T’AS DE BEAUX YEUX TU SAIS

Publié le par N.L. Taram

Un jeu d'écritures proposé par notre ami Matthieu, inspiré par le film "Quai de brumes" et surtout les dialogues entre Jean Gabin et Michèle Morgan

Le quai des brumes du Nord

Tu sais moi les phrases...

Je préfèrerais qu’on me pose pas de questions.

Á vous, j’peux le dire. Je me vois plus suivre les ordres absurdes, passer l’éponge sur les crimes racistes des camarades. Si je sais ce que je fuyais à l’époque, je me reconnais plus dans la coloniale, pour moi, tout ça c’est fini. Ils me reverront plus. Je me suis fais la malle en permission, direction le port de Cherbourg, finalement ce sera le Havre, pour essayer de quitter la France, ce beau pays des droits de l’Homme surtout s’il est blanc. Je veux me faire oublier, loin d’ici, après on verra, peut-être qu’une autre vie est possible, qui sait, même un peu désabusée.

J’erre, je cherche un refuge dans la nuit et, au grès des rencontres, atterrit dans une baraque au bout des quais. Dans la pièce une femme, à la fenêtre. Elle se retourne.

T’AS DE BEAUX YEUX TU SAIS

Je cache mon trouble en la prenant de haut. Sans doute une catin à cette heure, à quoi bon parler, j’ai faim, je tangue de fatigue alors je vais faire honneur au saucisson que l’aimable tenancier de cette gargote m’a confié. Sans la regarder, la bouche pleine, je la questionne, la titille, ça occupe.

- Un homme et une femme ça peut pas s’entendre, ça parle pas pareil, ça n’a pas le même vocabulaire.
- Ils peuvent pas s’entendre mais il peuvent s’aimer !
 

Elle a du cran cette petite. Prudente mais avec du caractère. Je relève la tête, elle ne baisse pas le regard. La spontanéité, l’innocence presque, malgré je le sens les coups-bas qu’elle a déjà dû encaissés, ça force le respect. Une jeune et belle femme, c’est comme un homme libre j’me dis, des tas de gens doivent vouloir les emmerder.

- Quel âge que t’as ?
- 17 ans ! qu’elle me répond avec l’aplomb d’une femme.
- Moi aussi, dis-je avec lassitude, moi aussi j’ai eu 17 ans ! Malgré moi, je ne peux m’empêcher de lui sourire.
 

Le soleil se lève, il faut partir.

- Où tu vas ?
- Moi ? réagit-elle. S’étonne-t-elle qu’on lui demande ? Non, les yeux dans le vague, elle sort un faible « je sais pas » plein d’appréhension.
- Alors on va du même côté ! dis-je en élevant la voix pour désamorcer sa gêne.

 

On se revoit le lendemain, on se parle, enfin, on se promène plus qu’on cause. Elle me lâche soudain qu’elle en a marre.
De tout. De son tuteur, de tous ces hommes qui tournent autour d’elle comme des grands carnassiers. Elle avait un ami depuis peu, il a brusquement disparu, ça l’inquiète. Je voudrais bien l’épauler la p’tite mais les transatlantiques sur les quais me font de l’œil, leurs destinations aux horizons qui chantent sont à portée de passerelles... Mais il me manque encore des papiers en règle.
T’AS DE BEAUX YEUX TU SAIS

Tiens, je vois débouler une petite frappe, son larbin de service et un gros lard, dans sa voiture de parvenu, ça sent l’embrouille. Ils se rapprochent et accostent Nelly. Je ronge mon frein mais au final ça m’démange de trop.

- Dis donc, laisse la p’tite tranquille puisqu’elle te dit qu’elle veut que tu la laisses.
- Toi si j’ai un conseil à te donner, c’est de continuer à faire des ronds dans l’eau.
Puis I’hommelette s’adresse à ses comparses, goguenard. « C’est un grifton, ça s’amuse d’un rien, ça crache dans l’eau et c’est content comme tout. »
- Bah oui ch’ais bien, je lui fais, mais tu peux la laisser tranquille quand même.
- Ah c’est ça, monsieur fait dans le genre calme, dans le genre maitre de lui, nous sommes trois et toi...T’es tout seul !
- Trois ? Tu sais pas compter mon petit bonhomme, je rétorque poliment en faisant mine de regarder derrière son épaule. Tu comptes sur le gros, là ? Parce vous deux, c’est pas grande chose !

Après vous imaginez, j’aime pas être violent devant une dame, mais ces messieurs insistaient.

Un soir, on s’est donné rendez-vous. Un endroit discret derrière la fête foraine. J’avais quitté l’uniforme et dans mes nouveaux habits, je me sentais mieux. Hasard des circonstances, moi qui n’avais jamais eu de veine, un artiste incompris me servait ses papiers clefs en main, préférant la Manche à l’expressionnisme. Me restait plus qu’à faire des photos d’identité, discrètement, après une photo de nous, ça Nelly y tenait.

