JEAN-PAUL MARAT (30)

Publié le par N.L. Taram

Jean-Paul Marat, les Chaînes de l'esclavage
« Diviser la nation »
             
Rappel de l’Histoire… Au XXIème siècle rien n’a changé en dehors des noms & des titres.
 
Ouvrage destiné à développer les noirs attentats des princes contre le peuple ; les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices, les coups d'état qu'ils emploient pour détruire la liberté, & les scènes sanglantes qui accompagnent le despotisme.
 
Diviser la nation
(Page 103 à 108)
 
Après avoir fait oublier la patrie, on cherche à l'anéantir dans tous les cœurs.
Des hommes unis par la liberté & pour la liberté ne peuvent être asservis : pour les enchaîner, il faut les diviser d'intérêts, & le temps ne manque jamais d'en fournir.
Dans une société naissante, tous les membres de l’État, enfants d'une même famille, jouissent des mêmes droits, ne sont distingues que par le mérite personnel. Mais le prince travaille bientôt à établir différents ordres de citoyens, qu'il élève les uns au-dessus des autres.
Quand il trouve ces ordres établis dans l’État, il travaille à les diviser en différentes classes, qu'il distingue par des privilèges. À l'une, il attache les places du gouvernement ; à l'autre, les charges de la magistrature ; celle-ci, les emplois militaires ; à celle-là, les bénéfices ecclésiastiques ; laissant aux plus basses classes le trafic, les arts & les métiers.
Partout les grands dédaignent les petits, & les petits détestent les grands : ou pour mieux dire, toujours ceux qui tiennent à une classe de citoyens dédaignent où détestent ceux qui tiennent à une autre classe. Ce sont ces basses passions que les princes mettent en jeu, pour fomenter la discorde entre les membres de l’État.
 
Servius Tullius divisa le peuple Romain en six classes (1), qui formaient cent quatre-vingt-treize centuries ; il composa les premières centuries d'un nombre de citoyens, toujours d'autant plus petit, qu'ils étaient plus riches.
Il fit entrer dans les suivantes un certain nombre de citoyens, toujours d'autant plus considérable qu'ils étaient moins aisés, & il jeta dans la dernière tous les indigents ; or chaque centurie n'ayant qu'une voix, le droit de suffrage, c'est-à-dire le pouvoir suprême, se trouva de la sorte placé dans les mains des principaux citoyens. Jusqu'à la retraite sur le Mont-Sacré, il n'y eut à Rome que les nobles qui puissent aspirer aux magistratures ; & jusqu'à la destruction de la république, il n'y eut que les citoyens aisés qui puissent porter les armes, & servir dans la cavalerie.
Ainsi la classe la plus nombreuse du peuple y était comptée pour rien ; & les affligeantes distinctions qui séparaient les autres classes étaient un éternel foyer de discorde dont le sénat & les empereurs profitèrent tour à tour pour se rendre absolus.
 
Dès l'origine de la monarchie Française, les emplois honorables & lucratifs furent le patrimoine des nobles.
Vers le milieu de la troisième race, la porte aux moins considérables fut ouverte aux plébéiens opulents. Sous plusieurs rois, les emplois militaires furent bornés aux gentilshommes. Jusqu'à Charles VII, les nobles furent exempts de tout impôt ; & jusqu'à l'époque de la révolution, ils furent déchargés de la taille, de même que les magistrats, les conseillers honoraires, les secrétaires du roi, les militaires qui avaient un certain nombre d'années de service, etc. Enfin, dans tous les temps, la masse du peuple devint, par ces distinctions injurieuses du gouvernement, l'objet du mépris des ordres privilégiés ; & jamais le prince ne fit rien pour la faire sortir de son anéantissement.
 
