ÉMANCIPATION DU FENUA MAOHI

Publié le par N.L. Taram

Bonjour,

J'ai reçu hier, un cri du cœur lancé par un jeune informaticien s'adressant ouvertement au Président.

Même si son argumentation semble légère, son message semble avoir reçu un écho positif auprès des jeunes et des moins jeunes.

Il a aussi le mérite de mettre en exergue le décalage qui se creuse entre nos dirigeants et la population.

C'est la raison pour laquelle je lui ai adressé une réponse somme toute personnelle.

Bonne lecture

Opahi BUILLARD

 

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Bonjour Roonui,

Ta missive fait du bruit sur la toile. Tu te poses beaucoup de questions qui restent, et je le regrette de la part de nos politiques, sans réponse. Avant d’essayer d’aborder les différents points que tu soulèves, je commencerai par une petite description de la situation économique et sociale telle que je la perçois.

Crise économiqueNous sommes en crise. L’emploi est en chute libre, nos importations et exportations (malgré un léger rebond) également. Cette situation n’est pas la résultante de 7 ans de crises politiques. Les premiers signes d’essoufflement de la politique menée par le Tahoeraa durant 20 ans sont apparus à partir de 2001. Cela fait donc plus de 10 ans que les économistes du pays tirent la sonnette d’alarme.

En quoi la politique menée par le Tahoeraa n’a pas permis de mettre en place un développement durable ? La première erreur est dû à ce que j’appelle la pratique du « copier-coller », dans laquelle notre administration est passée maitre. Nos dirigeants ont ainsi transposé les recettes qui marchaient à l’étranger (plus particulièrement en France) en pensant que cela allait également fonctionner chez nous. La principale étant l’augmentation importante des investissements publics dans le secteur du BTP. C’est donc par ce biais que le gouvernement a durant 20 années a soutenu notre croissance économique. Tant que l’argent coulait à flot, cela ne posait pas de problème, mais dès que la source a commencé à se tarir, les difficultés sont apparues.

Pourquoi cet interventionnisme de la puissance publique n’a-t-elle pas fonctionné ? Il y a de nombreuses raisons. La première s’explique par la structure même de notre économie. Le secteur industriel n’est pas assez développé et le secteur primaire désorganisé fonctionne de manière artisanale.

Pour illustrer mes propos je prendrais l’exemple de la politique menée par Roosevelt au lendemain de la crise de 29, inspirée par l’éminent économiste John Keynes. En 29 l’Amérique fait la queue pour manger. Les gens n’ont plus de travail après les faillites consécutives au krach boursier. Tout s’arrête. Keynes préconise alors de lancer des grands travaux (BTP) pour donner de l’emploi aux chômeurs en étant convaincu que l’argent qu’ils gagneraient serait immédiatement dépensé dans le circuit économique national. Les faits lui donnèrent raison à court terme. La machine agricole, industrielle et commerciale fut relancée. L’Amérique sortit de la crise entrainant dans son sillage les autres pays industrialisés.

Chez nous, à quoi a servi l’argent public dépensé dans le BTP ? Une partie a été injectée dans le circuit économique local, mais l’essentiel a surtout permis d’accroitre nos importations. Plus le pays a mis de l’argent, plus notre dépendance vis-à-vis de l’extérieur c’est accrue. Paradoxal, pour ceux qui disent qu’il faut développer notre économie avant de parler d’indépendance tu ne crois pas ? Balance commerciale 2007

Le pays étant le principal bailleur de fond, ses structures administratives se sont développées pour répondre aux demandes sans cesse croissantes de la société. De nombreux services ont vu le jour, avec souvent des missions qui se chevauchaient (EAD et Sagep pour les études, OPH et FDA pour le logement, etc…).

Les salaires plus attractifs dans le secteur public ont attiré toute la matière grise locale au détriment du secteur privé, qui s’est donc mis à recruter des cadres… étrangers (métropolitains pour la plupart). L’argent public coulant à flot, de nombreux aventuriers soucieux de tenter leur chance sous des cieux plus cléments ont décidé d’immigrer chez nous. Des fortunes nouvelles se sont bâties. Les multinationales ont également pris leur part du gâteau (EDT, CEGELEC, ENDEL, NEWREST, etc…, et plus récemment Aéroport de Tahiti).

Pour résumer, aujourd’hui, nous avons d’une part une administration et un secteur parapublic pléthorique, touchant des revenus élevés qui plombe le budget de fonctionnement du pays. Et d’autre part un secteur privé contrôlé par des métropolitains et des multinationales qui ne veulent qu’une chose : appliquer les règles qu’ils connaissent déjà et qui pourtant aujourd’hui montrent leur inefficacité en métropole.

Pour couronner le tout, les politiques se sont l’un après l’autre enorgueilli d’avoir réussi à mettre en place un système de protection généralisé plus performant qu’en métropole.

Il paralyse toute l’action gouvernementale, tant les sommes engagées dans le domaine de la protection sociale et plus particulièrement la santé sont colossales. C’est ce que je qualifie en termes familiers « péter plus haut que son cul ».

