JEAN-PAUL MARAT (36)

Publié le par N.L. Taram

 

Jean-Paul Marat, les Chaînes de l'esclavage

« Accoutumer le peuple aux expéditions militaires  »

                 

Rappel de l’Histoire… Au XXIème siècle rien n’a changé en dehors des noms & des titres.

 

Ouvrage destiné à développer les noirs attentats des princes contre le peuple ; les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices, les coups d'état qu'ils emploient pour détruire la liberté, & les scènes sanglantes qui accompagnent le despotisme.

 

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Accoutumer le peuple aux expéditions militaires.
(page 224)
 
Après avoir ôté aux habitants des provinces les moyens d'unir leurs efforts pour leur commune défense, & à ceux des villes les moyens de rien tenter pour leur défense particulière, peu à peu on accoutume le peuple aux expéditions militaires ; et, sous prétexte de pourvoir à la sûreté publique on substitue partout la soldatesque aux officiers civils. Des soldats pour arrêter les prévenus, des soldats pour conduire les malfaiteurs au supplice, des soldats pour garder les grands chemins.
 
Dans les lieux de récréation publique, des soldats gardent les portes ; dans les endroits de vente publique, des soldats gardent les portes ; dans les salles d'exposition publique, des soldats gardent les portes. Partout où le peuple s'assemble, des soldats pour le garder ; et, crainte qu'il ne se réunisse de nuit, alors, encore des soldats pour garder.
 
S’assurer de l’armée.
(page 224 à 226)
 
Pour ne laisser que peu d'influence à ceux qui sont à la tête des troupes, le prince ne se contente pas de supprimer les grandes charges militaires, il divise l'armée en petits corps, entre lesquels il fait naître des jalousies au moyen de certaines prérogatives particulières. Il ne donne le commandement de ces petits corps qu'à des hommes affidés ; puis, pour s'assurer mieux encore de leur fidélité, il établit dans chaque corps plusieurs grades ou l'on ne monte qu'avec lenteur par droit d'ancienneté, & avec rapidité par protection. Ainsi, non seulement chaque officier subalterne considère celui qui est au dessus de lui comme un obstacle à son avancement, & le voit d'un œil jaloux ; mais les plus ambitieux cherchent à parvenir au premier rang par leur souplesse & leur assiduité à faire leur cour ; tandis que ceux qui y sont, cherchent à s'y maintenir par leur dévouement aux ordres des chefs, aux volontés du prince.
 
À l'égard des premiers emplois militaires, il a grand soin de ne pas y nommer des hommes qui jouissent de la faveur du peuple, & de ne jamais réunir en même temps dans leurs mains quelque emploi civil. Quelques fois il pousse la défiance jusqu'à ne placer à la tête de l'armée que des soldats de fortune, jusqu'à changer souvent les officiers-généraux, à fomenter entre eux des rivalités, & à ne laisser que peu de temps les troupes en garnison dans les mêmes places (1).
 
 
Lorsque le prince se dispose à commander en personne l'armée ; pour remettre sans péril le commandement en d'autres mains, il le confie à plusieurs chefs : mais loin de leur donner carte blanche, il les subordonne toujours à un conseil de guerre, lorsque le cabinet ne règle pas leurs opérations, si même il ne les soumet au contrôle d'un ministre dévoué (2).
 
Après avoir pris ces mesures pour s'assurer de l'armée, le prince favorise les militaires, il les attache à ses intérêts par des largesses, il répand sur eux ses grâces, il caresse les mains avec lesquelles il veut enchaîner l'état.
 
Les soldats commencent à ne reconnaître que la voix de leurs chefs ; à fonder sur eux seuls toutes leurs espérances, & à regarder de loin la patrie. Déjà ce ne sont plus les soldats de l'état, mais ceux du prince : & bientôt ceux qui sont à la tête des armées, ne sont plus les défenseurs du peuple, mais ses ennemis.
 
C'est ainsi qu'il se ménage un parti dévoué, toujours sur pied contre la nation, & il n'attend plus que le moment de le faire agir.
 
