LA RELIGION SELON…

Publié le par N.L. Taram

VICTOR HUGO – PARIS ET ROME
 
Chapitre III
Deux inviolabilités sont les deux plus précieux biens d’un peuple civilisé, l’inviolabilité du territoire et l’inviolabilité de la conscience. 
Le soldat viole l’une, le prêtre viole l’autre.
Il faut rendre justice à tout, même au mal ; le soldat croit bien faire, il obéit à sa consigne ; le prêtre croit bien faire, il obéit à son dogme ; les chefs seuls sont responsables. Il n’y a que deux coupables, César et Pierre ; César qui tue, Pierre qui ment.
Le prêtre peut être de bonne foi ; il croit avoir une vérité à lui, différente de la vérité universelle. Chaque religion a sa vérité, distincte de la vérité d’à côté. Cette vérité ne sort pas de la nature, entachée de panthéisme aux yeux des prêtres ; elle sort d’un livre. Ce livre varie. La vérité qui sort du talmud est hostile à la vérité qui sort du koran. Le rabbin croit autrement qu’e le marabout, le fakir contemple un paradis que n’aperçoit pas le caloyer, et le Dieu visible au capucin est invisible au derviche. On me dira que le derviche en voit un autre ; je l’accorde, et j’ajoute que c’est le même ; Jupiter, c’est Jovis, qui est Jova, qui est Jéhovah ; ce qui n’empêche pas Jupiter de foudroyer Jéhovah, et Jéhovah de damner Jupiter ; Fô excommunie Brahmâ, et Brahmâ anathématise Allah ; tous les dieux se revomissent les uns les autres ; toute religion dément la religion d’en face ; les clergés flottent dans tout cela, se haïssant, tous convaincus, à peu près ; il faut les plaindre et leur conseiller la fraternité. Leur pugilat est pardonnable. On croit ce qu’on peut, et non ce qu’on veut. Là est l’excuse de tous les clergés ; mais ce qui les excuse les limite. Qu’ils vivent, soit ; mais qu’ils n’empiètent pas. Le droit au fanatisme existe, à la condition de ne pas sortir de chez lui ; mais dès que le fanatisme se répand au dehors, dès qu’il devient véda, pentateuque ou syllabus, il veut être surveillé. La création s’offre à l’étude de l’homme ; le prêtre déteste cette étude et tient la création pour suspecte ; la vérité latente dont le prêtre dispose contredit la vérité patente que l’univers propose. De là un conflit entre la foi et la raison. De là, si le clergé est le plus fort, une voie de fait du fanatisme sur l’intelligence. S’emparer de l’éducation, saisir l’enfant, lui remanier l’esprit, lui repétrir le cerveau, tel est le procédé ; il est redoutable. Toutes les religions ont ce but : prendre de force l’âme humaine.
C’est à cette tentative de viol que la France est livrée aujourd’hui.
Essai de fécondation qui est une souillure. Faire à la France un faux avenir ; quoi de plus terrible ?
L’intelligence nationale en péril, telle est la situation actuelle.
L’enseignement des mosquées, des synagogues et des presbytères, est le même ; il a l’identité de l’affirmation dans la chimère ; il substitue le dogme, cet empirique, à la conscience, cet avertisseur. Il fausse la notion divine innée ; la candeur de la jeunesse est sans défense, il verse dans cette candeur l’imposture, et, si on le laisse faire, il en arrive à ce résultat de créer chez l’enfant une épouvantable bonne foi dans l’erreur.
Nous le répétons, le prêtre est ou peut être convaincu et sincère. Doit-on le blâmer ? non. Doit-on le combattre ? oui.
Discutons, soit.
Il y a une éducation à faire, le clergé le croit du moins, l’éducation de la civilisation ; le clergé nous la demande. Il veut qu’on lui confie cet élève, le peuple français. La chose vaut la peine d’être examinée.
Le prêtre, comme maître d’école, travaille dans beaucoup de pays. Quelle éducation donne-t-il ? Quels résultats obtient-il ? Quels sont ses produits ? là est toute la question.
Celui qui écrit ces lignes a dans l’esprit deux souvenirs ; qu’on lui permette de les comparer, il en sortira peut-être quelque lumière. Dans tous les cas, il n’est jamais inutile d’écrire l’histoire. 
 
Chapitre VI
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Ici une question.
Est-ce que ces hommes sont méchants ? 
Non.
Que sont-ils donc ?
Imbéciles.
Être féroce n’est point difficile ; pour cela l’imbécillité suffit.
Sont-ils donc nés imbéciles ?
Point.
On les a faits ; nous venons de le dire.
Abrutir est un art.
Les prêtres des divers cultes appellent cet art Liberté d’enseignement.
Ils n’y mettent aucune mauvaise intention, ayant eux-mêmes été soumis à la mutilation d’intelligence qu’ils voudraient pratiquer après l’avoir subie.
Le castrat faisant l’eunuque, cela s’appelle l’Enseignement libre.
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KARL MARX – LA RELIGION
 
La critique de la religion est la condition première de toute critique.
 
L’existence profane de l’erreur est compromise, dès que sa céleste oratio pro aris et focis a été réfutée. L’homme qui, dans la réalité fantastique du ciel où il cherchait un surhomme, n’a trouvé que son propre reflet, ne sera plus tenté de ne trouver que sa propre apparence, le non-homme, là où il cherche et est forcé de chercher sa réalité véritable.
 
