LA COLONISATION

Publié le par N.L. Taram

la colonisation et le « devoir de civilisation » (Ferry contre Clemenceau)

 

Discours prononcé par JULES FERRY à la Chambre des députés le 28 juillet 1885

Jules FerryM. Jules Ferry. Messieurs, je suis confus de faire un appel aussi prolongé à l’attention bienveillante de la Chambre, mais je ne crois pas remplir à cette tribune une tâche inutile. Elle est laborieuse pour moi comme pour vous, mais il y a, je crois, quelque intérêt à résumer et à condenser, sous forme d’arguments, les principes, les mobiles, les intérêts divers qui justifient la politique d’expansion coloniale, bien entendu, sage, modérée et ne perdant jamais de vue les grands intérêts continentaux qui sont les premiers intérêts de ce pays.

 

Je disais, pour appuyer cette proposition, à savoir qu’en fait, comme on le dit, la politique d’expansion coloniale est un système politique et économique, je disais qu’on pouvait rattacher ce système à trois ordres d’idées ; à des idées économiques, à des idées de civilisation de la plus haute portée et à des idées d’ordre politique et patriotique.

 

Sur le terrain économique, je me suis permis de placer devant vous, en les appuyant de quelques chiffres, les considérations qui justifient la politique d’expansion coloniale au point de vue de ce besoin de plus en plus impérieusement senti par les populations industrielles de l’Europe et particulièrement de notre riche et laborieux pays de France, le besoin de débouchés.

 

Est-ce que c’est quelque chose de chimérique ? est-ce que c’est une vue d’avenir, ou bien n’est-ce pas un besoin pressant, et on peut dire le cri de notre population industrielle ? Je ne fais que formuler d’une manière générale ce que chacun de vous, dans les différentes parties de la France, est en situation de constater.

 

Oui, ce qui manque à notre grande industrie, que les traités de 1860 ont irrévocablement dirigé dans la voie de l’exportation, ce qui lui manque de plus en plus ce sont les débouchés. Pourquoi ? parce qu’à côté d’elle l’Allemagne se couvre de barrières, parce que au-delà de l’océan les États-Unis d’Amérique sont devenus protectionnistes et protectionnistes à outrance ; parce que non seulement ces grands marchés, je ne dis pas se ferment, mais se rétrécissent, deviennent de plus en plus difficiles à atteindre par nos produits industriels parce que ces grands États commencent à verser sur nos propres marchés des produits qu’on n’y voyait pas autrefois. Ce n’est pas une vérité seulement pour l’agriculture, qui a été si cruellement éprouvée et pour laquelle la concurrence n’est plus limitée à ce cercle des grands États européens pour lesquels avaient été édifiées les anciennes théories économiques ; aujourd’hui, vous ne l’ignorez pas, la concurrence, la loi de l’offre et de la demande, la liberté des échanges, l’influence des spéculations, tout cela rayonne dans un cercle qui s’étend jusqu’aux extrémités du monde. (Très bien ! très bien !)

C’est là une grande complication, une grande difficulté économique.
[…]
C’est là un problème extrêmement grave.

 

Il est si grave, messieurs, si palpitant, que les gens moins avisés sont condamnés à déjà entrevoir, à prévoir et se pourvoir pour l’époque où ce grand marché de l’Amérique du Sud, qui nous appartenait de temps en quelque sorte immémorial, nous sera disputé et peut-être enlevé par les produits de l’Amérique du Nord. Il n’y a rien de plus sérieux, il n’y a pas de problème social plus grave ; or, ce programme est intimement lié à la politique coloniale.


[…] 

Messieurs, il y a un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder, le plus rapidement possible, croyez-le bien : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question.



Sur ce point, l’honorable M. Camille Pelletan raille beaucoup, avec l’esprit et la finesse qui lui sont propres ; il raille, il condamne, et il dit : Qu’est ce que c’est que cette civilisation qu’on impose à coups de canon ? Qu’est-ce sinon une autre forme de la barbarie ? Est-ce que ces populations de race inférieure n’ont pas autant de droits que vous ? Est-ce qu’elles ne sont pas maîtresses chez elles ? Est-ce qu’elles vous appellent ? Vous allez chez elles contre leur gré ; vous les violentez, mais vous ne les civilisez pas.

Voilà, messieurs, la thèse ; je n’hésite pas à dire que ce n’est pas de la politique, cela, ni de l’histoire : c’est de la métaphysique politique… (Ah ! ah ! à l’extrême gauche.)

 

Voix à gauche. Parfaitement !

 

M. Jules Ferry…. et je vous défie – permettez-moi de vous porter ce défi, mon honorable collègue, monsieur Pelletan –, de soutenir jusqu’au bout votre thèse, qui repose sur l’égalité, la liberté, l’indépendance des races inférieures. Vous ne la soutiendrez pas jusqu’au bout, car vous êtes, comme votre honorable collègue et ami M. Georges Perin, le partisan de l’expansion coloniale qui se fait par voie de trafic et de commerce.

