JEAN-PAUL MARAT (37)

Publié le par N.L. Taram

Jean-Paul Marat, les Chaînes de l'esclavage

« Modération inconsidérée du peuple »

                 

Rappel de l’Histoire… Au XXIème siècle rien n’a changé en dehors des noms & des titres.

 

Ouvrage destiné à développer les noirs attentats des princes contre le peuple ; les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices, les coups d'état qu'ils emploient pour détruire la liberté, & les scènes sanglantes qui accompagnent le despotisme.

 

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Modération inconsidérée du peuple

(page 146 à 149)

 

Ce n'est point par des secousses violentes, ai-je dit quelque part, que les princes commencent à renverser l'édifice de la liberté ; ils en minent à la sourdine les fondements, ils innovent peu à peu, & jamais d'une manière à faire une trop forte sensation.

Mais le peuple n'a ni l’œil assez exercé, ni l'esprit assez pénétrant pour remarquer ces progrès, & en prévoir les suites. Les remarque-t-il enfin ? Il n'a pas non plus toujours assez de résolution pour les arrêter. C'est contre les premières innovations toutefois qu'il faut s'élever avec force, si l'on veut prévenir la servitude. Quand on a laissé vieillir les abus, il est très difficile de les réformer, souvent même il n'est plus temps.

Pour se conserver libre, il faut que le peuple soit toujours prêt à épouser contre le prince la cause des opprimés. Quand les citoyens séparent leurs intérêts & s'isolent, on les subjugue en détail, & c'en est fait de la liberté. Mais loin d'être prompt à prendre fait pour les droits des autres il faut que chacun ait vu les siens compromis bien des fois, avant qu'il se détermine à les défendre. Or on ne saurait croire combien le gouvernement tire avantage de ce manque d'audace à s'opposer à ses injustes entreprises, & combien il importe à la cause de la liberté de n'être point si patient. Si la première fois que Charles I porta ses mains impures à la bourse de ses sujets, ou qu'il les plongea dans le sang innocent, le peuple eut pris les armes, marché droit au tyran, & fait périr à ses yeux, sur un échafaud, les ministres de ses cruautés ; il n'eut pas gémi tant d'années sous la plus affreuse oppression. Ce n'est pas que je veuille qu'à chaque instant on ait recours à des voies violentes ; mais sous prétexte de ne pas exposer le repos public, ces tranquilles citoyens ne voient pas qu'ils ne gagnent rien par leur lâcheté que d'être opprimés plus audacieusement, qu'ils donnent toujours plus de prise à la tyrannie, & que lorsqu'ils veulent enfin en arrêter les progrès, & il est souvent trop tard.

C'est l'ambition sacrilège du gouvernement qui le porte à attenter à la liberté publique ; mais c'est la lâcheté des peuples qui laisse forger leurs fers. Quelqu'ambitieux que soient les princes, ils seraient beaucoup moins entreprenants, s'ils avaient toujours à s'ouvrir un chemin au pouvoir absolu par la force & la violence. Quand on parcourt avec attention les annales du despotisme, quelquefois on voit avec étonnement une poignée d'hommes (1) faire trembler une nation entière. Cette modération déplacée des peuples, ce fatal penchant à s'isoler (2) : voilà la raison de cet étrange phénomène ; car où est l'organe du public, lorsque chacun garde le silence ?

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(1) Les juges de la chambre étoilée & de la cour de haute commission, le conseil d'York, la chambre ardente, l'inquisition, etc.

(2) Ce fatal penchant n'est malheureusement que trop général. Laissons à part la foule de tous ces malheureux qui, ne tenant à l'État que par leurs besoins & leur misère, ne peuvent presque jamais être regardés comme de vrais patriotes. Mais parmi les citoyens aisés, combien de ces hommes commodes qui, sans entrailles pour les malheureuses victimes de la tyrannie, & toujours prêts à aller au-devant du joug, se trouvent bien sous quelque gouvernement qu'ils vivent. Ceux qui ne sont pas insensibles aux malheurs de l'État, sont retenus par d'autres considérations. Tremblants de compromettre leur bien-être pour la cause publique, la plupart se bornent à soupirer après des temps plus heureux. Les sages eux-mêmes se contentent de gémir en secret. Que s'il se trouve quelque homme de cœur, quelque vrai patriote ; voyant qu'il est impossible de pousser la multitude à agir, il réclame en frémissant les lois foulées aux pieds, & il ne fait que se compromettre.

JEAN-PAUL MARAT (37)
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