LES LAVANDIERES

Publié le par N.L. Taram

Pape MoeArrivé à un détour aperçu : description du tableau de Pape moe.

 Je n'avais fait aucun bruit. Lorsqu'elle eut fini de boire elle prit de l'eau dans ses mains et se la fit couler entre les seins; puis comme une antilope inquiète, et qui d'instinct devine l'étranger, elle scruta le fourré où j'étais caché. Vivement elle plongea en criant ce mot :

- Taehae... ("féroce").

Précipitamment je regardai le fond de l'eau : disparue. Une énorme anguille seule serpentait entre les petits cailloux du fond.

(Extrait de « Noa Noa », Paul Gauguin)

  

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Souvenirs d’enfance de notre ami Claude Saint Etienne :

 

La lavée

  Abram Jefimowitsch Archipow Lavée

Dans les années cinquante, de façons isolées, quelques fermes, celles traversées par un petit ruisseau, pratiquaient encore "la lavée". Tout le monde n'était pas encore "relié" à l'eau courante ou à l'électricité. En Normandie certaines contrées n'ont été raccordées au réseau que dans les années soixante dix. La lavée avait lieu une ou deux fois l'an et durait plusieurs jours.

Tout au long de l'hiver on avait préalablement gardé les cendres du chauffage. Uniquement des cendres de bois de pommier, on les stockait dans tout ce qui se trouvait sous la main, de préférence à l’abri de la pluie et cachées derrière la maison. Attention au feu, quelquefois les cendres étaient incandescentes et le bois du vieux tonneau prenait feu. Les épiciers vendaient de la soude sous forme de cristaux, une seule marque "LA CROIX".

La veille, après le tri des couleurs et du blanc, la fermière mettait pour la nuit, son savon noir, son "cristo" et le linge à tremper dans des baquets respectifs. Au petit matin, à six heures, la laveuse allumait le feu et faisait chauffer de l'eau, puis passant à la maison elle s'attablait avec le personnel, le patron et sa famille réunis autour d'une soupe, de cochonnailles, du lard et des fromages, un café et bien sur la "topette" de goutte.

Puis, la laveuse tiédissait les baquets de trempe, étalait le linge sur une planche et commençait son lavage à la main. Beaucoup de maîtresses de maison refusaient la brosse en chiendent. Il fallait deux jours tellement il y avait de linge y compris les grosses pièces, draps et nappes. Une fois leurs travaux terminés, quand elles le pouvaient, la maîtresse de maison et la domestique venaient soulager le labeur de la laveuse, une heure ou deux, quelques fois tout l'après midi.

 

 

Lavoir GourdonLe surlendemain, on remplissait un tonneau ouvert ou une cuve de 500 litres d'eau au moins. A ce que je me souvienne, la laveuse jetait dedans la "rague" faite de quelques gros morceaux d'un fagot de sureau sans écorce, puis pour l'odeur, elle disposait dessus un lit de feuille de lierre. Puis venait le "carrier", une grosse toile qui pendait à l'extérieur. Après avoir tamisé la cendre à cause des morceaux de fer ou de charbon de bois, la laveuse la mettait en couche épaisse sur le carrier, puis rabattait les bords de ce dernier pour éviter le contact avec le linge qu'elle disposait dessus avec attention. Le tout étant recouvert d'un feutre épais.

La laveuse faisait bouillir sans arrêt de l'eau additionnée de soude dans tous les récipients qu'elle avait à sa disposition. Avec son "pucheux" (souvent une boîte de conserve clouée au bout d'un bout de bois) elle piochait l'eau bouillante et la déversait sur le linge. Dans certaines installations un tuyau reliait le bas de la grosse cuve et le haut de la marmite, permettant ainsi un circuit naturel au travers du linge, avec en plus, un retour allégeant la tâche de la laveuse qui se trouvait ainsi libre pour continuer le lavage des couleurs, il lui fallait seulement éviter que la marmite ne déborde et que le feu ne s'éteigne. Pour que le cycle soit ni trop rapide ni trop lent, le canon d'un vieux fusil était souvent utilisé.

 

En général, ce travail durait jusqu'au coucher du soleil, après, à la lueur des bougies il fallait mettre bas le ou les feux, puis vider l'eau pour que le linge s'égoutte toute la nuit.

Le lendemain, mis dans des "rasières" (gros panier d'osier d'une contenance de 70 litres) et chargés sur une charrette, l'équipage gagnait, s'il n'y avait pas de ruisseau dans la propriété, la fontaine ou le lavoir le plus proche.

 

LA_COURNEUVE_-_Le_Lavoir.jpg

Le premier arrivé s'installait à "l'oeillet d'amont", endroit où l'eau est la plus propre.

Délicatement pour éviter la boue, on installait le carrier sur le fond, puis le linge au dessus. La laveuse avait également amené avec elle un grand baquet pour le rinçage, elle le remplissait d'eau et jetait dedans des morceaux de "bleu". Puis le savonnage reprenait suivit d'un trempage dans l'eau du baquet devenue bleue entre temps. Puis s'ensuivait le grand rinçage dans l'eau claire de la fontaine ou la laveuse se tenait à genoux dans son "aget", petit auge à trois cotés la tenant à l'abri des éclaboussures.

