JEAN-PAUL MARAT (5)

Publié le par N.L. Taram

seni1Jean-Paul Marat, les Chaînes de l'esclavage

 

 

 Gagner l'affection du peuple.

 

 

 

 

 

 

http://books.google.fr/books?id=zOcTAAAAQAAJ&printsec=frontcover&dq=jean+paul+marat&hl=fr&ei=_AkpTbCFMJLAsAOG7pW2CA&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=1&ved=0CC4Q6AEwAA#v=onepage&q&f=false

(page 52 à 56)

 

Chaines p52

 

 

Ce n'est pas assez de commencer par endormir les esprits, les princes travaillent encore à se les concilier ; et ce que font les uns pour distraire l'attention du peuple, les autres le font pour gagner son affection.

Le peuple romain qui distribuait les faisceaux & donnait le commandement des armées, ce maître absolu de la terre était passionné des spectacles : la magnificence des fêtes fut le moyen dont se servirent, pour se l'attacher, ceux qui lui ravirent sa puissance & sa liberté.

Pour captiver le peuple, les princes ont quelquefois recours aux largesses.

César, parvenu à l'empire, combla de dons ses officiers, ses soldats, & le peuple. Alors on entendit de tous côtés la stupide multitude s'écrier vive l'empereur ; tel ramassant un sesterce s'épuisait en éloges sur la libéralité de son nouveau maître.

Lorsque Charles II monta sur le trône d'Espagne, le (1) premier soin de ses ministres fut de ramener l'abondance dans l'état : à ces appas, ils joignirent celui des spectacles ; jamais on ne vit tant de combats de taureaux, tant de comédies, tant de jeux, tant de fêtes au goût de la nation.

Louis XIV allant plus loin, s'étudia à gagner les cœurs par ses manières, ses prodigalités (2), sa magnificence. Il avait soin que personne ne sortit mécontent de sa présence ; il s'assurait par des emplois de ceux qui lui étaient suspects, & s'attachait par des bienfaits la foule avide des courtisans. À la cour, il donnait des festins, des feux d'artifice, des bals masqués, des tournois, des spectacles. Dans les campagnes, il répétait ces fêtes, il visitait dans sa pompe les villes conquises, invitait à sa table les femmes de qualité, faisait des gratifications aux militaires, jetait de l'or à la populace & il était élevé jusqu'aux nues.

Louis I, roi d'Espagne, signala les commencements de son règne en comblant de grâces & de bienfaits tous ceux qui l'approchaient.

 

Mais ce n'est pas aux dons seuls qu'ont recours les princes pour gagner l'affection des peuples.

En montant sur le trône, Ferdinand débuta par des actes apparents de bonté ; il donna ordre qu'on ouvrit les prisons à tous ceux qui y étaient détenus pour crimes non capitaux, il publia une amnistie en faveur des déserteurs (3) & des contrebandiers, il assigna deux jours de la semaine pour recevoir les suppliques de ses sujets, & leur donner audience.

Avant de paraître en public, quelquefois Élisabeth commandait à ses gardes de frapper sur la populace : puis, comme si elle eut été réellement fâchée qu'ils eussent suivi ses ordres, elle relevait aigrement leur brutalité, & s'écriait que ses sujets étaient ses enfants, qu'on se garda bien de leur faire outrage. Séduits par ces faux airs de bienveillance, les malheureux se précipitaient à ses pieds, en bénissant leur reine.

 

C'est souvent par une condescendance affectée que les princes s'attachent à gagner les cœurs.

Le peuple de Venise admire la bonté de ses maîtres, lorsqu'il voit chaque année le doge à la tête du sénat, rendu à Sainte-Marie Formofe pour y acquitter un vœu, ne pas dédaigner un chapeau de paille & deux bouteilles de vin, que les artisans de la paroisse ont coutume de lui offrir : lorsqu'il voit le doge accepter quelques melons que les jardiniers viennent lui présenter le premier août, & leur permettre de l'embrasser ; lorsqu'il voit tous les sénateurs assister le jour du mardi gras au massacre d'un taureau ou à quelque autre fête populaire ; lorsqu'il voit le grand-conseil le jour de la Fête-Dieu, passer en procession dans la place Saint Marc, chaque noble ayant à sa droite un mendiant.

 

Qui le croirait ? Les princes marchent quelquefois au despotisme par une route qui semblerait devoir les en éloigner.

Afin d'augmenter leur autorité, quelques-uns, par un raffinement de politique, veulent paraître justes, bons, modérés : pour tromper les autres, ils se revêtent eux-mêmes du manteau de la bonne foi.

Ximène (4) s'étant rendu l'idole des Castillans par la pureté apparente de ses mœurs, ses aumônes, sa munificence, son hypocrisie, parvint à bannir de leurs cœurs toute défiance ; & ils le laissèrent tramer à son aise contre la liberté publique, solder de ses épargnes des troupes mercenaires, & augmenter l'autorité royale.

Le peuple de Terre-ferme enchanté des manières populaires des podestats, vante la douceur du gouvernement de la seigneurie. En voyant les inquisiteurs d'état écouter favorablement ses plaintes, & tenir les grands jours pour la recherche des nobles du pays qu'il n'aime point, il s'imagine qu'elle n'a pour but que le soin de sa défense, & il bénit l'équité de ses maîtres.

 

D'autre fois ceux qui commandent flattent l'ambition du peuple pour mieux masquer la leur ; ils ne lui parlent que de ses droits, ils affectent un zèle extrême pour ses intérêts & s'érigent en tyrans, en feignant de le défendre. Voilà comment les princes de l'Europe en usèrent avec le peuple pour écraser les nobles, & fonder un gouvernement absolu sur les ruines du gouvernement féodal.

 

Mais, que ne mettent-ils point en œuvre pour captiver leurs sujets ? Quelques-uns s'attachent à rendre le peuple heureux : puis saisissant avec adresse le moment où il vient à vanter son bonheur, ils affectent du dégoût pour l'empire, ils feignent d'être las du fardeau de la couronne, de vouloir abdiquer : puis ils se font presser de continuer à tenir les rênes de l'état : ruse funeste, ces fourbes ayant alors la confiance aveugle de la nation, & les moyens d'en abuser.

 

(1) Désormaux. Abrég. chron. de l'hist. d'Espagne.

(2) Tout don fait au peuple par le prince doit être suspect, si ce n'est dans quelque calamité soudaine. Le seul moyen honnête de soulager les peuples qu'ait un prince, qui ne vise pas au despotisme, c'est de diminuer les impôts.

(3) Désormaux. Hist., d'Espagne.

(4) Régent de Castille, sous Charles-Quint. Banarès : Hist. de Ximènes.

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