Voilà donc en quelques lignes, la situation du pays que doit gérer le gouvernement quel qu’il soit. Mais la politique étant ce qu’elle est, tu auras compris que cela prendra du temps avant que les choses se remettent en place…Encore faut-il que nos dirigeants le veuillent réellement.

Que vient donc faire la demande de réinscription sur la liste des pays à décoloniser d’Oscar Temaru ? Pourquoi un tel empressement à la faire passer, sans consultations populaire comme tu sembles le regretter ?

A ces questions que tu te poses je commencerai par deux autres questions : Pourquoi la Polynésie a-t-elle été retirée de cette liste en 1947 sans consultation de la population ? Pourquoi les autonomistes calédoniens dont le premier d’entre eux Harold Martin Président du gouvernement et farouche opposant à la réinscription Néocalédonienne, est-il aujourd’hui le premier à en vanter les mérites ?

La réponse à la première question est évidente : La France pressentait déjà des difficultés avec l’Algérie et envisageait de déplacer son centre d’essai en Polynésie française. Pour mener à bien leur objectif, l’Etat est allé jusqu’à mettre en place un complot afin d’accuser son principal opposant de l’époque : Pouvanaa Oopa. Incarcéré, puis exilé en France il fut victime d’un complot d’Etat. Je te parle de cela car il faut bien garder à l’esprit que les intérêts de la France ne sont pas toujours les nôtres. Ce qui est légitime au niveau national, ne l’est donc pas toujours au niveau local.

Et c’est cette légitimité nationale qu’utilise Oscar pour parler au nom du peuple Tahitien sans le consulter, et sans avoir majoritairement été élu par ce dernier. Légitimité, qu’il tire des statuts rédigés par l’Etat, et qui prévoient ce cas de figure.

Pour ton information, le dernier statut que vient de nous pondre l’Etat, sans l’approbation des élus de notre Assemblée, va encore plus loin dans le cynisme. Ce statut en supprimant de facto le recours à la motion de défiance, permettrait à un Président sans majorité donc sans pouvoir de rester en place.

C’est le type même de situation qui peut conduire à un blocage des institutions. Et sais-tu ce qu’il advient lorsqu’il y a blocage des institutions ? L’Etat, reprend le pouvoir. La question que l’on pourrait se poser aujourd’hui est-ce aussi cela l’autonomie avancée dont parle la ministre Penchard ?

Pour répondre à ma deuxième question, Harold Martin reconnait que l’intervention d’un troisième partenaire objectif (l’ONU) dans les relations bilatérales exclusives qu’entretien le colonisé avec le colonisateur permet de faire avancer les demandes du colonisé plus facilement.

Liste-ONU.JPGD’une relation paternaliste, la Nouvelle-Calédonie est entrée dans une relation de partenariat, grâce à cette inscription. C’est ce qui a poussé ce président autonomiste UMP calédonien à déclarer « Nous ne souhaitons pas évoluer dans la France, mais avec la France ». Là aussi, je me dis, les autonomistes calédoniens sont-ils plus clairvoyants que les nôtres ?

Cet aspect souligné par le Président Calédonien, est important car, il démontre combien les relations internationales ont évoluées. Elle est désormais résolue l’époque du « qui paye contrôle » de Michel Roccard. Et pourtant c’est encore le message que fait passer à Tahiti le gouvernement Sarkozy.

Etre inscrit sur cette liste permet chaque année à l’ONU de vérifier si les actions (financières, juridiques, sociales, et économiques) engagées par la France permettent au pays colonisé d’évoluer.

La question de l’accession à l’indépendance, s’inscrit dans une dynamique. Il ne s’agit pas de la poser une fois pour toute et de l’évacuer en cas de vote défavorable. Il s’agit de mettre en œuvre tous les moyens pour qu’un jour le peuple puisse décider en ayant toute les garanties que cela n’entrainera pas une baisse de niveau de vie catastrophique.

Je prends souvent l’image de nos enfants dont le principal objectif et de réussir à s’affranchir de notre tutelle. Et je me pose la question suivante : Pourquoi ce qui est bon pour un individu serait inéluctablement mauvais à l’échelle d’un pays ?  

Je trouve personnellement, ce combat noble. Ce devrait être une fierté pour tout Tahitien de le défendre.

Les détracteurs politiques d’Oscar disent qu’il préfère se concentrer sur ce sujet car cela lui permet d’éluder les problèmes plus concrets auxquels nous sommes confrontés quotidiennement. Crois-tu sérieusement qu’Oscar ignore la situation du pays ?

Oscar, n’est pas Flosse. Il conçoit son rôle de Président à l’image du rôle du Président de la France. C’est la raison pour laquelle, il milite pour une élection du Président au suffrage universel. Cela est impossible dans le cadre actuel de la constitution française. Faire évoluer cette position serait à titre d’exemple une possibilité si nous étions inscrits sur cette liste de l’ONU.

