JEAN-PAUL MARAT (40)

Publié le par N.L. Taram

 

Jean-Paul Marat, les Chaînes de l'esclavage

« Opposer l'un à l'autre les divers ordres de l'Etat. »

                 

Rappel de l’Histoire… Au XXIème siècle rien n’a changé en dehors des noms et des titres.

 

Ouvrage destiné à développer les noirs attentats des princes contre le peuple ; les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices, les coups d'état qu'ils emploient pour détruire la liberté, & les scènes sanglantes qui accompagnent le despotisme.

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Opposer l'un à l'autre les divers ordres de l'Etat.

(page 108 à 123)

 

Maîtres des petits, les grands le sont en quelque sorte de l'Etat, et c'est avec eux que le prince commence à partager la puissance. Comme il ne peut les tromper, il les entraîne dans son parti ; pour eux tous les égards, tous les honneurs, toutes les dignités.

Les princes élèvent d'abord les nobles pour écraser le peuple, puis ils relèvent le peuple pour écraser les nobles. C'est ce que firent tous les monarques de l'Europe, jaloux d'établir un gouvernement arbitraire sur les ruines du gouvernement féodal.

Rappelons ici les institutions politiques, en vigueur dans les différentes monarchies que fondèrent les Germains, les Francs, les Goths, les Vandales ; et nous aurons la preuve complète de cette vérité. Placés auprès du trône, les nobles en étaient le soutien : bientôt ils furent l'instrument dont se servit le prince pour écraser le peuple.

En vertu du droit de conquête des barbares, les prisonniers de guerre étaient presque toujours réduits en servitude : sort constamment réservé aux peuples réputés en révolte (1). Comme les barons et les grands officiers de la couronne étaient tous des agents du prince, rien n'était plus ordinaire au commencement de la monarchie que de voir les habitants des villes et des campagnes se soulever contre les vexations des seigneurs, si ce n'est de voir les seigneurs révoltés contre le prince (2). Eh quoi de plus simple ? Ils chérissaient la liberté et ils avaient les armes à la main. En conduisant les peuples à l'esclavage, le gouvernement fut trompé dans ses projets : il voulait devenir absolu, mais il vit briser l'un après l'autre dans ses mains tous ses ressorts. Jetons ici un coup-d'oeil sur l'humiliation où les rois furent retenus si longtemps par leurs courtisans : revers provoqué par leur folle ambition, mais préparé par les vices de la constitution, dont le développement ne pouvait qu'amener l'anarchie.

En France, l'administration des ducs, des comtes et des barons était modelée sur celle du prince : mais, quoi-qu'elle n'en fut qu'un diminutif, le cours des événements augmenta bien plus l'empire des vassaux du roi sur leurs tenanciers, que celui du roi sur ses vassaux.

Les grands vassaux de la couronne résidaient presque tous dans leurs terres : ainsi éloignes de la cour, les relations qu'ils avaient avec leur seigneur allaient toujours en s'affaiblissant ; tandis que celles qu'ils entretenaient avec leurs tenanciers se fortifiaient chaque jour. Ils les formaient au maniement des armes, ils exerçaient envers eux les devoirs de l'hospitalité, ils les admettaient à leur table, ils les associaient à leurs exercices, à leurs amusements, à leurs plaisirs. De là quelle intimité ! Les tenanciers n'ayant point d'autre moyen d'avancer leur fortune, que de se dévouer à leur patron, faisaient de sa faveur le terme de leurs désirs, étaient perpétuellement à sa suite, briguaient son appui, soumettaient à ses décisions tous leurs différents, le consultaient dans toutes leurs entreprises, et le rendaient l'arbitre de leurs destinées

D'abord les terres et les charges de la couronne furent amovibles ; les ducs, les comtes, les barons, etc. ne les tenaient que sous le bon plaisir du prince : mais comme elles donnaient de l'autorité, et qu'elles enrichissaient ceux qui les possédaient, ils firent tout pour les garder.

Sous des rois ignorants, faibles ou lâches, les titulaires se prévalurent des circonstances, et obligèrent le prince de rendre leurs terres et leurs charges à vie ; puis héréditaires, puis inaliénables.

Tandis qu'elles étaient amovibles, comme le pouvoir des titulaires émanait du prince, ils lui restèrent attachés ; mais à mesure qu'elles devinrent héréditaires, ils cessèrent peu à peu de se regarder comme sujets : bientôt ils parvinrent à se soustraire à toute dépendance, et l'Etat fut enfin divisé en autant de petites souverainetés qu'il contenait de fiefs.

