LA PRESSE ET LE POUVOIR

Publié le par N.L. Taram

Que pensait Jean-Paul Marat de la "presse-purée" et des "canards-laquais" ?

 

Les chaînes de l’esclavage (Jean-Paul Marat)

(écrit en 1774, soit 15 ans avant la révolution française)

 

 

Jean-Paul Marat 1.............

Des écrits peu fondés, ou des dénonciations hasardées.

 

Dans un État bien ordonné, la liberté de la presse doit être illimitée pour les écrivains qui surveillent les fonctionnaires publics.& comme les complots contre la patrie sont toujours tramés dans les ténèbres ; comme les princes n'appellent point de témoins dans leur conciliabule pour machiner sous leurs yeux ; comme ils ne transigent point par-devant notaire avec leurs agents ; comme ils remettent très rarement des instructions écrites aux scélérats qu'ils chargent de l'exécution de leurs attentats ; comme ces écrits, presque toujours tracés en caractères hiéroglyphiques, ne sont jamais signés d'eux ; il doit être permis de les dénoncer sur les plus légères apparences.

Dans les États où la constitution est assez vicieuse pour laisser un libre cours aux sourdes machinations du prince, les écrivains qui surveillent ses agents ne sauraient trop être sur leurs gardes.

Lorsqu'ils prennent à partie le gouvernement, il est à propos qu'ils se retranchent dans des chefs d'accusation dont ils puissent fournir la preuve. Une seule démarche inconsidérée de leur part suffirait pour ruiner la meilleure cause. Le prince qui d'abord tremblait de voir ses machinations dévoilées, tant qu'ils se renfermaient dans les bornes de la prudence, triomphe au moment qu'ils en sortent ; il se récrie à son tour, il les attaque, il les traduit devant les tribunaux, & laissant-là les griefs publics pour ses injures particulières, souvent il parvient à faire perdre de vue l'objet principal.

Ainsi les défenseurs du peuple, qui par une sage conduite fussent venus à leurs fins, perdent entièrement le fruit de leurs efforts par le moindre trait hasardé.

Vérité dont les Anglais ont encore la preuve sous les yeux. Tandis que l'auteur du North Briton se bornait à censurer les démarches illégales du gouvernement, à dévoiler ses sourdes menées, à poursuivre ses desseins secrets ; les ministres frémissaient sous le fouet de la censure ; mais lorsqu'il vint à se lâcher en invectives contre la princesse douairière, il cessa de porter des coups sûrs aux ennemis de la liberté, & il leur fournit des armes pour l'écraser lui-même à leur tour.

 

Des écrits satiriques.

 

Le ton dont on plaide la cause publique n'est pas indifférent au triomphe de la liberté.

Quand on réclame contre l'oppression, il importe que ce soit toujours d'un ton grave, animé, pathétique, jamais plaisant. Les traits de la satire portent bien sur le tyran, non sur la tyrannie ; & loin de faire revenir l'oppresseur ils blessent mortellement son amour-propre, ils ne font que l'aigrir&l'acharner toujours plus.

Les écrits satiriques ne servent guère d'ailleurs qu'à serrer les nœuds de la servitude. Quand les gens sages ne les croiraient pas toujours exagérés, ces écrits n'iraient pas moins contre leur fin. En amusant la malignité du peuple, ils le font rire de ses souffrances, ils diminuent son ressentiment contre les auteurs de ses maux, & ils le portent à souffrir patiemment le joug.

 

Des écrits indécents.

 

Sortir des bornes de la décence nuit de même beaucoup à la cause publique : les grossières invectives indisposent les hommes sans passion, révoltent les honnêtes gens, & aliènent ces froids patriotes qui ne tiennent que par un fil à la cause de la liberté.

Ajoutons que ces écrivains cyniques avancent les affaires du prince ; tout méchant qu'ils attaquent ne balance pas à les accuser de vénalité ; & à les voir servir la tyrannie, qui ne les croirait en effet payés pour faire ce qu'ils font ? Tandis que cent plumes vénales les attaquent à leur tour, & ne réussissent que trop à leur faire perdre toute confiance, soit en les dénigrant, soit en faisant rire le public à leurs dépends.

 

Des mauvais écrits.

 

S'il importe de ne plaider la cause du peuple que d'un ton grave, il n'importe pas moins que ce soit d'un ton de maître. Tous ces auteurs ridicules qui se donnent pour les champions de la liberté, ne font que nuire à ses intérêts : leurs languissants écrits ne réveillent point, ne persuadent point, n'enflamment point le lecteur ; leur sotte dialectique le dégoûte, & le dégoût enchaîne tout effort généreux.

 

De la multiplicité des écrits.

 

Dans un État jaloux de sa liberté, il importe qu'il y ait des sages qui réclament sans cesse les lois lorsque le prince les viole, qui fassent sortir le peuple de son apathie, qui l'éclairent dans les temps difficiles, & le ramènent à ses droits. Mais comme l'esprit humain se lasse enfin de tout ; les meilleurs écrits cessent de produire le bien qu'on en attend lorsqu'ils se multiplient au point d'accabler le lecteur, & Que pensait de le conduire à la satiété. Que sera-ce lorsque ces écrits sont médiocres, futiles, sans sel, sans vigueur, sans vie.

.............

 

----------o----------

 

Un site >>>

 

Commenter cet article