KHALIL GIBRAN : ORAGES

Publié le par N.L. Taram

Je republie ce texte pour la troisème fois, il est tellement beau et tellement actuel...

Orages.jpgExtrait du chapitre « L’orage »

 

A trente ans, Youssef Alfakhri se retira du monde : il devint ermite.

…………………………….

Il devina ma pensée.

- Tu es étonné de trouver dans une cabane d'ermite du vin, du café, et du tabac ? Crois-tu que la retraite implique le rejet des plaisirs de ce monde ?

- Nous avons l'habitude de voir les ermites se contenter d'eau et de végétaux pour se nourrir, et se livrer à la prière.

- Je pouvais prier Dieu sans m'éloigner de ses créatures.

Je suis parti parce que mes valeurs n'étaient pas celles des hommes,

Mes aspirations encore moins.

Je tournais à droite quand toutes les roues tournaient à gauche.

J'ai quitté la ville lorsque j'ai compris qu'elle n'était qu'un vieil arbre obscène, fort et immense. Se nourrissant de l'obscurité de la terre, ses branches dépassent les nuages.

Ses fleurs sont avidité, méchanceté et crimes. Ses fruits sont malheurs, misères et souffrances.

 

Nombreux sont ceux qui ont essayé de le soigner, ils ont tous fini désespérés et malmenés.

Non, je ne suis pas venu dans cette cabane pour prier et méditer.

La prière est le chant qui part du cœur, il atteint directement l'oreille de Dieu.

Ermite 

Quant au renoncement aux plaisirs, je n'y crois pas.

Le corps est le temple de l'âme. Nous devons le chérir, en prendre soin, c'est en lui que réside la flamme sacrée.

Non, ce n'est pas pour Dieu que je suis parti,

Mais pour fuir les hommes,

Leurs dogmes, leurs lois, leurs valeurs,

Leurs traditions, leurs idées,

Autant que leurs bruits et leurs complaintes.

 

J'ai choisi la solitude pour ne plus les voir vendre leur âme contre ce qui est moins précieux et moins noble.

 

J'ai choisi d'être seul pour ne plus croiser les femmes souriantes, le regard séducteur, alors qu'au fond, elles n'ont qu'un seul but.

 

J'ai cherché la solitude pour ne plus tenir compagnie aux faux intellectuels qui se prennent pour les gardiens du savoir absolu.

 

J'ai préféré me retirer plutôt que devoir fréquenter les brutes qui prennent la politesse pour de la faiblesse, l'indulgence pour de la lâcheté, et l'arrogance pour de la distinction.

 

Je suis parti épuisé de voir les financiers; ils s'imaginent que le soleil, la lune et les astres se lèvent de leurs coffres, et se couchent dans leurs poches.

 

J'ai fui les politiciens qui se jouent des aspirations des peuples, les aveuglant d'une poignée de poussière dorée et de discours pompeux.

 

Je suis dégoûté des prêtres qui prêchent ce qu'ils trahissent, et exigent des gens ce qu'ils n'appliquent jamais.

 

J'ai voulu la solitude parce que je n'ai jamais rien obtenu d'un homme avant de le payer de mon cœur.

 

Je me suis retiré car j'en avais assez de ce monument gigantesque appelé civilisation, si précise et ingénieuse, pourtant édifiée sur un tas de crânes.

 

J'ai voulu la solitude afin de sauver mon âme, mon esprit, mon cœur, et mon corps.

 

Je suis venu vivre dans les bras de la nature, jouir de ses merveilles, explorer les secrets de la terre et approcher le trône de Dieu.

 

Il s'interrompit et laissa planer le silence. Son visage rayonnait de force, de volonté et de grandeur.

 

Mon fare Papenoo- Vous avez raison, repris-je. Pourtant, ne croyez-vous pas avoir un rôle et une mission dans la société, vous qui connaissez ses problèmes ?

