PAUL GAUGUIN (10)

Publié le par N.L. Taram

Les Guêpes

Imprimerie des "Guêpes", rue des Remparts, près du pont de l'Est à Papeete

Les Guêpes, n°12, 12 janvier 1900

 

Doux progrès

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 Cythère devenue Suisse perdit son beau Temple de Vénus et un semblant d'austérité genevoise la rendit Morne, Insupportable.(1)

Doux progrès.

Autrefois donc à Cythère, le ciel était pur, les femmes adorables et adorées, ayant la joie nue de vivre dans la clémence de l'air, dans la caresse des herbes douées, dans la volupté du bain.

Et c'était une perpétuelle fête, une ignorance parfaite du travail que les générosités de la nature font inutile.

C'était le beau temps de la Sauvagerie.

L'enfant voit et déjà les temps sont accomplis :

L'homme est mort. Il est mort pour ne jamais renaître.

Les Iles et les Eaux servent un nouveau Maître.

Les hordes civilisées arrivent et plantent un drapeau ; le sol fertile devient aride, les rivières se dessèchent ; non plus une fête perpétuelle mais la lutte pour la vie, et le travail incessant.

Gauguin GalletQuels sont donc ces vents de Genève qui nous viennent ? Est-ce le temps de la désolation ? Est-ce le progrès qui embrase l'âme de haine, allume la guerre ; et pourquoi l'orage passe sur nos têtes pliant jusqu'à terre la crête des cocotiers séculaires.  

La poésie des mots disparait ; reste sinistre et cruelle la réalité des chiffres.

La guerre s'allume non pas à la vaillance des chevaliers mais à la quenouille des femelles ridicules, le poil au menton, qui couvrent du vil manteau de leur position leurs vices, et leur couardise. Besogneux, sans sexe, sans courage ils empoisonnent notre terre de leurs excréments infectants ; sans (2) engrais nourrisseurs stérilisent le sol, dégradent la matière animée et le sol devient aride, l'âme inféconde — tout périt. Par minces détails j'en voudrais relater les faits probants en leur réalité, puis le cœur se soulève, puis le doute surgit au seuil de l'incohérente habitude de ne pas comprendre ; — règne de la matière où Dieu disparait un instant. — mais pour se relever un jour grandiose, consolateur, et alors... humain. Mais aussi, qu'il soit permis un instant aux amoureux de l'idéal de parler avec l'éloquence de leur cœur harmonieux, sonnant les trompettes de Jéricho, proclamant la souveraine vérité, au nom cette fois de la beauté.

Descendons un moment des cimes élevées où notre imagination a construit le château féodal de nos rêves, et au bas, bien bas, le seuil de ridicules et orgueilleuses demeures.

Les nausées nous serrent la gorge. chemin a papeete Gauguin

 

(1)A dater de l’établissement du protectorat français, les missionnaires anglais perdent leur influence, et leur relève est effectuée, à partir de 1863, par des pasteurs français provenant de la mission évangélique de Paris. Ce sont des calvinistes. D’où la phrase : «  Cythère (=Tahiti) devenue Suisse (=calviniste) »

(2) « sans » semble être une faute de composition typographique, Gauguin avait du écrire : leurs.

Publié dans Littérature, Paul Gauguin

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N.L. Taram 05/10/2010 11:36



Christian,


C'est vrai que l'endroit de la photo resemble bien au carrefour du pont de l'est. Mais il me semble qu'à cet endroit, il y avait l'hôtel Tiare de Mme Lovaina Chapman où Somerset Maugham a résidé
en 1916.





 



Christian Penilla y Perella 05/10/2010 11:21



Taram


 


 


Sûr que ce texte sort des entrailles , ce n'est pas de l'eau tiède .



Christian Penilla y Perella 05/10/2010 10:18



Taram


 


Dans ma jeunesse il restait quelques vestiges de ce batiment en bois  ( photo de l'article )  , c'est maintenant que j'apprend que c'était autre fois une imprimerie . Actuellement à la
place de ce batiment vous avez un batiment en béton où l'on  vend du matériel de la marque Sony . 


Quand tu es au pont de l'est à droite est la rue Paul Gauguin  qui passe devant la mairie de Pape'ete et à gauche la rue Maréchal Foch qui descend vers la cathédrale . Autre fois toute la
ville était construite en bois . Le premier batiment en béton fut inauguré en 1948 , c'était celui du collège Lamennais qui existe toujours de nos jours . 


J'en ai profité pour faire de la petite histoire .


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Ce texte est à mon avis un mélange de rève et de réalité . Un mélange de cauchemards et d'idéalisation . Certains artistes s'emportent dans des mondes parallèles où ils naviguent dans l'illusion
. Mais ces illusions sont construites avec des bases réelles , qu'ils ressentent et vivent quand ils ont les pieds sur terre ..


 


Juré .......je n'ai pas bu d'absinthe .



N.L. Taram 05/10/2010 11:15



Bonjour Christian,


Bien vue pour l'absinthe... Mais j'aime bien ce style d'écriture.