JEAN-PAUL MARAT (39)

Publié le par N.L. Taram

Jean-Paul Marat, les Chaînes de l'esclavage

« Désarmer les sujets. »

                 

Rappel de l’Histoire… Au XXIème siècle rien n’a changé en dehors des noms et des titres.

 

Ouvrage destiné à développer les noirs attentats des princes contre le peuple ; les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices, les coups d'état qu'ils emploient pour détruire la liberté, & les scènes sanglantes qui accompagnent le despotisme.

 

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Désarmer les sujets

(page 130 à 135)

Pour se rendre absolus, c'est peu de la ruse sans la force (1).

 

Dans un pays libre, c'est avec leurs propres sujets, servant comme citoyens ou volontaires, que les princes attaquent l'ennemi, font des conquêtes, & défendent l’État. Mais à la tête d'hommes attachés à la patrie, ils n'osent rien entreprendre contre elle ; il leur faut donc des mercenaires. Aussi se sont-ils tous empressés, dès qu'ils l'ont pu, de prendre des troupes à leur solde ; pour cela, ils ont mis en jeu bien des artifices.

 

Charles VII se prévalant de la réputation qu'il avait acquise en chassant les Anglais, & de l'impression de terreur qu'ils avaient laissé dans les esprits, exécuta ce hardi dessein. Sous prétexte de mettre le royaume en état de défense contre quelqu'attaque imprévue, quelqu'invasion soudaine, il retint à son service un corps de 9 000 cavaliers & de 16 000 fantassins ; il nomma des officiers pour les commander, & il les répartit dans différentes provinces (2). Ainsi, au lieu des hommes libres qui servaient sous les vassaux de la couronne, soldats plus attachés à leurs capitaines qu'au prince, & accoutumés à n'obéir qu'à eux, il eut des troupes qui reconnurent un maître, & attendirent de lui seul leur bonheur.

 

Sous prétexte d'avoir des forces à opposer aux incursions des Maures d'Afrique ; Ximènes, régent de Castille, engagea les villes de ce royaume à enrôler un certain nombre de leurs bourgeois : il promit à ceux qui prendraient parti exemption de tout impôt, il les fit exercer au maniement des armes, il leur donna des officiers, & il les prit à sa solde (3).

 

Sous prétexte que la couronne tirait peu de secours de la milice des barons, que les armées de ces auxiliaires étaient peu disciplinées, & se tournaient même quel­quefois contre la main qui voulait en faire usage ; Henri V (4) remplaça, par des contributions pécuniaires, le service militaire auquel ils étaient tenus, & il eut une nouvelle milice à sa solde. Après l'invasion du duc de Momouth, Jacques II demanda au parlement des subsides pour entretenir une armée de troupes réglées afin, disait-il, de faire face (5) à un prochain danger. Mais l'Angleterre n'a eu d'armée réglée, proprement dite, que depuis l'avènement de la maison de Brunswick au trône. À la sollicitation de Georges, elle prit à sa solde un corps considérable de troupes pour maintenir la tranquillité dans le royaume, & remplir les conditions du traité de Hannovre.

 

En tous lieux, les princes ont poursuivi le même dessein, & ils ont si bien machiné, qu'à l'exception des Suisses & des États-Unis de l'Amérique, il ne se trouve aujourd'hui nulle part des soldats citoyens. Partout des mercenaires armés par la tyrannie contre la liberté (6) !

 

Comme ces armées furent levées sous prétexte de défendre l’État, d'abord on enrôla des hommes qui avaient une patrie. De pareils soldats n'étaient guère maniables : pour en avoir de plus dévoués, les princes sentirent la nécessité de composer leurs troupes d'hommes qui, ne tenant à rien, fussent tout aussi prêts à marcher contre leurs concitoyens que contre l'ennemi. Le temps leur en fournit l'occasion.

 

À mesure que l'industrie s'anime, & que le commerce fleurit, l'inégalité s'étend, une partie des citoyens engloutit toutes les richesses de l’État ; le reste, avili par la misère, n'a plus qu'une existence précaire, ou ne possède qu'une industrie qui ne l'attache à aucun pays.

 

C'est de la classe innombrable de ces infortunés, sans lumières, sans mœurs, sans héritages, & honteux de leur pauvreté, que les princes tiraient leur armée.