Dès lors maîtres souverains au milieu de leurs domaines, les grands vassaux eurent presque toute l'autorité : il s'en trouva même d'assez puissants, tels que les ducs de Guyenne et de Normandie, les comtes de Flandres et de Toulouse, pour former des entreprises contre la couronne.

Divers sujets de jalousie ayant semé la discorde entre les barons, ils se retranchèrent dans leurs châteaux, et se harassèrent continuellement par de petites guerres. Les villes situées dans les domaines du roi et dans les terres des grands vassaux, étaient soumises à l'autorité arbitraire des officiers de la couronne. Et dans toutes, le défaut d'industrie, d'arts, de commerce, laissait les habitants dans la misère où les plongeaient les extorsions des agents publics. La justice n'étant point administrée, et la violence régnant partout, les citoyens ne pouvant plus se reposer sur la protection du gouvernement, se mirent sous celle des barons voisins, dont ils achetaient le patronage ; ou bien ils s'engageaient à son service comme soldats : ce qui augmentait très fort leur puissance.

Guerres au-dehors contre leurs voisins, pendant lesquelles les frontières furent plus ou moins avancées ou reculées, suivant 1'habileté des rois. Guerres au dedans au sujet du partage continuel du royaume entre les frères du prince, ou au sujet des dissensions et des révoltes des barons. Voilà ce que présente l'histoire de la première race.

Celle de la seconde offre à peu près le même tableau. Pendant toutes ces guerres, la plupart des habitants des villes et de la campagne furent massacrés, et ce qui restait d'hommes libres fut asservi en vertu d'un affreux droit de conquête : de sorte qu'il ne restait dans l'Etat que des maîtres et des esclaves. Les barons exerçaient un empire tyrannique sur leurs vassaux et leurs serfs ; ils en violaient les femmes, ils en confisquaient les biens, ils les vexaient de mille manières, et ils finirent par se faire des droits de ces vexations atroces.

Au commencement de la troisième race, l'autorité royale fut réduite presqu'à rien ; toute terre un peu considérable était érigée en baronnie. Les ducs, les comtes, les barons et les autres grands vassaux de la couronne s'étaient appropriés leurs charges ; à peine en faisaient-ils hommage au prince.

Mais par un concours fortuit de circonstances, la monarchie reprit le dessus à son tour : peu à peu les rois parvinrent à ruiner les barons ; et après s'être servi des grands pour abaisser le peuple, ils se servirent du peuple pour écraser les grands.

Les croisades, entreprises pour retirer la Terre-Sainte des mains des infidèles, leur en fournirent l'occasion : occasion qui n'avait été ni prévue ni attendue de ces saintes folies.

Pour figurer d'une manière digne d'eux, la plupart des barons n'ayant point d'autre ressource, aliénèrent leurs fiefs ; les princes profitèrent de l'occasion pour réunir à peu de frais ces terres à la couronne.

Plusieurs grands vassaux ayant péri dans les croisades sans laisser d'héritiers, leurs fiefs retournèrent à la couronne. L'absence de plusieurs puissants barons, accoutumés à contrôler le prince, permit à l'autorité royale de s'étendre.

Le retour de la tranquillité dans l'Etat, pendant la guerre contre les infidèles, permit au prince de faire aussi quelqu'entreprise.

La compétence de la cour des barons, qui avait été restreinte aux petits délits, et le renvoi de tous les autres à la cour du roi, qui avait été ordonné avec l'appel de tout différent en cas de déni de justice, engagèrent les arrières-vassaux et le peuple à tourner leurs regards vers le prince, entre les mains duquel ils firent repasser presque toute l'autorité.

Enfin, les principaux vassaux s'étant épuisés pour fournir aux frais des croisades, des tournois et des cours plénières, le prince leur fournit les moyens d'en avoir, en accordant aux habitants des villes et des bourgs qui étaient sous leur domination, de se racheter pour certaines sommes. Ceux de la campagne recouvrèrent de même leur liberté. Dès lors la dépendance cessa ; les droits qui tombaient sur les hommes se levèrent sur les biens, et la puissance des barons se trouva extrêmement affaiblie. Louis VII fut un des premiers à ménager au peuple les moyens de s'affranchir. Louis le Gros commença à donner des chartres de liberté aux villes de ses domaines, il abolit toute marque de servitude, il créa des corporations qu'il mit sous l'autorité de magistrats municipaux chargés de rendre la justice, de lever les taxes, et d'enrôler la milice pour le service de l'Etat (3).

