JEAN-PAUL MARAT (6)

Publié le par N.L. Taram

DesmoulinsQuelques lettres adressées à Camille Desmoulins par Jean-Paul Marat.

Toujours d’actualité…

 

LES CHARLATANS MODERNES ou Lettres sur le charlatanisme académique - 1791

 

Lettre III

 

Ce serait un beau spectacle, que celui d'une société de sages, unis par les liens de l'estime et de l’amitié, cultivant de concert les sciences, accueillant les vérités nouvelles, propageant les découvertes utiles ; conservant le dépôt des connaissances certaines ; consacrant à la patrie le fruit de leurs travaux ; tous animés du même zèle, tous heureux du bien qu'ils auraient fait!

 

On applique aux compagnies savantes ce touchant tableau, j'en cherche partout le modèle ; et ne le trouve nulle part. Je ne sais si pour notre repos l’illusion d’un esprit borné à qui l'ignorance rend tout croyable, ne serait pas à préférer cent fois à cette vue saine et ferme d'un esprit éclairé à qui rien n'en Impose : mais est-on le maître de sa façon de voir ? Que te dirai-je ! L’image d'un bien qui n'est pas me fait doublement sentir le mal qui est, et la perte des avantages dont nous sommes privés.

 

Tu es étonné de cette légion de savants, vrais ou faux, que le gouvernement entretient à grands frais, et du peu de progrès que les sciences font parmi nous. Tu ne conçois pas que la seule académie de Paris, qui jamais ne fît rien pour l'honneur de la nation, coûte annuellement dix fois plus à l'état que tous les grands hommes qui illustrèrent le règne de Louis XIV. Tu te récries que l'on accumule sur la tête d'un académicien oisif,  plusieurs pensions, dont une seule suffirait à l'entretien d'un homme de lettres laborieux. Tu t’indignes est-ce que, pour gorger ces gens-là, on crée même en leur faveur des charges sans emploi (1), et qu'on y  attache de gros honoraires. Enfin, tu gémis de ce qu'on arrache le pain à des malheureux, pour le donner à des saltimbanques, tels qu'un Charles, un Pilastre, un Blanchard, ou à de vils intrigants, tels qu'un Murelet, un Faujas, un Moreau, et tu as très-fort raison.

 

A quoi bon, demandes-tu ensuite, cette multitude d'académies dont le royaume fourmille, et qu'ont-elles faites jusqu'ici pour justifier leur institution ? Ne confonds pas de grâce, les académies de provinces avec les académies de la capitale. Les premières sont des associations formées par la vanité de petits importants qui cherchaient à jouer un rôle, et par l'ennui de petits amateurs qui ne savaient comment tuer le temps. Mais les dernières sont des enfants de l'orgueil des ministres de nos rois. De graves politiques les ont regardées comme des excroissances nécessaires dans un grand empire, ne fut-ce que pour servir au faste du monarque. J’au­rais, moins de peine à être de leur avis, si ces excroissances de la tête ne contribuaient pas à exténuer tout le corps.

 

Mais les abus dont tu te plains ne sont pas les seuls. De toutes ces sociétés instituées pour perfectionner les connaissances humaines, saches qu'il n'en est pas une seule qui aille au but de son institution, pas une seule qui n'ait une marche opposée. Sans doute, les efforts des savants, qui travaillent au bien de la société, ne doivent pas rester sans récompense : mais pour apprécier leur mérite, il faut des connaissances qu'un ministre n'a point et ne doit point avoir. Pour répandre avec discernement les grâces du prince, la seule règle à suivre serait de ne les accorder qu'à ceux dont les travaux ont procuré quelqu'avantage réel à la nation : encore ces grâces doivent-elles surtout consister en distinctions glorieuses, monnaie qui n'épuise pas l'état, et qui a tant de prix aux yeux des belles âmes, quand on sait en être avare.