 

Mais comme si des mercenaires nationaux n'étaient pas encore des instruments assez aveuglés de tyrannie, pour opprimer leurs sujets, ils eurent recours à des étrangers. Aux troupes de son père, Louis XI ajouta un corps de 6 000 Suisses. Louis XII prit en outre à son service un corps d'Allemands, connus dans les guerres d'Italie sous le nom de bande noire. Ses successeurs suivirent cet exemple. Et aujourd'hui il y a en France, au service du roi, des Écossais, des Irlandais, des Corses, des Suisses, des Italiens, des Allemands.

 

En Espagne, l'armée est en partie composée d'Italiens, de Suisses & d'Espagnols.

 

En Prusse, une grande partie des troupes est composée de Français & de Polonais.

 

En Angleterre, il n'y a point de troupes étrangères : mais le monarque y tient des régiments Écossais & vu la bonne intelligence qui règne entre les deux nations, c'est à eux qu'il confie l'odieux ministère d'opprimer ses anciens sujets.

 

C'est peu d'avoir à leur service une soldatesque étrangère, quelques princes n'en veulent point d'autre. Dans toutes ses expéditions, soit offensives, soit défensives, même dans les cas les plus urgents, le gouvernement de Venise a évité de mettre les armes à la main des citadins (7).

 

La plupart des princes ont même poussé la politique jusqu'à désarmer leurs sujets ; crainte qu'ils ne vinssent sentir leur force, & à en faire usage lorsqu'ils sont opprimés.

 

Sous prétexte de pourvoir à la sûreté publique, la régente d'Espagne défendit, en 1669, aux habitants de Madrid, dont elle était détestée, de porter des armes à feu, ou même d'en garder dans leurs maisons ; & la peine prononcée contre tout réfractaire était capitale (8).

 

Dans l’État de Venise, le port d'armes est défendu, sous les peines les plus rigou­reuses. En France, on désarme le paysan, sous prétexte d'empêcher le braconnage. Dans les provinces, il n'y a même que les militaires, les gentilshommes, & les officiers de la couronne qui aient le port d'armes.

 

Ainsi, après avoir armé des mercenaires contre l’État, sous prétexte d'assurer le repos public, le prince désarme ses sujets pour pouvoir plus aisément les jeter dans les fers.

 

Voilà comment la puissance exécutive, couverte d'un voile trompeur, parvient à se rendre redoutable. Semblable à ces fleuves qui cachent quelques moments leurs eaux sous terre, pour reparaître soudain, grossis par les sources qui s'y jettent, & entraîner avec fureur tout ce qui s'oppose à leur cours impétueux.

 

 

1 - «  La puissance, dit l'auteur du testament politique de Richelieu, étant l'une des choses les plus essentielles à la grandeur des rois, ceux qui ont la principale conduite de l'État, sont particulièrement obligés de ne rien omettre qui puisse contribuer à rendre leur maître si autorisé, qu'il soit par ce moyen considéré de tout le monde ; et il est certain, ajoute-t-il, qu'entre tous les principes, la crainte qui est fondée en la révérence à cette force qu'elle intéresse davantage chacun à son devoir. Ainsi pour se rendre redoutable, il faut qu'il ait un grand nombre de Sens de guerre, et de l'argent dans ses coffres.  »

2 -  Hist. de France, par Véli et Villaret. Tome. XV, page 332, etc.

3 - Alarmés des entreprises que faisait Ximènes pour étendre la puissance royale, les nobles commencèrent à murmurer hautement : mais avant d'en venir aux extrémités, ils envoyèrent des députés au cardinal pour savoir en vertu de qu'elle autorité il agissait : Ximènes leur produisit le testament de Ferdinand ; puis les ayant conduit vers le balcon, d'où ils pouvaient découvrir un gros de troupes et un train formidable d'artillerie. - - Voilà, leur dit-il, en montrant du doigt, le pouvoir avec lequel j'entends gouverner la Castille. Ferrières. Hist. Lib. 8.

4 - La première commission d'array ou inspecteur des troupes dont l'histoire d'Angleterre            fasse mention, fut expédiée sous ce prince, en 1425.

5 - Voyez les discours tenus au parlement, en 1685.

6 - On n'a point oublié que cet ouvrage est écrit longtemps avant la Révolution française.

7 - Lors de la ligue de Cambrai, la république voyant l'État désespéré de ses affaires, aima mieux prendre à son service des soldats étrangers, à un sequin par jour, que d'armer le peuple.

8 - Désormaux : Ab. chron. de l'hist. d'Espagne.

JEAN-PAUL MARAT (39)
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