LE SERVICE MILITAIRE (5)

Publié le par N.L. Taram

(code recherche : SOUMIL)

Notre petite équipe est installée au fond du camp, après le chantier, en bordure de la rivière Pu'o'oro (voir le plan dans l'épisode précédent). Elle comprend, outre le lieutenant Nerrand, chef de chantier, Émile, dessinateur, Georges, menuisier et magasinier, José, ordonnance du lieutenant et moi-même, régulateur de chantier.

 

 

Lenglet1

(Photo Émile Lenglet)

 

V - Routines et premier constat

 

En dehors de notre travail et nos sorties nocturnes à Papeete, nous nous organisons dans notre petit quartier loin du camp militaire. La rivière est très claire et propre ; derrière chez nous, il y a deux bordures en béton et nous allons baptiser cet endroit "la piscine". Des gosses viennent se baigner et je suis témoin d'un gosse qui plonge sous l'eau et ressort avec deux chevrettes dans les mains qu'il mange aussitôt crues. Cela me rappelle la pêche aux écrevisses dans la Vis (cirque de Navacelles) ou  à Salles-Curan (Aveyron). Nous confectionnons aussitôt, une nasse qui sera posée en permanence et nous ravitaillera en délicieux crustacés (1). Le Lt Nerrand organisera, dans l'un des  hangars construits (HV9) une salle de distractions diverses pour ceux qui n'ont pas les moyens financiers pour sortir tous les soirs.

 

Port Papeete63

 

 

Tout se passe bien, que puis-je bien écrire à ma mère ?

 

"Papeete, le 14 septembre 1963

 

Chère maman,

..... Les légionnaires sont très sympathiques ; du 1 au 15, ils dépensent tout et ensuite ils essayent d'emprunter ou ne sortent plus (2). Avec les sous-officiers, les rapports sont un peu plus difficiles, mais ça viendra... Ces temps-ci, je me fais soigner les dents, j'ai un dentiste civil à Papeete (Lisys Lavigne) au frais de l'armée. Il a été obligé de m'arracher une dent cassée...

Lenglet3 (2)Le samedi et le dimanche, nous allons manger au restaurant. Il y a peu de cuisine tahitienne (à part le poisson cru) ; on va manger dans les restaurants chinois qui sont très nombreux. La cuisine chinoise est très bonne et nous sommes devenus des spécialistes de la baguette (j'ai remarqué que les chinois mangent avec la fourchette)... Ici, la mer est excellente, elle est très chaude et on nage avec une facilité étonnante..."

 (Photo Émile Lenglet)

 

"Papeete, le 21 septembre 1963

 

Chère maman,

....... Depuis quelques temps, j'ai aménagé une chambre à l'intérieur du magasin (toujours toile de tente) avec des cloisons en isorel. J'ai fabriqué quelques meubles et j'ai peint les murs en vert-bleu très clair. J'ai fait aussi un plancher. Je me trouve à 200/300 mètres du camp et près d'un chemin qui donne directement sur la route, ce qui fait que je suis tranquille, personne ne vient mettre le nez chez moi. A quelques mètres coule une rivière et je me trouve juste à l'endroit que nous avons aménagé pour pouvoir s'y baigner... Ce soir, j'ai fait frire toute ma pêche, une vingtaine de chevrettes de 10 cm de long, selon une recette chinoise. J'ai gardé les têtes pour amorcer à l'anguille (elles font 50 cm à 1 m de long et de la grosseur d'une bouteille d'un litre). Il faut un hameçon gros comme le pouce et un câble en acier. C'est surtout mon ami, le légionnaire Happel (le barbu sur la première photo en début d'article, que j'ai revu de nombreuses années plus tard à Arue et toujours à la pêche) qui pêche les anguilles et les cuisine... Copine3 63

 

 

 

En ce moment je sors moins et me repose, mais ce soir je vais sortir car une vahine m'a écrit deux fois cette semaine (là je dois mentir ?), elle se désespère de ne plus me voir, heureusement qu'ici les désespoirs sont de courtes durées..."