Il me répondit d'un ton amer :

- Nombreux sont les médecins qui ont tenté en vain de soigner ce malade chronique : il ne veut pas guérir. Pire, il passe sa main à travers les couvertures, achève le médecin; une fois sûr de sa mort, il le déclare excellent médecin. Non, personne ne peut secourir les hommes. Le meilleur des paysans peut-il faire verdoyer les champs en hiver ?

- Puisse l'hiver de ce monde se terminer, et que le printemps fleurisse et s'installe.

Sur un ton pensif, il s'interrogea à voix haute :

- Serait-il possible que la vie de l'humanité ait des saisons ? Que dans

« un millier de mille ans », la terre soit peuplée d'hommes qui vivent d'esprit et de justice ?

Viendra-t-il le jour où l'homme vivra sa propre gloire, s'installera à la droite de la vie, saura être heureux de la lumière du jour comme de la quiétude de la nuit ? Ce jour viendra-t-il quand la terre aura assez dévoré de corps et bu assez de sang.

…………………………….

 

 

Publié dans Littérature, Khalil Gibran

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JacquesAdi 23/08/2016 23:25

Salut Taram, d'après mes recherches ce recueil est paru en 1920, donc à l'évidence on ne connaît qu'une seule saison et elle à l'air de vouloir durer. Je ne suis pas encore parvenu à ce stade de détachement et d'ailleurs comment y parvenir, il est déjà trop tard. Un beau texte en vérité, merci du partage.

N.L. Taram 24/08/2016 00:26

Bonjour Jacques
oui, c'est la saison des humains, nous ne verrons pas la suivante. Un ami sur Google a partagé ce texte et a écrit"Merveilleux" ; voici ma réponse :
"Oui GG, merveilleux, je ne me lasse pas de relire ce livre et surtout ce passage. Je viens de le relire à mon épouse. Seulement voilà, arrive un jour où l'on est bien obligé de se rapprocher de la ville.". Amen....

SAINT ETIENNE Claude 09/06/2011 10:31



Je pensais au rapport de la photo avec un ermite vivant là au plein milieu d'une forêt tropicale... Il faut dire que ce que je sais être maintenant une toiture, j'avais décelé un champ cultivé.
Entretenu justement par cet ermite. Maintenant je comprends mieux



N.L. Taram 09/06/2011 11:22



Bonjour Claude,


En effet, l'ermite du texte où j'ai emprunté cet extrait, vit bien dans une forêt. Son interlocuteur qui raconte l'histoire, est un promeneur pris sous un orage et qui c'est réfugié dans la
cabane de l'ermite. Il est surpris que cet ermite vive dans un certain confort....


J'adore ce texte !



christian Penilla y Perella 08/06/2011 23:10



Taram


 


Tout à fait ma maison il y a 40 ans. Maintenant les cocotiers , les purau, les paquaillers, les tumu mape, les tumu vii, les manguiers  et autres arbres ont disparu et ont été
remplacés par une forêt de toits des maisons.



N.L. Taram 08/06/2011 23:20



Christian,


Et pourtant à seulement 17km de la "capitale" ! mais pour combien de temps encore ? Déjà un voisin mitoyen a coupé tout les arbres... pour rien d'ailleurs.



N.L. Taram 08/06/2011 21:34



Bonjour à tous,


Je vous signale que la dernière photo de l'article représente ma maison à Papenoo (origine Google Earth). Je l'ai positionnée en face d'un passage du texte que j'aime bien...



christian Penilla y Perella 08/06/2011 21:18



Taram


 


Khalil Gibran.


 


Les choses sont tellement bien dites, que rajouter?



SAINT ETIENNE Claude 08/06/2011 08:25



Bonjour Taram, la deuxième fois que je lis, grâce à toi, cette lecture. Toujours le même plaisir,



N.L. Taram 08/06/2011 08:39



Bonjour Claude,


en effet, j'avais publié cet extrait au début de mon blog, puis supprimé craignant le copyright. Après vérification, ce texte est passé en domaine public depuis 2002. Mais c'est toujours avec
plaisir qu'on le relit. L'idée m'est venue car j'ai eu la visite d'une amie qui m'a appelé "l'ermite de Papenoo"...