- T’as pas faim ?
- Non, j’ai envie de rien, j’suis bien. Vous pouvez pas savoir comme je suis bien quand je suis avec vous ! Je respire, je suis vivante ça doit être comme ça quand on est heureux.
- Tout ce que tu dis [...] tu dirais ça à un autre que moi je trouverais ça idiot mais que tu me le dises comme ça à moi, ben, c’est marrant mais ça me fait plaisir.
- Nelly ...
- Embrasse-moi encore !
 
Le cours de la soirée et de la nuit m’a ensuite échappé... Je suis un beau salopard en fait, j’aurais dû lui dire avant, je n’ai pas le choix, je peux partir, je dois partir...
Mais elle avait l’air si heureuse avec moi, j’ai pas eu le courage, je la désirais tant aussi, je suis un lâche, un homme comme un autre au final.
- Ecoute il faut que j’ te parle mais c’est moche ce que j’ai à te dire.
Pourtant Nelly ne m’en veut pas, elle dit m’aimer quand même, que de me savoir libre l’a rendra heureuse, même si je suis loin. C’est ainsi.
On est heureux tous les deux et je m’en vais, c’est bête, j’vois pas d’autres mots, où alors ils seraient plus lourds à porter encore.
- J’t’oublierai pas Nelly et si je peux m’en sortir je t’écrirais et puis tu viendras, je prie à voix basse plus que je ne lui chuchote.
 
Je suis maintenant dans le bateau, accueilli par le médecin du bord qui m’avait vu l’autre fois sur le quai d’embarquement. Il aime taquiner le pinceau à ses heures et il a cru voir en moi le peintre que je ne suis pas, un homme avec qui il pourrait discourir sur l’Art, un homme qui pourrait lui tenir compagnie le temps du voyage et, qui sait ?, appréciera ses toiles. Je me dis qu’avec moi le bonhomme  sera pas déçu du voyage. Ce sera un rôle à jouer, un de plus dans ma vie.

Peut-être me trouverais-je enfin, là -bas ? J’entends les machines et les bateaux partent à l’heure.

J’ai un pressentiment. Il y a la douleur et la culpabilité de partir, de quitter Nelly mais y aurait-il autre chose ? Une chose qui me pousse sans aucun doute à prendre la pire décision de ma vie. Ils ont retrouvé le corps d’un homme dans le port, mon uniforme pas loin, ficelé sur une pierre, je n’aurai peut-être plus une si belle occasion de quitter ce pays et mon passé avec, mais je dois y aller, quitter ce paquebot, à deux doigts de larguer les amarres.

Dans la boutique de son tuteur, j’entends ses cris, il la menace car elle a tout compris, ce vieillard jaloux a tué son ancien ami. J’ai juste le temps de prendre une brique et d’assommer cette ordure. Je reste hébété. Les emmerdes je connais bien mais là, j’y suis jusqu’au cou.

- Pourquoi es-tu revenu ? me font ses yeux de biche reconnaissants et en même temps désespérés. Je ne sais lui répondre... Ou je ne veux pas me l’avouer.
- Oh... comme ça. J’étais déjà à bord mais je suis descendu parce que je voulais te revoir. Les mots viennent plus difficilement. Puis je voulais te dire qu’une fois au moins j’avais été heureux dans ma vie. (silence) Grâce à toi.

Que faire maintenant ? Nelly me pousse fébrilement dehors, elle me suit. Comme s’il était encore possible de nous sauver.

En sortant de l’échoppe, une voiture m’attend. Courageusement le voyou d’opérette que j’avais giflé m’abat d’une bonne rafale. Finalement, les yeux de Nelly sont la dernière chose que je verrai sur Terre.

Jean, Matthieu

T’AS DE BEAUX YEUX TU SAIS
« T’as de beaux yeux tu sais ma chérie. Ils n’ont rien à envier à ceux de Michèle Morgan. Parfois j’aimerais bien que tu me regardes encore avec l’intensité de ceux de Nelly mais je suis sans aucun doute un acteur vieillissant qui peine à renouveler son jeu ! Ce n’est pas grave, j’aime bien la vie en couleur avec toi, elle est plus raisonnable et aussi moins dangereuse !
Jacques Prévert  nous écrit pas nos dialogues mais les nôtres ont des côtés pratiques non négligeables.
Par exemple, si comme hier soir, après le film, je te sens peu enthousiaste à l’idée de jouer certaines scènes, je sais que ce n’est que partie remise, qu’on a tous les deux à cœur de réussir le grand film de notre vie... à cinq. Et bien sûr, c’est plus comme si on n’était que tous les deux. »

Publié dans Littérature, Cinéma

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