt la vue des fortunes immenses de tant d'aventuriers inspire le goût des spéculations, la fureur de l'agiotage s'empare de tous les rangs, & la nation n'est plus composée que d'intrigant cupides, d'entrepreneurs de banques, de tontines (3)  ou de caisses d'escompte, de faiseurs de projets, d'escrocs & de fripions, toujours occupés à rechercher les moyens de dépouiller les sots, & de bâtir leur fortune particulière sur les ruines de la fortune publique.
 
De tant d’intrigants qui s'attachent à la roue de fortune, la plupart sont précipités : la soif de l'or leur fait aventurer ce qu'ils ont, pour acquérir ce qu'ils n'ont pas ; & la misère en fait bientôt de vils coquins, toujours prêts à se vendre & à servir la cause d'un maître.
 
Lorsque les richesses sont accumulées dans les mains des faiseurs de spéculations, la foule immense des marchands n'a plus que son industrie pour subsister ou assouvir sa cupidité ; & comme le luxe leur à donné une foule de nouveaux besoins, & que la multiplicité de ceux qui courent après la fortune leur ôte les moyens de les satisfaire, presque tous se voient réduits aux expédients ou à la fraude ; dès lors plus de bonne foi dans le commerce : pour s'enrichir ou se soustraire à l'indigence, chacun s'étudie à tromper les autres : les marchands de luxe dépouillent les citoyens dérangés, les fils prodigues, les dissipateurs : toutes les marchandises sont sophistiquées, jusqu'aux comestibles ; l'usure s'établit, la cupidité n'a plus de frein, & les friponneries n'ont plus de bornes.
 
Aux vertus douces & bienfaisantes qui caractérisent les nations simples, pauvres & hospitalières, succèdent tous les vices de l'affreux égoïsme, froideur, dureté, cruauté, barbarie, la soif de l'or dessèche tous les cœurs, ils se ferment à la pitié, la voix de l'amitié est méconnue, les liens du sang sont rompus, on ne soupire qu'après la fortune, & on vend (1) jusqu'à l'humanité.
 
À l'égard des rapports politiques de la horde des spéculateurs, il est de fait qu'en tout pays les compagnies de négociants, de financiers, de traitants, de publicains, d'accapareurs, d'agents de change, d'agioteurs, de faiseurs de projets, d'exacteurs, de vampires & de sangsues publiques, toutes liées avec le gouvernement, en deviennent les plus zèles suppôts.
 
Chez les nations commerçantes, les capitalistes & les rentiers faisant presque tous cause commune avec les traitants, les financiers & les agioteurs ; les grandes villes ne renferment que deux classes de citoyens, dont l'une végète dans la misère, & dont l'autre regorge de superfluités : celle-ci possède tous les moyens d'oppression ; celle-là manque de tous les moyens de défense. Ainsi, dans les républiques, l’extrême inégalité des fortunes met le peuple entier sous le joug d'une poignée d'individus. C'est ce qu'on vit à Venise, à Gênes, à Florence, lorsque le commerce y eut fait couler les richesses de l'Asie. Et c'est ce qu'on voit dans les Provinces-Unies où les citoyens opulents, seuls maîtres de la république, ont des richesses de princes, tandis que la multitude manque de pain.
 
Dans les monarchies, les riches & les pauvres ne sont les uns & les autres que des suppôts du prince.
 
C'est de la classe des indigents qu'il tire ces légions de satellites stipendiés qui forment les armées de terre & de mer ; ces nuées d'alguazils, de sbires, de barigels (4), d'espions & de mouchards soudoyés pour opprimer le peuple & le mettre à la chaîne.
 
C'est de la classe des opulents que sont tirés les ordres privilégiés, les titulaires, les dignitaires, les magistrats, & même les grands (2) officiers de la couronne ; lorsque la noblesse, les terres titrées, les grands emplois, les dignités & les magistratures sont vénales : alors la fortune bien plus que la naissance rapproche du trône, ouvre les portes du sénat, élève à toutes les places d'autorité, qui mettent les classes inférieures dans la dépendance des ordres privilégiés ; tandis qu'ils sont eux-mêmes dans la dépendance de la cour.
 
C'est ainsi que le commerce métamorphose les citoyens opulents & indigents, en instruments d'oppression ou de servitude.
 
Si le commerce corrompt presque tous les agents, il à une influence bien plus étendue sur la société entière, par le luxe qu'il traîne toujours à sa suite.
 
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(1) C'est en Hollande surtout qu'il faut voir ces funestes effets de l'esprit mercantile.
(2)  Cela se voit en Angleterre où la plupart des lords ont pour tige quelque marchand parvenu. Cela se voit surtout en France où presque tous les nobles de fraîche date descendent de quelque maltotier, de quelque financier, de quelque concussionnaire de provinces gorgé du sang des peuples, ou de quelque valet parvenu par des spéculations désastreuses pour l'État ; témoin ceux qu'enrichit le système de Law.
 
 
Notes :
(1) Maltotiers, « a été appliqué, moins par injure que par gausserie, aux officiers ou autres personnages employés à la perception des impôts » et par extension, à « celui qui exige des droits qui ne sont point dus » (Wikipedia)
(2) Dans l’administration romaine un publicain (du latin publicanus) était un homme d’affaire, appartenant généralement à l’oredre équestre, qui par contrat avec l’autorité civile était autorisé à collecter les taxes en son nom. (Wikipedia)
(3) La tontine est une association collective d’épargne, qui réunit des épargnants pour investir en commun dans un actif financier ou d'un bien dont la propriété revient à une partie seulement des souscripteurs. (Wikipedia)
(4) Barigel, officier préposé au service de police dans de nombreuses communes italiennes et en particulier à Florence. Par extension, chef des sbires. (Wiktionnaire)
JEAN-PAUL MARAT (26)

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