Oscar, délègue. Il a choisi des ministres pour qu’ils assument pleinement leur mission. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il ne s’y intéresse pas. Gaston lui dirigeait tout d’une main de fer. Ses ministres quant à eux avaient pour principale mission de gonfler le nombre d’adhérant du Tahoeraa Huiraatira.

Tout était centralisé au plus haut niveau. Et cela a duré pratiquement 20 années. Il faudra certainement autant de temps pour que les gens dès qu’il y a un problème à régler arrêtent de demander l’arbitrage du Président.

Tous les jeunes autonomistes, ont été formés par Gaston Flosse, on pourra toujours leur laisser le bénéfice du doute quant à leurs réelles motivations. Mais j’ai été frappé par le manque de vision politique de ceux que j’ai pu rencontrer.

Leur discours est simpliste, et peut se résumer à cela : Sans la France on est tous foutus. Simpliste à plus d’un titre, toute accession à l’indépendance ne se fait plus en termes de largage. Le monde à évolué, ce qui fut vrai dans les années 60 n’est plus concevable aujourd’hui. Tous les Etats occidentaux, reconnaissent ouvertement leur responsabilité dans l’appauvrissement du tiers monde.

En plus, la volonté des indépendantistes, n’est pas de dire « allez vous faire voir, rentrez chez vous ». Ceux qui aujourd’hui entretiennent ce discours, sont en manquent d’argument tangible pour justifier leur maintien au sein de la République Française.

Voilà pour ce qui est des questions relevant de la géopolitique. Quant aux points que tu soulèves dans ta réflexion, notre administration fonctionne également sur le principe de l’assistanat. Trop à mon goût, mais là encore il faut tenir compte du tissus social tahitien.

Arrêter du jour au lendemain de subventionner des associations alors que le propre du taata tahiti est d’œuvrer en communauté, peut s’avérer désastreux. Cependant, il est vrai que de nombreux abus ont été commis, notamment dans l’exemple que tu donnes au sujet de la pêche.

La solution pour pallier à cela serait que l’administration puisse fournir aux décideurs, un état des lieux exhaustifs des missions réalisées. Ce n’est malheureusement pas souvent le cas. L’administration n’aime pas à avoir des comptes à rendre. Et le rapport annuel d’activité compilé par l’IGAT, se contente de reprendre chaque année les missions des différents services avec quelques statistiques générales qui masquent parfois l’inefficacité de ses services.

C’est qu’il faut être inconscient pour soulever aux yeux de tous ce qui ne marche pas. Les gouvernements passent, mais les fonctionnaires restent. Un fonctionnaire qui veut durer, ne fait pas de vagues. Il entretien de bonnes relations amicales avec ses collègues. La lourdeur administrative tient beaucoup de cet adage.

Il y a un point sur lequel je ne partage pas du tout ton avis, c’est lorsque tu parles de la façon d’accueillir les touristes. Car si il y a une chose que l’on sait faire c’est bien celle là : accueillir. Il y a malheureusement des imbéciles partout.

Pour conclure, je te laisse méditer sur une réflexion de Henri Hiro qui disait à peut près ceci : « Si tu étais venu ici chez moi, je t’aurais accueilli à bras ouvert, mais tu es venu ici chez toi, et je ne sais pas comment t’accueillir chez toi ».

 

Opahi BUILLARD

 

PS : Je ne réponds pas volontairement à la partie concernant l’identité culturelle. Roonui, confond beaucoup trop de chose à ce sujet. Ce thème demande cependant à être développé. Cela pourra faire l’objet d’un autre échange.

Publié dans Politique

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Esther 20/09/2011 00:09



Merci beaucoup pour ses explications Mr Buillard. 






wakrap 17/09/2011 19:32



bonjour,,


simplement, comme toujours, un point;


FDR et son new deal ont prolongé la crise de 29 de 10 bonnes années, tout comme la politique de Flosse a agit ici. A terme ces politiques détrusient les économies.


 


Les liens :


 http://www.objectifliberte.fr/2008/10/new-deal-2.html


http://www.iedm.org/fr/node/3003


 


http://www.leblogueduql.org/2009/05/warren-harding-et-la-d%C3%A9pression-de-192021.html#more


 


Et surtout celui-ci qui est une très large étude statistique de sur 40 ans de Alberto ALESINA, prof d'économie à Harvard, qui montre que la dépense c'est pas bon du tout


http://www.economics.harvard.edu/faculty/alesina/files/Large%2Bchanges%2Bin%2Bfiscal%2Bpolicy_October_2009.pdf



N.L. Taram 17/09/2011 21:09



Bonjour Wakrap,


Merci pour tous ces liens, voilà de la lecture pour le week-end.


Je précise seulement, pour ceux qui ne le sauraitent pas, FDR c'est Franklin Delano Roosevelt, président des Etats-Unis de 1933 à 1945.



Taram 16/09/2011 06:49



Ia ora na,


La lettre de Roonui Adams a été publiée sur plusieurs sites locaux. Pour ceux qui ne l'auraient pas lue, je peux leur faire parvenir par mail : cliquez sur "Contact" dans la rubrique
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