JEAN-PAUL MARAT (31)

Publié le par N.L. Taram

Jean-Paul Marat, les Chaînes de l'esclavage
« Attentats contre les lois, & jugements contre la liberté »
                 
Rappel de l’Histoire… Au XXIème siècle rien n’a changé en dehors des noms et des titres.
 
Ouvrage destiné à développer les noirs attentats des princes contre le peuple ; les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices, les coups d'état qu'ils emploient pour détruire la liberté, & les scènes sanglantes qui accompagnent le despotisme.
 
 
 
Attentats contre les lois, & jugements contre la liberté
(Page 136 à 141)
 
Cependant le prince empiète toujours. Comme il a eu soin d'assurer son autorité, il agit avec moins de retenue & comme il arrive rarement que l'injure faite à un particulier intéresse toute une nation, il attaque les droits du souverain dans la personne de quelques uns de ses membres.
 
Les opprimés se récrient-ils ? Trop faibles pour lutter contre le gouvernement, ou même hors d'état de fournir aux frais d'un procès (1), ils sont forcés de souffrir l'outrage. Puis, au lieu de venir au secours de celui qui souffre pour la cause commune, le public l'abandonne, & l'infortuné est immolé comme une victime dévouée à son malheureux sort.
 
Mais si les princes ont à faire à des hommes en état de lutter, ils essayent d'abord de gagner leur partie adverse. S'ils ne peuvent y parvenir, ils ne négligent rien pour la fatiguer à force de frais, de formalités, de délais, de subterfuges, ils travaillent à rendre vaines toutes ses démarches à force de chicane, & s'il est possible à prévenir un jugement.
 
Quand ils ne peuvent la débouter ils cherchent à s'en défaire, de quelque manière que ce soit.
 
Si ces mesures échouent, que de ressources encore ! L'intérêt, la crainte, l'espérance, la vanité, les préjugés, les fausses couleurs, la ruse, la séduction, la calomnie ; tout est en faveur de l'homme constitué en puissance.
 
Les sujets veulent-ils défendre leurs droits contre le gouvernement, ils n'ont d'autre ressource que celle de porter leur plainte devant des tribunaux, presque toujours composés (2) de créatures du prince. Ils ont beau avoir les lois peur eux ; la justice, trop faible (3) contre le crédit, l'intrigue, la puissance, lui sert de peu de chose. Presque toujours retenu par le respect ou par la crainte, celui qui porte la parole pour eux, n'ose faire valoir leur droit avec zèle ; tandis que son adversaire, en sûreté sous la bannière royale, enhardi par la faveur, le tord, l'exténue & le dénature. Il oppose des sophismes à la raison, l'adresse à la justice, le mensonge à la vérité ; il change en thèses de jurisprudence des questions qui n'exigent que du bon sens ; il s'efforce d'étourdir les juges, & prétend justifier la tyrannie à l'aide de quelques sottes cavillations (4).
 
Éblouis ou corrompus, les juges à leur tour se portent à la vindicte ; & presque toujours l'opprimé est éconduit du tribunal sans avoir obtenu justice, sans avoir même pu se faire entendre (5). Voilà comment les hommes puissants, nés pour dominer, écrasent ceux qui osent leur faire tête ; & souvent avec des calomnies pour toute arme (6), ils font triompher des clameurs ridicules au mépris des droits les mieux établis, & consomment iniquement sous les formes de la justice la perte de leurs adversaires.
 
Encore si le mal se bornait là : mais de cet attentat en résultent mille autres. Lorsque de nouveaux opprimés réclament contre la violence, on leur répond en se moquant : « De quoi vous plaignez-vous ? Voyez le passé, nous (7) n'innovons point. » Ainsi les vexations passent en usage ; & comme si l'oppression devenait légitime pour rester impunie, ils invoquent la possession de leurs brigandages à titre de droits sacrés, ils citent la violation des lois à l'appui de leur audace à les violer encore : dès lors les jugements se marchandent, & les lois tombent dans le mépris : car les créatures du prince cessent de les craindre, lorsqu'il les protège contre elles ; & les citoyens cessent de les respecter, dès qu'elles ne peuvent plus les défendre.
 