Peu après les villes et les bourgs du royaume achetèrent des seigneurs le privilège de se choisir des magistrats, ce privilège fut confirme par le prince.

Enfin, le peuple affranchi demanda des lois. Chaque seigneur en donna, chaque communauté s'en donna à elle-même.

Pour s'égaler aux ecclésiastiques et aux nobles, les nouveaux affranchis voulurent aussi être jugés par leurs pairs, et on leur accorda des juges de même condition que les justiciables.

Jusque-là, la chasse et le soin de pourvoir au nécessaire avait été toute l'occupation du peuple : mais bientôt il se mit à cultiver les arts et le commerce ; on établit des manufactures, on s'adonna à la navigation, les habitants des villes s'enrichirent, et devinrent puissants.

Déjà le peuple avait recouvré la liberté civile ; dans la suite, il travailla à acquérir la liberté (4) politique. Pour le faire contribuer avec moins de répugnance aux besoins de l'Etat, on commença à l'appeller par députés aux états (5) généraux, ils y eurent voix délibérative, et ils comptèrent pour quelque chose dans les délibérations nationales (6).

Ses députes y entrèrent pour la première fois en 1304. On continua à les y appeler régulierement : bientôt il n'y eut plus d'assemblée d'Etats sans eux ; et comme on proportionna leur nombre aux sommes dont les villes et les communautés contribuaient aux besoins publics, ils eurent par la suite autant d'influence que ceux du clergé et de la noblesse. Mais toute l'influence que les uns et les autres avaient sur les affaires publiques, consistaient à solliciter presque toujours en vain le redressement des griefs publics, et à fixer les contributions que le prince demandait : car les états-généraux n'étaient point ces assemblées nationales qui commencèrent avec la monarchie, et qui étaient dépositaires de la souveraineté : depuis longtemps elles n'existaient plus que par le soin qu'avaient eu les rois de ne plus les convoquer, les états-généraux n'en étaient qu'un simulacre, institué un peu avant Philippe le Bel pour régler les subsides (7).

A cette époque commença la chute du gouvernement féodal.

Une fois que le peuple fut affranchi, qu'il fut admis aux états-généraux, qu'il eut l'air de prendre part aux affaires nationales, et que par son industrie il se fut ouvert les sources de l'opulence ; il acquit beaucoup de pouvoir, il forma dans l'Etat un corps puissant, et ce fut à sa puissance que le prince eut recours pour abaisser celle des barons, des que les circonstances le lui permirent. Après bien des efforts, Charles VII étant parvenu à chasser les Anglais et les Bourguignons, qui avaient mis le royaume à deux doigts de sa perte ; ce prince ne se prévalut pas moins de sa réputation que de l'impression de terreur que l'ennemi avait laissé sur les esprits : or sous prétexte de pourvoir à la défense de l'Etat, il s'en rendit le maître.

Ruiné par une longue guerre, les prélats et les nobles lui laissèrent changer tout ce qu'il voulut dans le gouvernement ; il abolit les cours plénières, qui rassemblant chaque année les seigneurs pour se concerter sur les affaires publiques, les rendaient plus puissants et plus entreprenants dans leurs terres. Il défendit les tournois, qui retraçaient le souvenir des guerres civiles ; il changea tout le système de la jurisprudence, des finances et de la guerre ; il s'attribua toute l'autorité, et enleva à la noblesse ses principaux privilèges.

Dès lors tous les princes qui sont montés sur le trône ont augmenté plus ou moins la puissance de la couronne, en écrasant à la fois et la noblesse et le peuple.

L'asservissement de la nation et l'humiliation de l'autorité royale en Angleterre et en Espagne, offrent à peu près le même tableau qu'en France. Celui de la réintégration du peuple dans une partie de ses droits, et de l'augmentation de la puissance royale, tient à peu près aussi aux mêmes causes : les événements seuls qui les ont mises en jeu sont dissemblables.