 

"Papeete, le 2 octobre 1963

 

Chère maman,

 ..... Les tahitiens se plaignent de la sécheresse quoique les rivières sont toujours alimentées car il pleut sur les sommets. Depuis que je suis arrivé, je n'ai vu que trois légères averses... J'ai touché ma paye de septembre, toujours pareil : 18.700 francs pacifique (soit environ 110.000 francs français). Ce mois-ci, nous n'avons pas payé la nourriture, à croire que mon rapport du mois dernier a porté ses fruits (même à l'armée, je revendiquais ! ). La semaine dernière nous avons touché les bérets verts (béret des paras de la légion), certains étaient mécontents, mais il vaut mieux porter le béret vert car ça nous distingue de la coloniale (béret bleu marine) et de la légion (képi blanc). Ils ne sont pas très aimés des civils, par contre nous, le génie, on a la côte... J'arrête car je suis dévoré par les moustiques, heureusement que j'ai une moustiquaire. C'est assez rare qu'il y ait des moustiques, c'est surement le temps qui veut ça..."

 

Enveloppe 18 09 1963

 

 

"Papeete, le 11 octobre 1963

 

Chère maman,

.... Avant-hier, nous sommes passés officiellement 5ème Régiment Mixte du Pacifique, ancien 5ème Régiment Étranger d'Infanterie dont on hérite des traditions... A propos du typhon, n'oublies pas que Tahiti est dans l'océan Pacifique et Haïti dans l'océan Atlantique, c'est à dire 10 à 15.000 km de différence... Ici, la vie est identique à la France quoique plus simplifiée. C'est même décevant de voir un si beau pays gâché par notre civilisation. C'est là qu'on se rend compte que notre fameuse civilisation est faite de beaucoup de pourritures. Passons... (j'avais complètement oublié avoir écrit cela !)."

 

5°RMP ARUE7

 

  (Photo revue "Képi blanc")

 

J'arrête pour aujourd'hui sur ces deux dernières phrases qui me laissent rêveur.

 

----------o----------

  

Pourquoi deux mois et demi après mon arrivée, alors que je n'ai fait que quelques tours de l'île, des soirées à Papeete (restaurants, dancings) et, finalement, peu de connaissances d'autochtones, j'ai écrit ces phrases sur "notre" civilisation ?

Je n'avais pas encore trouvé l'amour, ni même trouvé la "clef" pour monter au 7ème ciel  , je n'ai pas encore rencontré Gauguin "Un petit enfant m'examinait puis se sauvait craintif lorsque mes yeux avaient rencontré les siens. Ces êtres noirs, ces dents de cannibale, amenaient sur ma bouche le mot de sauvages. Pour eux aussi j'étais le sauvage. Avec raison peut-être…".

 

Suis-je déjà "océanisé"? Pourtant je termine ma lettre en écrivant : "Tu ne m'en voudras pas de ne pas tout te raconter mais j'en garde pour mon retour... "

 

C'était peut-être les effets dont parle Somerset Maugham dans « L'Archipel aux Sirènes » : « Ce ne sont pas des nouvelles mais une étude des effets produits par le climat des îles du Pacifique sur les Blancs ».

 

(1) Chevrette : grosse crevette d'eau douce que l'on trouve dans les rivières et à leur embouchure. C'est un crustacé à dix pattes du genre Macrobrachium.

(2) Dois-je raconter en détails, la première prison ? un enclos d'une vingtaine de mètres carrés, à ciel ouvert et limité par deux fils de fer barbelés. Les taxis, bien occupés , viennent le soir se ranger près de l'entrée, les charmantes passagères peuvent retrouver pendant un instant leurs copains consignés. Et j'en ai beaucoup d'autres d'anecdotes dans ce genre... 

 

à suivre....

Publié dans Souvenirs

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

VALERIE 12/09/2013 13:46


bonjour 


Juste une question avez vous connu mon pere?