 

Charlatans modernes

Sois en sûr: un simple cordon blanc avec une flamme couleur de feu, surmontée de ces mots au GÉNIE dont on décorerait de trois en trois ans le savant qui l'aurait le mieux mérité, opérerait plus de prodiges en France que tout l'or du monde. Mais enfin , s'il est indispensable qu'un savant ait de quoi vivre et de quoi travailler , que sa pension ne s'étende qu'au simple nécessaire , et qu'une petite somme une fois payée , le mette en état de se procurer les instruments dont il a besoin. Lui donner davantage c'est manquer le but; c'est éteindre les talents, au lieu de les encourager.

 

Tu te récries contre le traitement des gens de lettres ; que serait-ce si tu parlais des dons immenses fais aux intrigants de toute espèce, aux sangsues de la cour ? Il serait à souhaiter pour le bonheur des nations, que les rois partageassent tes sentiments. Ils frémiraient en réfléchissant aux suites funestes de ces profusions (2) scandaleuses qui ne se font jamais qu'aux dépens d'une foule de malheureux, sur lesquels pèsent tontes les charges de l'état. Dix mille livres, oui, dix mille livres prodiguées à un seul individu , jettent dans le désespoir vingt pères de famille , qu'elles forcent d'abandonner la charrue, et d'aller attendre le passant au coin d'un bois, pour avoir un morceau de pain à donner à leurs enfants.

 

Au reste, on a grand soin de donner le change an public sur le traitement de nos académiciens; car ce n'est pas aux talents, comme on voudrait le faire croire, que toutes les grâces s'accordent : ils ne sont tout au plus que le prétexte dont on se sert pour le solliciter. Le gouvernement s'occupe fort peu des sciences, moins encore de la manière de les encourager : que de fats lettrés se bouffissent en parlant des emplois qu'ils occupent, dont le monarque n'entendit jamais le nom.

 

Eh ! Qui ignore que les faveurs dont on comble ces intrigants, ont presque toujours leur source dans les petites passions d'un ministre sans pudeur, toujours prêt à les satisfaire aux dépens du trésor public. Nouveaux Aretins, on enchaîne quelque fois leur plume, ou on fait mouvoir leur langue, je le sais: mais combien doivent leur fortune au petit manège de leurs chastes moitiés ? (3) Si tu en voulais des exemples je t'en citerais plus de quatre.

Enfin, il semble que le public, par ses sots préjugés, soit de moitié avec le gouvernement pour éteindre dans le cœur des académiciens, jusqu'à l'envie de se distinguer. Et de fait, quel motif les porterait à consacrer leurs veilles au travail ? La gloire ? Elle n'est pas faite pour leurs petites âmes. — Le désir d'être considérés ? Mais peu leur importe de s'attirer la considération à titre de savants, s'ils en jouissent déjà à titre d'académiciens ; et s'ils obtiennent, par leur manège, des honneurs qui ne devraient être la récompense que des talents et du génie.

 

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(1) Telle est celle, par exemple, d’historiographe de France, de garde-ateliers des arts, etc.

(2) Il faut espérer que ces objets de dépense publique deviendront un objet de réforme.

(3) Au nombre des pensions de Suart, il en est une de 8000 livres attachée à la censure du journal de Paris. Ne voilà-t-il pas 8coo livres bien gagnées ?

L'histoire porte que Laplace, ébloui des succès de Suart et de Marmontel, s'était épuisé en calculs pour en deviner la cause ; lorsqu'on lui fit enfin remarquer qu'ils avaient l'un et l'autre de très jolies femmes ; recette dont il s'est empressé de faire usage. Si elle ne lui réussit pas, ce n’est pas faute d'envie de bien faire ; c'est que le bon temps est passé.

 

http://books.google.fr/books?id=YiJMAAAAcAAJ&pg=PA1&lpg=PA1&dq=les+charlatans+modernes+marat&source=bl&ots=pe-zORmDMP&sig=hDMahn6n-Jk0fHQ00dIx-5uufUg&hl=fr&sa=X&ei=rBJpT4vfEsqZiAKViuyLAg&sqi=2&ved=0CFMQ6AEwBg#v=onepage&q&f=false

 

 

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