Le fondement de la critique irréligieuse est celui-ci : l’homme fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. La religion est en réalité la conscience et le sentiment propre de l’homme qui, ou bien ne s’est pas encore trouvé, ou bien s’est déjà reperdu. Mais l’homme n’est pas un être abstrait, extérieur au monde réel. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’État, la société. Cet État, cette société produisent la religion, une conscience erronée du monde, parce qu’ils constituent eux-mêmes un monde faux. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa raison générale de consolation et de justification. C’est la réalisation fantastique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine n’a pas de réalité véritable. La lutte contre la religion est donc par ricochet la lutte contre ce monde, dont la religion est l’arôme spirituel.
 
La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple.
 
Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple. Exiger qu’il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c’est exiger qu’il soit renoncé à une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l’auréole.
 
La critique a effeuillé les fleurs imaginaires qui couvraient la chaîne, non pas pour que l’homme porte la chaîne prosaïque et désolante, mais pour qu’il secoue la chaîne et cueille la fleur vivante. La critique de la religion désillusionne l’homme, pour qu’il pense, agisse, forme sa réalité comme un homme désillusionné, devenu raisonnable, pour qu’il se meuve autour de lui et par suite autour de son véritable soleil. La religion n’est que le soleil illusoire qui se meut autour de l’homme, tant qu’il ne se meut pas autour de lui-même.
 
L’histoire a donc la mission, une fois que la vie future de la vérité s’est évanouie, d’établir la vérité de la vie présente. Et la première tâche de la philosophie, qui est au service de l’histoire, consiste, une fois démasquée l’image sainte qui représentait la renonciation de l’homme à lui-même, à démasquer cette renonciation sous ses formes profanes. La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique.
 
Karl Marx, 1843
 
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MICHEL BAKOUNINE – DIEU ET L’ÉTAT
 
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« Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer » (Voltaire).
 
Car, vous comprenez, il faut une religion pour le peuple. C’est la soupape de sûreté.
Il existe aussi nombre d’âmes honnêtes, mais faibles, qui, trop intelligentes pour prendre les dogmes chrétiens au sérieux, les rejettent en détail, mais n’ont le courage, ni la force, ni la résolution nécessaire pour les repousser en gros. Elles abandonnent à la critique toutes les absurdités particulières de la religion, elles font fi de tous les miracles, mais elles se cramponnent avec désespoir à l’absurdité principale, source de toutes les autres, au miracle qui explique et légitime tous les autres miracles, à l’existence de Dieu. Leur Dieu n’est point l’Être vigoureux et puissant, le Dieu totalement positif de la théologie. C’est un être nébuleux, diaphane, illusoire, tellement illusoire qu’il se transforme en Néant quand on croit le saisir ; c’est un mirage, un feu follet qui ne réchauffe ni n’éclaire. Et pourtant elles y tiennent, et elles croient que s’il allait disparaître, tout disparaîtrait avec lui. Ce sont des âmes incertaines, maladives, désorientées dans la civilisation actuelle, n’appartenant ni au présent ni à l’avenir, de pâles fantômes éternellement suspendus entre le ciel et la terre, et occupant entre la politique bourgeoise et le socialisme du prolétariat absolument la même position. Elles ne se sentent la force ni de penser jusqu’à la fin, ni de vouloir, ni de se résoudre, et elles perdent leur temps et leur peine en s’efforçant toujours de concilier l’inconciliable.
Dans la vie publique, ceux-là s’appellent les socialistes bourgeois. Aucune discussion n’est possible avec eux. Ils sont trop malades.
 
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Pendant dix siècles, le christianisme, armé de la toute-puissance de l’Église et de l’État et sans concurrence aucune, put dépraver, abâtardir et fausser l’esprit de l’Europe. Il n’eut point de concurrents, puisqu’en dehors de l’Église il n’y eut ni penseurs ni lettrés. Elle seule pensait, elle seule parlait, écrivait, elle seule enseignait. Si des hérésies s’élevaient en son sein, elles ne s’attaquaient jamais qu’aux développements théologiques ou pratiques du dogme fondamental et non à ce dogme. La croyance en Dieu, esprit pur et créateur du monde, et la croyance en l’immatérialité de l’âme restaient en dehors. Cette double croyance devint la base idéale de toute la civilisation occidentale et orientale de l’Europe ; elle pénétra toutes les institutions, tous les détails de la vie publique et privée des castes et des masses ; elle s’y incarna, pour ainsi dire.
Peut-on s’étonner après cela que cette croyance se soit maintenue jusqu’à nos jours, continuant d’exercer son influence désastreuse sur des esprits d’élite, tels que ceux de Mazzini, de Michelet, de Quinet, de tant d’autres ? Nous avons vu que la première attaque fut dirigée contre elle par la renaissance du libre esprit au XVe siècle, qui produisit des héros et des martyrs comme Vanini, Giordano Bruno, Galilée. Bien qu’étouffée par le bruit, le tumulte et les passions de la réforme religieuse, elle continua sans bruit son travail invisible, léguant aux plus nobles esprits de chaque génération son œuvre de l’émancipation humaine par la destruction de l’absurde, jusqu’à ce qu’enfin, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, elle reparut de nouveau au grand jour, élevant hardiment le drapeau de l’athéisme et du matérialisme.
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