Pour faire naître la jalousie parmi ses sujets, Philippe II prescrivit, par un édit de 1586, les titres qu'ils devaient se donner réciproquement ; le cérémonial à observer avec les grands, les ministres, les prélats ; & il ordonna que l'on poursuivit quiconque refuserait de s'y soumettre.
Le gouvernement de Venise distingue du peuple les citadins (2) par des exemptions & des privilèges particuliers ; il les emploie exclusivement aux résidences, & aux secrétariats de tous les conseils, de toutes les ambassades ; il leur permet de prendre l'habit de nobles, de contracter des alliances avec des gentilshommes ; enfin, il agrège de temps en temps au corps de la noblesse quelques-unes de leurs familles, à la place de celles qui s'éteignent. De la sorte il parvient à engager les citadins à faire corps avec lui contre le peuple. Et comme si cela ne suffisait pas, il pousse la politique jusqu'à exciter des animosités entre la plèbe des différents quartiers de la ville, en y entretenant toujours deux partis contraires (3) qui en viennent aux prises certains jours de l'année.
À l'égard des sujets de Terre-Ferme, il traite le peuple avec bonté, les nobles avec rigueur. La seigneurie qui regarde les Padouans comme les anciens maîtres de Venise, s'attache à entretenir la division parmi eux. Après avoir tiré de Padoue les plus puissantes familles, elle a donné tant de privilèges aux étudiants de l'université, que les citoyens en sont extrêmement jaloux.
 
Non contents de diviser la nation en différentes classes séparées d'intérêts, les princes travaillent encore à semer la jalousie dans chacune, au moyen des pensions, des dignités, & des grâces particulières qu'ils accordent à certains individus.
Le sénat de Rome avait coutume de s'incorporer les plus puissantes familles plébéiennes pour faire masse contre le peuple.
Louis XI sema constamment la division parmi sa noblesse, & il employa à ce sujet tous les raffinements de la politique.
Les Vénitiens ne cessent de fomenter des dissensions parmi les nobles de Terre-Ferme. Pierre Erizza, lieutenant-général de la république à Udine, voyant que ceux du Frioul vivaient en bonne intelligence entr'eux, travailla à les brouiller irréconciliablement. Pour y parvenir, il se fit donner pouvoir d'accorder le titre de comte ou de marquis à qui bon lui semblerait ; & bientôt la jalousie alluma la discorde entre les familles qui prétendaient à ces titres, & les familles qui les avaient obtenues (4).
 
Pour diviser les membres de l’État, le prince va quelque fois jusqu'à exciter des factions.
Lorsque, par les menées de la cour, le royaume d'Angleterre fut partage en deux (5) factions, & qu'à force de fomenter la discorde, ces factions, devenues irréconciliables, purent se contrebalancer ; Charles II fit dissoudre le parlement, & leva le masque. Alors on vit avec étonnement un roi tant de fois humilié par le sénat de la nation & tant de fois forcé de se soumettre ; un roi sans armée, sans flotte, sans argent, sans secours étranger, devenir tout à coup le maître absolu de l’État, faire éprouver à ses ennemis les terribles effets de la vengeance, immoler à son ressentiment les patriotes qui s'étaient le plus distingués, & mener le peuple en tyran.
 
Enfin, pour semer la discorde parmi les sujets, les princes ont presque tous protégé l'établissement de différentes sectes dans l’État ; quelques uns même ont favorisé certains sectaires, quelques autres les ont persécuté.
Artifices si funestes à la liberté, que par leur moyen plusieurs monarques sont parvenus à gouverner les nations avec un sceptre de fer.
 
 
(1) Tit. Liv. Lib. I
(2) Le corps des citadins comprend les secrétaires de la république, les médecins, les avocats, les notaires, les marchands en soie ou en draps, et les verriers de Maron, c'est-à-dire les notables de la cité.
(3) Ces partis sont désignés sous les noms de Nicolotti et de Castellani.
(4) Amelot de la Houssaye, gouvern. de Veniz.
(5) Les Wighs et les Tories.
Source books.google.fr

Source books.google.fr

Commenter cet article