LETTRE AU PRESIDENT

Publié le par N.L. Taram

Anne Robert Jacques TurgotLe rapport Bolliet tire la sonnette d'alarme

Publié le 13 octobre 2010 á 08:59   link

Nos confrères des Nouvelles ont réussi à se procurer l'intégralité du rapport Bolliet qui dresse un tableau pour le moins désastreux de la situation de la Polynésie française, et préconise des mesures pour éviter la faillite.

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L’Histoire est un éternel recommencement :

 

*Turgot est contrôleur général des finances d’août 1774 à mai 1776

 

La lettre de Turgot* à Louis XVI du 24 août 1774

 

"A Compiègne, le 24 août 1774

Sire

 

En sortant du cabinet de Votre Majesté, encore plein du trouble où me jette l'immensité du fardeau qu'elle m'impose, agité par tous les sentiments qu'excite en moi la bonté touchante avec laquelle elle a daigné me rassurer, je me hâte de mettre à ses pieds ma respectueuse reconnaissance et le dévouement absolu de ma vie entière.

Votre Majesté a bien voulu m'autoriser à remettre sous ses yeux l'engagement qu'elle a pris avec elle-même, de me soutenir dans l'exécution des plans d'économie qui sont en tout temps, et aujourd'hui plus que jamais, d'une nécessité indispensable.

J'aurais désiré pouvoir lui développer les réflexions que me suggère la position où se trouvent les finances ; le temps ne me le permet pas, et je me réserve de m'expliquer plus au long quand j'aurai pu prendre des connaissances plus exactes. Je me borne en ce moment, Sire, à vous rappeler ces trois paroles :

Point de banqueroute ; Point d'augmentation d'impôts ; Point d'emprunts.  

- Point de banqueroute, ni avouée, ni masquée par des réductions forcées.

- Point d'augmentation d'impôts, la raison en est dans la situation de vos peuples, et encore plus dans le cœur de Votre Majesté.

- Point d'emprunts, parce que tout emprunt diminue toujours le revenu libre ; il nécessite au bout de quelque temps ou la banqueroute, ou l'augmentation des impositions. II ne faut en temps de paix se permettre d'emprunter que pour liquider les dettes anciennes, ou pour rembourser d'autres emprunts faits à un denier plus onéreux.

Pour remplir ces trois points, il n'y a qu'un moyen. C'est de réduire la dépense au-dessous de la recette, et assez au-dessous pour pouvoir économiser chaque année une vingtaine de millions, afin de rembourser les dettes anciennes. Sans cela, le premier coup de canon forcerait l'État à la banqueroute.  

On demande sur quoi retrancher ; et chaque ordonnateur, dans sa partie, soutiendra que presque toutes les dépenses particulières sont indispensables. Ils peuvent dire de fort bonnes raisons ; mais comme il n'y en a pas pour faire ce qui est impossible, il faut que toutes ces raisons cèdent à la nécessité absolue de l'économie.

Il est donc de nécessité absolue que Votre Majesté exige des ordonnateurs de toutes les parties qu'ils se concertent avec le ministre de la finance. II est indispensable qu'il puisse discuter avec eux en présence de Votre Majesté le degré de nécessité des dépenses proposées. II est surtout nécessaire que, lorsque vous aurez, Sire, arrêté l'état des fonds de chaque département, vous défendiez à celui qui en est chargé, d'ordonner aucune dépense nouvelle sans avoir auparavant concerté avec la finance les moyens d'y pourvoir. Sans cela, chaque département se chargerait de dettes qui seraient toujours des dettes de Votre Majesté, et l'ordonnateur de la finance ne pourrait répondre de la balance entre la dépense et la recette.

Votre Majesté sait qu'un des plus grands obstacles à l'économie, est la multitude des demandes dont elle est continuellement assaillie, et que la trop grande facilité de ses prédécesseurs à les accueillir, a malheureusement autorisées.

Il faut, Sire, vous armer contre votre bonté de votre bonté même ; considérer d'où vous vient cet argent que vous pouvez distribuer à vos courtisans, et comparer la misère de ceux auxquels on est quelquefois obligé de l'arracher par les exécutions les plus rigoureuses, à la situation des personnes qui ont le plus de titres pour obtenir vos libéralités.

Il est des grâces auxquelles on a cru pouvoir se prêter plus aisément, parce qu'elles ne portent pas immédiatement sur le Trésor royal. De ce genre sont les intérêts, les croupes, les privilèges ; elles sont de toutes les plus dangereuses et les plus abusives. Tout profit sur les impositions qui n'est pas absolument nécessaire pour leur perception, est une dette consacrée au soulagement des contribuables, ou aux besoins de l'État. D'ailleurs, ces participations aux profits des traitants sont une source de corruption pour la noblesse, et de vexation pour le peuple, en donnant à tous les abus des protecteurs puissants et cachés.