En parcourant l'histoire de ces temps d'oppression et d'anarchie, on gémit des malheurs auxquels l'ambition criminelle des chefs exposa toujours les nations ; on déplore l'aveuglement des peuples condamnés à souffrir si longtemps le joug de la tyrannie, sans trouver les moyens de le rompre ; on murmure contre le ciel, et on serait tenté d'accuser sa justice, si l'on n'était un peu consolé en voyant ces affreux tyrans partager eux-mêmes les maux qu'ils font souffrir.

Sous le règne de Henri I, le pouvoir suprême était entre les mains des barons : maîtres de toutes les charges de la couronne, de tous les grands emplois militaires, de toutes les places du gouvernement ; ils en disposaient à leur gré et en leur faveur.

En 1209, ils arrachèrent du roi Jean la grande chartre des droits.

Sous Henri III, ils nommèrent vingt-quatre commissaires qui refondirent le gouvernement à leur avantage : ils statuèrent que chaque année les possesseurs de francs fiefs éliraient, à la pluralité des suffrages, un grand sheriff, que le parlement s'assemblerait trois fois l'an, que chaque comté y enverrait quatre chevaliers, qui s'informeraient des griefs publics dans leur voisinage, et en poursuivraient le redressement. Mais loin de s'occuper du bien public ils ne songèrent qu'à leurs intérêts : et pour s'assurer l'impunité de toutes leurs violences, ils statuèrent que les juges de la couronne ne feraient leur tournée dans le royaume qu'une fois tous les sept ans.

Enfin, se regardant comme les arbitres de l'Etat, ils imposèrent au peuple serment de fidélité.

Après les troubles causés par la faction de Leicester, Henri III, pour abaisser les grands barons, appela en parlement les comtes titulaires ; et comme il réglait à son gré le nombre des députes, il se trouva maître de toutes les délibérations.

Puis, pour restreindre encore plus la puissance des barons, il leur opposa le peuple.

Pour l'engager à contribuer plus volontiers aux besoins l'Etat, et faciliter la levée des impôts, il ordonna que chaque comté enverrait deux chevaliers, et chaque bourg deux députés, munis chacun de pleins pouvoirs pour adhérer aux moyens qu'il proposerait. De la sorte, il se concilia l'amour de la nation, et s'assura de la majorité des voix.

Ces députés s'assemblaient dans une salle séparée de celle des barons et des chevaliers, qui dédaignaient de siéger avec des gens qu'ils croyaient au-dessous d'eux. Voilà l'origine de la chambre des communes.

Henri VII ne fut pas plutôt parvenu à la couronne, qu'il forma le projet d'abaisser la noblesse. Elle venait de montrer son pouvoir dans une longue guerre civile, pendant laquelle elle avait déposé plusieurs princes, N'osant l'attaquer à force ouverte, il eut recours à la politique. Il permit aux barons de démembrer et de vendre leurs fiefs, pour les empêcher d'avoir à leur service un nombre considérable de protégés : il encouragea l'agriculture, le commerce et la navigation ; il augmenta les prérogatives des communes ; il rendit rigoureuse l'administration de la justice, et il affermit si puissamment l'autorité royale, qu'il devint un des monarques les plus absolus de l'Europe.

La puissance des rois d'Aragon était très limitée, et le serment de fidélité que les nobles lui prêtaient à son avènement au trône lui rappelait sa dépendance. « Nous qui tous ensemble sommes plus puissants que vous, lui disait le Justiza au nom des Arragonais, promettons soumission à votre gouvernement, si vous respectez nos droits ; mais non, si vous les violez. »

Non content d'avoir mis de fortes barrières à l'autorité royale, et de se reposer sur les Cortes du soin de défendre la liberté publique, ils avaient établi un tribunal suprême d'Etat, sous la dénomination de Justiza, assez semblable à celui des éphores à Sparte. Interprète des lois et défenseur du peuple, ses fonctions étaient extrêmement étendues : tous les magistrats, le roi même était obligé de le consulter dans les cas douteux, et de s'en rapporter à ses décisions. C'était à lui qu'on en appelait des jugements royaux et seigneuriaux : il pouvait intervenir d'office dans tous les différents, interposer son autorité, et sévir contre les délinquants. Censeur né des rois, il avait le droit de réviser tous les actes publics émanés d'eux, pour s'assurer s'ils étaient conformes aux lois, et devoir être mis à exécution ; il avait le droit d'exclure de l'administration des affaires tel fonctionnaire public qu'il jugeait suspect ou inepte, et il n'était comptable de ses jugements qu'aux Cortes.