Jean PAUL LOPEZ  IL VENAIT DE ORAN EN ALGERIE IL ETAIT SUR ILE MUROROE 


Merci pour toute les infos 


sa fille valerie 

N.L. Taram 12/09/2013 20:11



Bonjour Valérie,


son nom de me dit rien, mais : ma mémoire à quelques faiblesses, environ 150.000 civils ou militaires sont passés en Polynésie pour les essais nucléaires et, de plus, je n'ai séjourné à Moruroa
que de décembre 1963 à mars 1964. Je peux me renseigner auprès de mes correspondants "vétérans", pour cela il me faudrait quelques précisions ; son arme, son affectation, les dates de son séjour,
sa fonction, tu peux trouver cela dans ses papiers (livret militaire). J'ai de nombreux correspondants sur le site "Les cobayes de la République" (il faut s'inscrire), sur "Muru3" (on peut
laisser un message de recherche), enfin s'il était marin "Les anciens de la Royale" et d'autres sites ou blogs comme le mien :


http://www.lescobayesdelarepublique.org/forum


http://muru3.free.fr/introduc.htm


http://laroyale.forum0.net/


Je te souhaite bon courage dans tes recherches (et tu n'est pas la seule, nous avons déjà pu donner des renseignements et même envoyer des photos ou des documents à des épouses ou enfants
d'anciens des essais)


Amicalement, Pierre



SAINT ETIENNE Claude 22/10/2012 16:43


Elle ressemble à celle mémorisée depuis près de cinquante ans. Si elle se trouve bien au bout de la rivière partant du port et passant derrière arué (je crois), alors c'est bien elle

N.L. Taram 22/10/2012 21:56



En fait, la cascade de la Fautaua se trouve dans la vallée du même nom entre Papeete et Pirae. Je ne vois pas de cascade de cette dimension sur Arue, petit problème de mémoire... et les marins
sont toujours un peu perdus sur terre...  (je voulais publier la photo de la carte mais servimg.com a un petit problème, je te l'envoie par mail)


Voir ce site :


http://lespassionsdebasile.over-blog.com/article-polynesie-fran-aise-randonnee-pedestre-tahiti-le-24-mai-2012-la-vallee-de-la-fautaua-le-be-108624607.html



SAINT ETIENNE Claude 22/10/2012 11:59


De souvenir cette cascade chutait de plusieurs dizaines de mètres, vingt, trente, peut être plus. Le bassin de rétention était assez large et plus profond à l'applomd de la chute, les filles s'y
baignaient mais peut être étaient elles en dilétente pendant la lavée du linge. Tu dois avoir reçu par mail la photo du pont sur la rivière, je ne me souviens pas avoir celle de la cascade...
cinquante ans dèjà

N.L. Taram 22/10/2012 12:23



Je crois que c'est la cascade de la Fautaua, il y avait un petit pont en bois au début des gorges






SAINT ETIENNE Claude 22/10/2012 11:12


De ce coin je ne connais seulement que la petite rivière qui passe derrière le camp, je l'ai remontée pour déboucher sous une haute cascade tombant du plateau. Au pied des filles qui s'ébattaient
dans l'eau de cette large mare creusée au fil des temps. Splendide et naturel. Le chemin sur berge changeait quelques fois de coté et il nous fallait traverser sur des troncs de cocotiers qui
servaient de ponts. Quelques autres fois il fallait remonter dans le lit du fleuve, car en fait se jetant à la mer, s'en était un. J'ai une photo
si je la retrouve, elle représente un gamin portant son petit frère sur le dos. 

N.L. Taram 22/10/2012 11:44



Je suis intéressé par cette photo, certainement un endroit que j'ai visité. Je pense que cette cascade se trouve un peu avant la rivière Pu'o'oro dans la petite vallée derrière les maraîchers
chinois (maintenant un lotissement, beurk !)


Ce genre d'endroit






SAINT ETIENNE Claude 22/10/2012 09:56


"Tu ne m'en voudras pas de ne pas tout te raconter mais j'en garde pour mon
retour... "


 


Bonjour Taram, à nous tu peut te confier...
Continue

N.L. Taram 22/10/2012 10:57



Bonjour Claude,


Tsss, tsss, comment pourrais-je raconter les parties de jambe en l'air que je constatais quand étant de garde à l'orée du camp, j'allais faire un tour près des taxis garés le long des arbres du
petit bois (au fond du camp d'Arue que tu as peut-être connu plus tard) ??


C'est vrai qu'à cette période, je n'ai pas encore bien compris les vahine et je ne sais pas par quel bout les prendre (si j'ose dire !) mais cela ne saurait tarder...


Je te fais parvenir par mail le "lien" de l'article de TPM...