 
 
(1) De lâches suppôts du ministère se sont élevés contre la société du bill des droits. Quelle criminelle audace, au milieu d'une nation libre ! Ils ont même poussé l'impudeur jusqu'à lui reprocher le rang peu élevé de ses membres. Quelle que soit leur condition, leur entreprise est digne d'éloges ; elle est grande, généreuse, héroïque. Loin de les improuver, que le reste de la nation n'imite-t-il leur exemple ! Que n'établit-elle un fond pour plaider contre le ministère, lorsqu'il outrage les citoyens indigents. Pour se conserver libre, la nation entière doit épouser contre lui la cause de chaque opprimé. Quand ses membres s'isolent, l'État n'a plus de lien, plus de nerf, & l'esclavage est à la porte.
(2) C'était la méthode de Charles I & de Jacques II, de faire outrage à leurs sujets, puis de les faire juger par des hommes corrompus. Whitlock.
Aujourd'hui encore, la corruption souille quelquefois les tribunaux Anglais, présidés comme ils le sont par des créatures de la cour, assez disposées à préoccuper ou à séduire les jurés. Les jurés eux-mêmes se laissent souvent corrompre. Et dans les cas qui l'intéressent, le gouvernement peut toujours les choisir à son gré. C'est ce qui parut bien évidemment dans l'affaire de Wilkes contre les secrétaires d'État. Le jour qu'elle devait être portée devant le tribunal, on envoya aux jurés de fausses lettres de sommation, portant que la cause était remise. Cependant on se pourvu d'un autre juré, qui prononça en faveur de la couronne. History of the late Minority
(3) Pendant les règnes désastreux de Jacques I, de Charles I, de Charles II & de Jacques II ; on sait comment les juges se prostituaient aux volontés du gouvernement, & avec quelle audace ils opprimaient les infortunés que ces tyrans persécutaient. Sans honte, sans scrupules, sans remords, il suivaient aveuglément tous les ordres de la cour, & pour la même action condamnaient aujour­d'hui celui qu'ils avaient absous hier. Les conseillers du roi qui occupèrent contre Titus Oates, poursuivi par Jacques II, avaient occupé pour lui dans le procès des cinq Jésuites, particulièrement les procureur & solliciteur généraux.
(4) En 1628, on informa contre Vassal, négociant de Londres, pour avoir refusé de payer les droits levés sur certaines marchandises. Vassal établit sa défense sur les statuts de la grande charte, & sur ce que cet impôt était levé sans l'attache du parlement. Mais les barons de l'échiquier refusèrent d'entendre l'avocat de Vassal, & déclarèrent que le roi était en possession, & qu'ils l'y maintiendraient. Macaul. Hist. d'Ang. Vol. II, p. 19.
Dans les causes portées devant les tribunaux contre la couronne, sous les princes de la maison de Stuart, le glaive de la vengeance était toujours levé sur la tête des hommes hardis à défendre les droits du peuple ; tandis que ceux qui étaient pour les prérogatives du roi, sûrs de l'impunité, avançaient avec audace les plus odieuses faussetés.
(5)C'est ainsi que les ministres, qui poursuivirent les publicateurs du n° 45 du North Briton, entreprirent de justifier leurs démarches illégales.
(6) La maxime que le roi ne saurait mal faire, n'a-t-elle pas été alléguée pour justifier les outrages de l'autorité, & le titre de père de la patrie, pour prouver que le prince aimait son peuple, dans le toms même qu'il le tyrannisait. Parl. Hist. Vol. VIII, p. 34, etc.
(7) Ainsi le procureur & l'avocat du roi, pour justifier les emprisonnements illégaux qu'ordonnait Charles I, alléguaient ceux qu'Elizabeth avait ordonné. Parl. Hist. Vol. VIII, page 47.
JEAN-PAUL MARAT (31)
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