[…]

Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… (Rumeurs sur plusieurs bancs à l’extrême gauche.)

 

M. Jules Maigne . Oh ! vous osez dire cela dans le pays où ont été proclamés les droits de l’homme !

 

M. de Guilloutet. C’est la justification de l’esclavage et de la traite des nègres !

 

M. Jules Ferry.Si l’honorable M. Maigne a raison, si la déclaration des droits de l’homme a été écrite pour les noirs de l’Afrique équatoriale, alors de quel droit allez-vous leur imposer les échanges, les trafics ? Ils ne vous appellent pas ! (Interruptions à l’extrême gauche el à droite. – Très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche.)

 

M. Raoul Duval. Nous ne voulons pas les leur imposer ! C’est vous qui les leur imposez !

 

M. Jules Maigne. Proposer et imposer sont choses fort différentes !

 

M. Georges Périn. Vous ne pouvez pas cependant faire des échanges forcés !

 

M. Jules Ferry. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures… (Marques d’approbation sur les mêmes bancs à gauche – Nouvelles interruptions à l’extrême gauche et à droite.)

 

M. Joseph Fabre. C’est excessif ! Vous aboutissez ainsi à l’abdication des principes de 1789 et de 1848… (Bruit), à la consécration de la loi de grâce remplaçant la loi de justice.

 

M. Vernhes. Alors les missionnaires ont aussi leur droit ! Ne leur reprochez donc pas d’en user ! (Bruit.)

 

M. le président. N’interrompez pas, monsieur Vernhes !

 

M. Jules Ferry. Je dis que les races supérieures…

 

M. Vernhes. Protégez les missionnaires, alors ! (Très bien ! à droite.)

 

Voix à gauche. N’interrompez donc pas !

 

M. Jules Ferry. Je dis que les races supérieures ont des devoirs…

 

M. Vernhes. Allons donc !

 

M. Jules Ferry. Ces devoirs, messieurs, ont été souvent méconnus dans l’histoire des siècles précédents, et certainement, quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l’esclavage dans l’Amérique centrale, ils n’accomplissaient pas leur devoir d’hommes de race supérieure. (Très bien ! très bien !) Mais, de nos jours, je soutiens que les nations européennes s’acquit tent avec largeur, avec grandeur et honnêteté, de ce devoir supérieur de civilisation.

 

M. Paul Bert. La France l’a toujours fait !

 

M. Jules Ferry. Est-ce que vous pouvez nier, est-ce que quelqu’un peut nier qu’il y a plus de justice, plus d’ordre matériel et moral, plus d’équité, plus de vertus sociales dans l’Afrique du Nord depuis que la France a fait sa conquête ? Quand nous sommes allés à Alger pour détruire la piraterie, et assurer la liberté du commerce dans la Méditerranée, est-ce que nous faisions œuvre de forbans, de conquérants, de dévastateurs ? Est-il possible de nier que, dans l’Inde, et malgré les épisodes douloureux qui se rencontrent dans l’histoire de cette conquête, il y a aujourd’hui infiniment plus de justice, plus de lumière, d’ordre, de vertus publiques et privées depuis la conquête anglaise qu’auparavant ?

M. Clemenceau. C’est très douteux !

 

Discours prononcé par GEORGES CLEMENCEAU à la Chambre des députés : 31 juillet 1885

 

clemenceauphoto

M. Clemenceau : Les races supérieures ont sur les races inférieures un droit qu’elles exercent, ce droit, par une transformation particulière, est en même temps un devoir de civilisation. Voilà en propres termes la thèse de M. Ferry, et l’on voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation.

 

Races supérieures ? races inférieures, c’est bientôt dit ! Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation, et de prononcer : homme ou civilisation inférieurs.

 

Race inférieure, les Hindous ! Avec cette grande civilisation raffinée qui se perd dans la nuit des temps ! avec cette grande religion bouddhiste qui a quitté l’Inde pour la Chine, avec cette grande efflorescence d’art dont nous voyons encore aujourd’hui les magnifiques vestiges !

 

Race inférieure, les Chinois ! avec cette civilisation dont les origines sont inconnues et qui paraît avoir été poussée tout d’abord jusqu’à ses extrêmes limites. Inférieur Confucius ! En vérité, aujourd’hui même, permettez-moi de dire que, quand les diplomates chinois sont aux prises avec certains diplomates européens… (rires et applaudissements sur divers bancs), ils font bonne figure et que, si l’un veut consulter les annales diplomatiques de certains peuples, on y peut voir des documents qui prouvent assurément que la race jaune, au point de vue de l’entente des affaires, de la bonne conduite d’opération infiniment délicates, n’est en rien inférieure à ceux qui se hâtent trop de proclamer leur suprématie.

