JEAN-PAUL MARAT - L’AMI DU PEUPLE (34)

Publié le par N.L. Taram

L’Histoire est un éternel recommencement…

Á lire et à relire : il en était ainsi hier, il en est ainsi aujourd’hui et il en sera ainsi demain.

Nuit du 4 août 1789 - Abolition des privilèges

Nuit du 4 août 1789 - Abolition des privilèges

 

(N°7. — Du 17 septembre 1789.)

SUR LA MARCHE DE L’ASSEMBLÉE.

 

Depuis que l'assemblée nationale s'occupe à élever l'édifice de la Constitution, elle avance avec une lenteur extrême.

Pour cheminer à grands pas, il fallait cheminer régulièrement. Elle aurait donc dû débuter par statuer sur les droits de l'homme et du citoyen. De là elle aurait passé aux droits du peuple exerçant sa souveraineté par ses délégués, c'est-à-dire par les droits des députants et les devoirs des députés, puis elle en serait venue à la distribution des pouvoirs, à la fixation de leurs limites, à l’établissement du gouvernement et des cours de justice, etc.

Mais elle n’a point de plan, elle saute d'un objet à un autre, elle agite mille questions déplacées et surtout toutes à la fois. Naguère encore elle offrait l'image d'un constructeur qui commencerait la maison par le toit ; aujourd'hui elle offre l'image de quelques tailleurs de pierre qui travailleraient sans dessein. De ce qu'on n'y trouve point d'architectes, l'observateur superficiel conclura peut-être qu'elle ne renferme que des manœuvres qui s'empressent à l'envi de fournir des matériaux qu'ils entassent ; et ils se tromperaient grossièrement.

Ne cessons point de revenir sur la fausse marche que suit l'assemblée de la nation dans ses travaux; les inconvénients qui en résultent sont si nombreux, si cruels, qu'on ne saurait les passer sous silence.

Un inconvénient capital est de perdre un temps précieux à traiter directement des parties de législation qui ne sont que des conséquences nécessaires de quelques lois fondamentales, telles que l'abolition de la mainmorte qui découle de la loi naturelle, etc.

Un autre inconvénient capital est de manquer l'union, l'harmonie, les rapports et la correspondance réciproque des lois constitutionnelles.

Enfin un inconvénient capital est de fournir matière à négliger les droits sacrés des peuples pour s'occuper des prérogatives de la couronne.

Or, si par quelque coup imprévu du sort l'assemblée nationale venait à être dissoute, il arriverait qu'elle aurait bien assuré le bonheur du prince ; mais elle n'aurait rien fait pour consolider la félicité publique.

Ici qu'on ne dise pas que ces craintes sont chimériques. Il n'est que trop évident qu'une puissante faction, cachée au sein même des états généraux, ne travaille qu'a faire manquer le grand œuvre de la régénération de l'Empire. Toujours attentive à détourner les questions qui vont directement au but, pour agiter celles qui tendent à relever et raffermir la puissance du prince, elle ne cherche qu'à tirer les choses en longueur, en attendant que quelque événement favorable lui permette de lever le masque. Répandus parmi le peuple, ses émissaires s'efforcent de le porter aux derniers excès tandis que ses créatures, de concert avec les chefs de toutes les administrations, s'étudient à le réduire au désespoir par la crainte de périr de faim, et à le dégoûter de la liberté même en ne lui faisant éprouver que les malheurs de la licence. Á qui la faute, si les ennemis de l'État réussissent enfin à se relever ? Aux communes et aux communes seules dont le défaut de vues politiques ne leur a pas permis de sentir les suites funestes d'une retenue déplacée, d'une fausse humanité (1). Effarouchées de la fin tragique de quelques scélérats, traîtres a la patrie, elles se sont trop empressées d'arrêter ces scènes sanglantes. Sans doute il eut mieux valu livrer les coupables au glaive des lois, mais au lieu de presser l'établissement d'un tribunal suprême pour instruire publiquement leurs procès, elles se sont laissé aller à de fausses promesses, et bientôt dupes de leur crédulité, elles ont vu échapper pour toujours les ennemis de l'État, elles ont même souffert que le ministre, tournant contre elles leurs propres libérateurs, violant la liberté pour sévir contre les attroupements.

Enfin par un aveuglement impardonnable, elles ont enlevé, contre toute justice, aux plus zélés citoyens, le droit de s'assembler et de ramener ces crises salutaires qui, seules, pourraient faire trembler les ennemis de la patrie, forcer le sénat national à se purger lui-même, hâter la Constitution, assurer la liberté et à cimenter la félicité publique.

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(1) Insensés que nous sommes, nous poussons de hauts cris lorsque quelques scélérats dont les concussions ont réduit des provinces entières à la misère, tombant sous les coups de la populace justement révoltée et nous gardons le silence lorsque les satellites du prince «égorgent militairement des milliers de sujets.           (Note de Marat.)

 

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(N° 11. Du 21 septembre 1789.)

PROJET DÉVOILÉ D’ENDORMIR LE PEUPLE ET D'EMPÊCHER LA CONSTITUTION.

 

Depuis quatre mois que les états généraux sont ouverts on y a ventilé mille petites questions, et prononcé mille discours de compliments, de félicitation, d'étiquette, où les orateurs les plus féconds ont épuisé tous les genres d'éloquence ; mais sur la constitution, objet des vœux de la France entière, nous n'avons pas encore un seul article consacré.

Marat raconte l'abolition des privilèges dans la nuit du 4 août, puis il ajoute : Voilà, dit-on, ce que l'assemblée nationale a fait pour la France et pour l'humanité, dans une seule séance, dans une seule soirée; lutte sublime de justice et de générosité ; magnifique scène digne d'être transmise à tous les siècles, et de servir de modèle à tous les peuples ....

Gardons-nous d'outrager la vertu : mais ne soyons dupes de personne. Si c'est la bienfaisance qui dictait ces sacrifices, il faut convenir qu'elle a attendu un peu tard à élever la voix. Quoi ! C'est à la lueur des flammes de leurs châteaux
incendiés, qu'ils ont la grandeur d'
âme de renoncer au privilège de tenir dans les fers des hommes qui ont recouvré leur liberté les armes à la main ! C'est à la vue du supplice des déprédateurs, des concussionnaires, des satellites du despotisme qu'ils ont la générosité de renoncer aux dîmes seigneuriales, et de ne plus rien exiger des malheureux qui ont à peine de quoi vivre ! C'est à la vue des noms des proscrits, et à la vue du sort qui les attend, qu'ils nous accordent le bienfait d'abolir les Garennes, qu'ils nous permettent de ne pas nous laisser dévorer par les animaux.       

Presque tous ces privilèges particuliers tombent nécessairement par la promulgation des lois générales qui doivent les révoquer; pourquoi donc en avoir fait l'objet d'autant d'arrêtés particuliers ?

Ne nous laissons pas éblouir par du clinquant; et en dépit des médailles, des fêtes, des Te Deum, proposés pour célébrer ces grands sacrifices, sachons les apprécier.

Publié dans Jean-Paul Marat, Histoire

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