On peut espérer de parvenir, par l'amélioration de la culture, par la suppression des abus dans la perception, et par une répartition plus équitable des impositions, à soulager sensiblement le peuple, sans diminuer beaucoup les revenus publics ; mais si l'économie n'a précédé, aucune réforme n'est possible, parce qu'il n'en est aucune qui n'entraîne le risque de quelque interruption dans la marche des recouvrements, et parce qu'on doit s'attendre aux embarras multipliés que feront naître les manœuvres et les cris des hommes de toute espèce intéressés à soutenir les abus ; car il n'en est point dont quelqu'un ne vive.

Tant que la finance sera continuellement aux expédients pour assurer les services, Votre Majesté sera toujours dans la dépendance des financiers, et ceux-ci seront toujours les maîtres de faire manquer, par des manœuvres de place, les opérations les plus importantes. Il n'y aura aucune amélioration possible, ni dans les impositions, pour soulager les contribuables, ni dans aucuns arrangements relatifs au gouvernement intérieur et à la législation. L'autorité ne sera jamais tranquille, parce qu'elle ne sera jamais chérie ; et que les mécontentements et les inquiétudes des peuples sont toujours le moyen dont les intrigants et les malintentionnés se servent pour exciter des troubles. C'est donc surtout de l'économie que dépend la prospérité de votre règne, le calme dans l'intérieur, la considération au dehors, le bonheur de la nation et le vôtre.

Je dois observer à Votre Majesté que j'entre en place dans une conjoncture fâcheuse, par les inquiétudes répandues sur les subsistances : inquiétudes fortifiées par la fermentation des esprits depuis quelques années, par la variation des principes des administrateurs, par quelques opérations imprudentes, et surtout par une récolte qui paraît avoir été médiocre. Sur cette matière, comme sur beaucoup d'autres, je ne demande point à Votre Majesté d'adopter mes principes, sans les avoir examinés et discutés, soit par elle-même, soit par des personnes de confiance en sa présence ; mais quand elle en aura reconnu la justice et la nécessité, je la supplie d'en maintenir l'exécution avec fermeté, sans se laisser effrayer par des clameurs qu'il est absolument impossible d'éviter en cette matière, quelque système qu'on suive, quelque conduite qu'on tienne.

Voilà les points que Votre Majesté a bien voulu me permettre de lui rappeler. Elle n'oubliera pas qu'en recevant la place de contrôleur général, j'ai senti tout le prix de la confiance dont elle m'honore ; j'ai senti qu'elle me confiait le bonheur de ses peuples, et, s'il m'est permis de le dire, le soin de faire aimer sa personne et son autorité ; mais en même temps j'ai senti tout le danger auquel je m'exposais. J'ai prévu que je serais seul à combattre contre les abus de tout genre, contre les efforts de ceux qui gagnent à ces abus ; contre la foule des préjugés qui s'opposent à toute réforme, et qui sont un moyen si puissant dans les mains des gens intéressés à éterniser le désordre.

J'aurai à lutter même contre la bonté naturelle, contre la générosité de Votre Majesté et des personnes qui lui sont les plus chères. Je serai craint, haï même de la plus grande partie de la cour, de tout ce qui sollicite des grâces. On m'imputera tous les refus ; on me peindra comme un homme dur, parce que j'aurai représenté à Votre Majesté qu'elle ne doit pas enrichir même ceux qu'elle aime, aux dépens de la subsistance de son peuple. Ce peuple auquel je me serai sacrifié est si aisé à tromper, que peut-être j'encourrai sa haine par les mesures mêmes que je prendrai pour le défendre contre la vexation. Je serai calomnié, et peut-être avec assez de vraisemblance pour m'ôter la confiance de Votre Majesté.

Je ne regretterai point de perdre une place à laquelle je ne m'étais jamais attendu. Je suis prêt à la remettre à Votre Majesté dès que je ne pourrai plus espérer de lui être utile ; mais son estime, la réputation d'intégrité, la bienveillance publique qui ont déterminé son choix en ma faveur, me sont plus chères que la vie, et je cours le risque de les perdre, même en ne méritant à mes yeux aucun reproche.

Votre Majesté se souviendra que c'est sur la foi de ses promesses que je me charge d'un fardeau peut-être au-dessus de mes forces, que c'est à elle personnellement, à l'homme honnête, à l'homme juste et bon, plutôt qu'au roi, que je m'abandonne.

J'ose lui répéter ici ce qu'elle a bien voulu entendre et approuver. La bonté attendrissante avec laquelle elle a daigné presser mes mains dans les siennes, comme pour accepter mon dévouement, ne s'effacera jamais de mon souvenir. Elle soutiendra mon courage. Elle a pour jamais lié mon bonheur personnel avec les intérêts, la gloire et le bonheur de Notre Majesté.