 

Je ne veux pas juger au fond la thèse qui a été apportée ici et qui n’est pas autre chose que la proclamation de la primauté de la force sur le droit ; l’histoire de France depuis la Révolution est une vivante protestation contre cette inique prétention.

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Cyrano de Rostassac 14/02/2012 10:32


 L'histoire se répète avec nos politiques actuels

N.L. Taram 14/02/2012 10:36



Bonjour Cyrano,
Nous ne sommes plus dans cette période de colonisation et de construction de l'empire.
Mais cet esprit est toujours présent chez certains.
Maintenant la colonisation se fait de façon différente... par l'intermédiaire des banques et des multinationales.



SAINT ETIENNE Claude 13/02/2012 17:55


Bonjour à toi, Il me semble que tu avais déjà aborder le sujet? 


Ferry et son gouvernement tomberont 15 ans après(il sévissait encore) à cause d'une mauvaise interprétation d'un message en provenance de Chine(guerre des Boxers 1900) ou l'on avait interprèté à
tort que le corps expéditionnaire Français était décimé

N.L. Taram 13/02/2012 19:58



En effet, et cette interprétation de la guerre de boxers créa quelques déclarations antichinoises à Tahiti (et surement en France aussi).



SAINT ETIENNE Claude 13/02/2012 11:23


Bonjour Taram, merci pour ce rappel.


Pour ces discours, il s'agit d'une colonisation relativement récente, or depuis la nuit des temps les colonisations existent avec appauvrissement et pillages toujours au détriment des pays
"colonisés", Grecs, Romains, Perses, Barbaresques, puis Espagnols, Portugais, etc... Quand les Français sont entrés dans cet accaparement de terres, Sénégal, Louisiane, Canada, ils ont occuper
les terres et faits quelques bénéfices avec les matières premières faciles, rien de vraiment établi, ils se servaient en bois ou en pelleteries.


Exemple "le Sénégal": Les Français à leur arrivée, ont construit à leurs frais une ville, un port et quelques routes sans tirer profit d'aucune sorte. Plus tard, les Anglais nous ont pris cette
colonie et y ont développé et tiré des  profits à outrance, notamment la culture de l'indigo, une matière première mondialement recherchée à l'époque, a tel point qu'ayant été battus à leur
tour et devant nous rendre cette colonie, ils y restèrent 3 ans de plus tellement elle était source de rentabilité. Une fois reprise, lors de l'expédition d'une escadre Française tristement
célèbre, celle sous le commandement de la frégate "la méduse" en 1816, les Français ne surent pas tirer profit des terres, puis l'indigo a été remplacé par autre chose.


Tout cela pour dire que l'expansion commerciale dont parle jules Ferry n'est qu'une soupape de sécurité pour notre propre production industrielle et territoriale car qui payait les hôpitaux, les
villes, les écoles, les ports, les routes, les trains et les infrastructures, qui fournissaient les matières premières? Certainement pas les pays ou territoires concernés,  sous développés,
sans industrie, sans agriculture, sans état même. Terres souvent constituées de peuplades qui s'ignoraient ou se combattaient depuis des lustres.


Après, tout cet effort a peut être été rentabilisé (et j'en doute) grâce à la main d'oeuvre locale mal rémunérée, voire à l'odieux esclavage, mais certainement pas de quoi enrichir la France,
sauf par le débouché et l'essor de ses fonderies et services maritimes en autre, et ce à une époque seulement, celle des discours, parce que après l'exploitation des quelques ressources qui
motivaient cet élan, ces nouvelles acquisitions sont devenues les fardeaux que nous connaissons et l'administration de ces territoires justement hostiles à notre présence, n'est pas prète d'être
résolue.

N.L. Taram 13/02/2012 16:05



Bonjour Claude,


Merci à toi pour toutes ces précisions. J'ai trouvé intéressant de ressortir ce vieux débat (130 ans) à l'assemblée nationale. Intéressant, car entre Clémenceau et Ferry, on aurait pu s'attendre
à des convictions inverses...



wakrap 12/02/2012 02:54


Bonjour,


 


Ceci est à rapprocher du racisme lancinant et discriminant que l'on observe chez les démocrates américains, en partculier chez les sudistes qui sont restés proche de l'idéologie confédérée. Aussi
chez les néoconservateurs. Et chez nous chez tous ceux qui s'extasient devant le printemps arabe et le mot démocratie.

N.L. Taram 12/02/2012 08:27



Bonjour Wakrap,


C'était une page d'Histoire d'il y a presque 130 ans...


Mais comme je te lis, toujours d'actualité !


Serait-ce un hasard, si je l'ai publiée ce jour ?