Rinçage suivit à même la pierre ou sur la planche d'un essorage du linge au battoir, puis de la mise sur tréteaux amenés là dans ce but.

Certes la journée était longue, mais les laveuses se stimulaient avec les potins et les racontars du moment, et puis, il y avait aussi le panier du midi qu'on leurs apportaient suivie de la collation du quatre heures.

Chacune ventant en public les largesses et bontés de son employeur vis-à-vis de son personnel. Le patron, faute d'être "mis à nu" et d'avoir du mal a trouvé des journaliers, garnissait bien les paniers de sa laveuse attitrée, pas trop quand même, la gaspille n'est pas dans les gènes des Normands, juste ce qu'il faut mais pas trop car on ne sait ou mène l'opposé...

 

Mettre comme dessert plusieurs pommes à une laveuse âgée qui n'avait plus toutes ses dents n'était pas bien vu, de même pour le peu, ou la mauvaise qualité de la goutte.

Une fois le linge ramené et le souper pris, fatiguée de ses quatre jours de fort labeur, des café arrosés de larges rincettes, souvent gaie voire titubante, le maître de maison faisait reconduire la laveuse à son domicile tout en lui souhaitant un bon repos.

Plume-copie-1

 

 

Claude Saint Etienne 

 Papenoo

 

La photo du lavoir de Gourdon, Lot, est de Sébastien Colonges

http://sebastiencolonges.over-blog.com/

 

Publié dans Souvenirs, FRANCE, Paul Gauguin

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SAINT ETIENNE Claude 20/06/2011 10:00



Bonjour à vous deux et à tous, en réalité c'est un article que j'ai retrouvé dans un analmanach qui m'a remis en mémoire cette lavée telle que je l'avais connue à la frontière de l'Eure et de
l'Orne quand j'allais en vacances chez ma soeur qui était bouchère dans ce coin perdu resté a l'abri de la modernisation, donc très Normand profond. En tant que gamin je n'avais pas perçu que le
canon du fusil correspondait exactement au débit souhaité, c'est en relisant cette histoire que mes souvenirs sont revenus et identiques, avec en plus le nom des marques.


Merci Christian pour ces commentaires qui me rapellent les même "lavées" en Afrique à Madagascar entre autre.



christian Penilla y Perella 19/06/2011 22:17



Taram


 


En 1986 j'étais en Chine à Pékin, ce que j'y ai vu ma surpris, pour moi c'était du déja vu dans des films français d'après guerre( 39/45 ).


Le soir venu toute la population se retrouvait dans la rue. Les plus âgés arrivaient avec chaises ou strapotins, formaient des petits groupes et bavardaient. Les jeunes gens et les jeunes
filles formaient des petits groupes séparés et avaient  le comportement de tous les jeunes de la terre, enfin les plus jeunes prenaient bruyamment possession de la route. Vers onze heures ce
petit monde disparaissait progressivement dans les maisons.


 


Et à Tahiti ? ........C'était pareil. Preuve que l'arrivée de la télévision a bouleversé us et coutumes dans le monde entier. Fini la vie communautaire pour une vie repliée sur
soi.


 Et moi....et moi....et moi ....et .... X milliars....


Egoîsme assuré, avec toutes les incompréhentions garanties.


 



christian Penilla y Perella 19/06/2011 10:43



Merci Saint Etienne de ce voyage dans le temps.


A Tahiti et dans les îles hautes jusqu'a la fin des années cinquante, une fois par semaine les jeunes, les  moins jeunes et les mamies se retrouvées au bord de la rivière pour laver
le linge. Il y a de trés nombreuses rivières tout le tour de l'île. C'était le moment des " potins"( une forme de radio cocotier ) , rien ne leur échappait. Elles étaient souvent entourées d'une
nuée de gosses nus comme des vers, garçons et filles  barbotants.


C'était autant un travail qu'une distraction.


Ce qui surprenait les européens c'était que leur pareo était attaché en dessous des seins. Chez le polynésien les seins sont  pour nourrir les enfants, .......grand échec pour
les religieux qui voient le diable partout.


Ce qui a ensuite évolué c'est qu' un réseau d'eau se développant et que l'eau arrivait dans un robinet au bord de la route de ceinture, les " lavandières" se retrouvaient au bord de route
avec de bassines........toujours le pareo attaché sous les " titi". Pendant encore plusieurs années il était encore interdit d'envoyer l'eau courante  dans les maisons. Encore une bizarrerie
de l'administration française ! ! !  


 Actuellement la réaction toute naturelle des polynésiens à la vue des seins    s'estompe progressivement chez les nouvelles générations urbanisées......et encore !
 les seins d'une "mamie" ne pausent aucun problème.


Le monde judéo chrétien ne s'est pas du tout imposé en Polynésie , le peu vécu de ce monde là  est fort superficiel. C'est un vernis.



N.L. Taram 19/06/2011 12:18



Bonsoir Christian,


et les discussions au bord de la route ont cessé le jour où il y a eu la télévision. J'ai connu cela quand j'habitais à Mahaena en 1975/77. Quelques mois après l'installation du relais TV à
Mahaena, une amie de Hitiaa passe chez moi, ne voit pas de télé et me dit, fort étonné : "tu n'as pas de télé ? mais comment tu fais ?".... véridique