Soustraire le militaire au pouvoir civil.
(page 226 à 227)
 
Chez un peuple libre, le soldat soumis aux lois, & réprimé par les magistrats, connaît des devoirs, il conserve dans son état des idées de justice, il apprend à respecter les citoyens, & on lui empêche de sentir ses forces (3). Aussi pour plier le militaire à leurs volontés, les princes le soustraient-il au pouvoir civil (4) : mais pour qu'il ne reconnaisse d'autre (5) autorité que la leur, & qu'il ne soit comptable qu'à eux ; soit qu'il trame, se mutine, se révolte ; soit qu'il vole, viole, assassine, toujours une cour martiale connaît du délit.
 
Inspirer au militaire du mépris pour le citoyen.
(page 227 à 228)
 
Destinés à agir contre la patrie, quand il en sera temps, on éloigne les soldats du commerce des (6) citoyens, on les oblige de vivre entre eux, on les caserne : puis, on leur inspire du dédain pour tout autre état que le militaire & afin de leur en faire sentir la prééminence, on leur accorde plusieurs marques de distinction (7).
 
Habitués à vivre loin du peuple, ils en perdent l'esprit : accoutumés à mépriser le citoyen, ils ne demandent bientôt qu'à l'opprimer : on le laisse exposé à toutes leurs violences, & ils sont toujours prêts à fondre sur la partie de l'état qui voudrait se soulever (8).
 
Miner le pouvoir suprême.
(page 228 à 232)
 
Pour se rendre absolu, le prince s'étant assuré de l'armée travaille à s'assurer du corps législatif, en rendant vaine sa puissance ou en lui dictant la loi.
 
Prêt à frapper quelque coup, s'il peut se passer des représentants du souverain, il se garde bien de les assembler. S'il faut absolument leurs concours : il ne leur permet de délibérer que sur le point pour lequel il les a convoqués.
 
Charles Quint, ayant assemblé les Cortes de Castille à Compostelle leur demanda un subside : en le lui accordant, elles exigèrent le redressement des griefs publics : mais dès qu'il eut obtenu ce qu'il désirait, il mit leur demande de coté, & les renvoya (9).
 
Lorsque Charles I ayant besoin d'argent, pressait vivement le bill des subsides ; ensuite, pour empêcher le parlement de connaître des griefs publics, il le leurrait de belles promesses, & l'assurait qu'il serait toujours très soigneux de défendre les privilèges de ses sujets. Puis, il engageait l'orateur des communes à interrompre tout débat étranger à l'article des subsides, ou bien il retirait de la chambre basse les membres qui se distinguaient par leur zèle patriotique, en les nommant aux emplois qui donnent l'exclusion, enfin, si tout cela était inutile, il terminait brusquement la session.
 
Quelquefois le prince répète les anciennes manœuvres, il corrompt le corps législatif, en s'assurant de la majorité des membres, & il le fait parler comme il veut.
 
D'autres fois, il se contente d'intimider le parti de l'opposition par des menaces, ou bien de fausser le nombre des suffrages.
 
C'est par la terreur que Henry VIII tenait à sa dévotion les membres du parlement. Libres dans leurs assemblées, elles n'étaient pas plutôt dissoutes qu'ils se voyaient livrés sans défense à la merci du tyran.
 
Quand Charles I se rendit en Écosse pour faire passer un bill qui l'autorisât à reprendre les terres de l'église, & les prérogatives qui avaient été aliénées durant la minorité de son prédécesseur ; la majorité s'y opposa. Charles, qui était présent à la discussion, tira de sa poche la liste de tous les membres de l'assemblée, & leur dit : « MM. j'ai vos noms par écrit, & je saurai qui veut ou ne veut pas être aujourd'hui de mes amis. » Malgré cette menace, le bill fut rejeté par la majorité : mais le secrétaire qui comptait les voix, déclara que le bill avait passé (10).
 
Souvent pour pouvoir disposer à son gré du corps législatif, le prince travaille à le composer d'hommes à sa dévotion.
 
C'est ainsi, que Henry VIII & Marie, cherchant à faire passer quelque point d'im­portance, avaient coutume d'écrire aux Lords-lieutenants des comtés une circulaire, portant qu'ils eussent à faire un choix convenable des nouveaux membres (11).
 