C'est avec ces sentiments que je suis avec le plus profond respect

Sire

De votre Majesté

Le très humble et très obéissant Serviteur et Sujet.  

Turgot"

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Merci à Claude Saint Etienne qui m'a adressé cette archive historique ce matin même et, par hasard, le même jour que la parution des Nouvelles de Tahiti...

Publié dans Histoire

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wakrap 14/10/2010 23:38



Comme tu sembles avoir un certain appétit, je mange à 12H à la marina d'Arue mon sashimi journalier, et comme tu m'invites sur ce blog, je dois te le rendre...à table. C'est à la dernière
seconde!  Sinon, une autre fois



N.L. Taram 15/10/2010 04:24



Bonjour Wakrap,


Je te remercie pour ton invitation, mais vu mon régime, le fait que je sors peu et que, très souvent, à midi je ne suis pas en état...  Par contre, de temps en temps le soir, je fréquente la
roulotte Pitchounette, sise devant le stade d'Arue.


En fait, si je trouve notre dialogue intéressant et constructif, ce qui me gène un peu, c'est l'anonymat. Généralement, je stoppe mes discussions avec les interlocuteurs qui refusent de
s'identifier ; ce qui n'est pas le cas avec toi depuis le temps que nous correspondons.



wakrap 14/10/2010 20:51



Juste à titre d'information, tu vas adorer cet amendement de la réforme des retraites qui a été ....rejeté : http://www.assemblee-nationale.fr/13/amendements/2770/277000249.asp


C'est pareil ici, non?



N.L. Taram 14/10/2010 21:14



Bonjour Wakrap,


Tout à fait comme içi ! Quand j'ai reçu ce document, en même temps que la publication du rapport Bolliet, j'ai eu envie de le publier en changeant le nom de Louis XVI par... qui tu sais.


Pour l'assemblée nationale, je constate que cet amendement a été rejeté. Vivement une nouvelle "Nuit du 4 août 1789"...



SAINT ETIENNE Claude 14/10/2010 14:37



Bonjour Taram,


Hélas, la terre en tournant, tourne également les têtes...


Louis XVI avait la bonté vissée au cœur mais possédait des manières rudes. Il prenait brutalement la suite des désastreuses finances de Louis
XV, et ce, sans avoir été initié aux affaires, car tenu volontairement à l'écart. Sorti de son cocon et propulsé brutalement roi, à vingt ans, dans des coteries faites de gens aux mœurs dissolues
et avide de biens. Son jeune âge le rend incapable de faire le discernement entre les bons  et les intrigants. De plus il est amoureux et ne parvient pas au bout de 4 ans à assurer
sa descendance. Il est, à ce sujet, la risée de la cour. Des pamphlets circulent. Pourtant ce roi, contrairement a ce qui est raconté, prendra seul l'initiative de soutenir les Amériques et
de faire la guerre à l'Angleterre. De même, toute sa vie il s'occupera du droit des personnes par l'abolition du servage, de la torture, du  péage corporel des juifs et de l'édit
de tolérance en faveur des protestants. Si, à ses débuts, une intrigue de cour ne lui avait pas quasiment imposé Maurepas le noceur arriviste, le destin de la France aurait été autre
chose je pense, mais avec des si....



sylvie-anne 14/10/2010 10:51



Quelque soit le lieu, l'époque, l'histoire est toujours un éternel recommencement


la terre continue de tourner .........  sur elle même.


Les politiciens sont hélas de pietres historiens ..... sinon..... peut-être ?


Belle archive. Merci.


 


 



wakrap 14/10/2010 03:48



Bonjour,


C'est avec plaisir et étonnement que je lis Turgot en ce lieu.


Je crois que tu seras un peu plus rebuté par un Turgot d'aujourd'hui : Charles Gaves.


Sa conférence de présentation de son dernier livre est je crois un grand moment de synthèse des fondations qui ont conduit au rapport Bolliet et sa version qui officièlement n'existe pas en
France. 50 mn de retour à la réalité crue des faits, c'est bien présenté avec le diaporama que tu peux faire défiler pour suivre les pages de son livre en lien avec ses propos.


Surtout coupe les 10 dernières secondes, tu vas pas aimer et ce serait dommage tant le reste est percutant.


http://blog.turgot.org/index.php?post/Conference-Gave



N.L. Taram 14/10/2010 01:22



Ia ora na outou,


Quand Turgot a fait ces propositions à Louis XVI, celui-ci a répondu : "je vais y réflêchir à tête reposée". En le licenciant en 1776, on peut dire qu'il a "perdu la tête"