Après tant de sages mesures, prises contre l'abus de l'autorité des rois, on a peine à concevoir comment elle a franchi ses barrières pour devenir absolue. Voici par quels moyens.

Jusqu'à l'avènement de Ferdinand à la couronne, plusieurs monarques avaient entrepris sans succès d'étendre leur pouvoir.

Dès que Ferdinand se vit maître du trône de toutes les Espagnes, par son mariage avec Isabelle de Castille, il songea à poursuivre les projets de ses prédécesseurs ; ses talents, son adresse et sa confiance conduisirent au succès ses desseins ambitieux.

Il débuta par retirer des mains des barons, en vertu des sentences qu'il avait obtenues des cours de justice, la plupart des titres qu'ils tenaient de ses prédécesseurs. Il ne donna point le principal maniement des affaires aux nobles, qui étaient en possession des premiers emplois de l'Etat et de l'armée. Il transigea souvent sans leur concours sur les affaires de la plus grande importance. Il éleva aux plus hautes charges des hommes nouveaux qui lui étaient dévoués. Il augmenta l'étiquette de sa cour, pour tenir les nobles à distance. Il réunit à la couronne la maîtrise de Saint Jago, Calatrave et Alcantara, d'abord en se les faisant déférer par les chevaliers, puis en se les faisant attribuer par les papes Innocent VIII et Alexandre VI ; ce qui augmenta considérablement ses revenus et son autorité, car ces ordres s'étaient prodigieusement enrichis des dons que le fanatisme leur avait fait pendant les croisades : et la charge de grand-maître était le plus haut point d'élévation où put parvenir un grand, par le privilège qu'elle lui donnait de disposer de toutes les chevaleries.

Tant que les provinces d'Espagne furent exposées aux incursions des Maures, comme il n'y avait de sûreté que dans les places fortes, tous ceux qui voulurent échapper au joug, s'y retirèrent. Et pendant les longues guerres que leur firent les rois, comme il était impossible de les combattre longtemps avec les forces que les barons étaient tenus de fournir, il fallut mettre sur pied des troupes stables, et surtout de la cavalerie légère. Ce fut aux habitants des villes à fournir les subsides nécessaires à l'entretien des troupes levées, pour la sûreté commune. Pour les engager à les accorder, on leur donna de grands privilèges, et on y fit fleurir le commerce. Après avoir ainsi augmenté la puissance royale, il prit de nouvelles mesures pour l'augmenter encore. Les excursions continuelles des Maures et les guerres civiles entre les barons, avaient rempli l'état de désordres : le brigandage était si fréquent qu'il n'y avait pas de commerce d'une ville à une autre ; et les tribunaux si faibles qu'on ne pouvait en attendre aucune justice. Pour remédier à cette anarchie, les villes d'Arragon formèrent entr'elles une association, sous le nom de Sainte-Fraternité. Celles de Castilles suivirent l'exemple. Leur objet était de lever chacune un corps de troupes, pour protéger les voyageurs et poursuivre les brigands ; elles établirent des tribunaux qui jugèrent les criminels, sans égard au conflit de juridiction. Les nobles s'élevèrent contre ce bel établissement, et refusèrent tout secours à la couronne qu'elle ne l'eut aboli. Ferdinand protégea l'association de toutes ses forces, et s'en servit pour abattre la juridiction des barons.

Ainsi, le commandement des grandes armées que nécessitaient ses expéditions ; la gloire qu'il acquit par la conquête du royaume de Grenade, qui mettait fin à l'odieuse domination des Maures ; l'adresse de ses ministres, et la constance avec laquelle il poursuivit ses desseins, augmentèrent considérablement l'autorité royale : mais elle resta limitée jusqu'à Charles-Quint, tant les Espagnols avaient d'amour pour la liberté, et les nobles pour l'indépendance.

C'est ainsi qu'après s'être étayé de tous les citoyens puissants pour établir sa domination, le prince relève les petits pour abaisser les grands ; il protège le peuple, dont il a peu à craindre et beaucoup à espérer ; puis pour contenir les classes privilégiées, dont il a peu à espérer et beaucoup à craindre, il leur oppose le peuple : enfin il reste si bien maître de tous les ordres de l'Etat, que lorsque l'un d'eux veut secouer le joug, il l'accable du poids de tous les autres...

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Voir les notes (1) à (7) sur le site "books.google.fr" (page 108 à 123)

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