Dans les mêmes vues, Jacques II révoqua les chartres de toutes les corporations des trois royaumes, & leur en accorda de nouvelles, qui le laissaient en quelque sorte l'arbitre du choix des représentants de la nation (12).
 
Si cela ne suffit pas, le prince a recours à d'autres expédients : dans l'embarras des affaires de 1756, Cromwell convoqua un parlement : mais comme les membres étaient la plupart opposés, il plaça des gardes à la porte de la salle, & sous prétexte d'en exclure les hommes corrompus, il ne laissa entrer que ceux qui avaient son agrément.
 
Quelques princes se sont même assurés du législateur, en altérant la constitution d'une manière violente. En 1539, Charles Quint demanda des subsides extraordinaires aux Cortès de Castille : mais ayant vainement employé pour les obtenir, prières, promesses, menaces, il chassa de l'assemblée les nobles & les prélats, sous prétexte que ceux qui ne payaient point d'impôts, ne devaient point y avoir d'entrée. Dès lors les Cortes ne furent plus composées que des députes des villes, qui se trouvant (13) en trop petit nombre pour lui résister, furent tous à sa dévotion.
 
D'autres fois, ils divisent le corps législatif, en faisant passer la partie corrompue pour le tout.
 
Pendant les guerres civiles de 1641, Charles I, cherchant à s'autoriser de la sanction nationale pour lever les sommes dont il avait besoin, convoqua le parlement à Oxford, ou il rassembla les membres qui lui étaient vendus ; puis, il essaya d'engager le comte d'Essex, général de l'armée, à traiter avec eux ; & dans leurs séances illicites, il fit passer divers bills, obtint des subsides, & déclara les deux chambres assemblées à Westminster, coupables de trahison (14).
 
Lorsqu'à force de plier le corps législatif à ses volontés, le prince l'a bien avili, il cesse d'employer des ménagements, il parle en maître, & s'il continue encore à l'assembler, ce n'est plus que pour lui faire la loi. Comme César, il fait lui-même les sénatus consultes, & il les souscrit du nom de premier sénateur qui lui vient à l'esprit (15).

 

 

1 - Telle est la politique du gouvernement de Venise
2 - Le gouvernement de Venise entretient à l'armée deux sénateurs.
3 - Dans presque tous les états de l'Europe, on fait jurer au soldat de n'obéir qu'à ses officiers, & à l'officier de défendre le trône, & de ne jamais l'attaquer : serment qui devrait n'être fait qu'à la patrie.
4 - La souveraine puissance est toujours le partage de cette partie de la nation qui a les armes à la main.
5 - Ici encore, le lecteur aura sans doute remarqué combien la constitution des Anglais leur donne d'avantages sur les autres peuples : que ne sentent-ils toute l'importance de les conserver !
6 - En Angleterre on commence à vouloir séparer le soldat du peuple. Déjà, sous prétexte de tenir la cavalerie à portée des manèges, on l'entasse dans de méchantes baraques, en attendant qu'on puisse la tenir casernée : les progrès sont lents, mais suivis ; malheur à la nation si elle voit cet établissement d'un œil tranquille.
7 -  En Prusse tout le monde est obligé de céder le pas aux militaires, & à Berlin on a pour un détachement de soldats qui vient à passer, le même respect qu'on a dans les pays catholiques pour le viatique.
En France, le soldat, plein de mépris pour le bourgeois, se croyait en droit de le maltraiter. L'officier dédaignait le marchand, l'homme de lettres, le magistrat ; & la noblesse d'épée, regardait avec dédain la noblesse de robe.
En Espagne, en Portugal, en Moscovie, en Suède, en Danemarck, c'est à peu près la même chose. Et dans ces divers pays, toute sentinelle a droit de laver dans le sang des citoyens la moindre offense. 
Les Sultans accordent mille marques de faveur aux Jannissaires. Ce corps attaché à la garde de leur personne est le seul sur pied pendant la paix.
8 -  Cela se voit à la Chine, au Mogol, en Turquie, en France, en Espagne, en Russie, etc.
9 - Sandoval, 841.
10 - Burnet. vol, I, page 2.
11 - Mémoires de Cram.
12 - Rapin.
13 - Ils étaient au nombre de 36, deux députés de chaque ville. Sandoval, hist. vol. II, page 269.
 
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