PLAIDOYER POUR LES NULS (7)

Publié le par N.L. Taram

Paul Huguenin

 

Suite de notre feuilleton « Plaidoyer pour les nuls » de Jean-Paul Barral.

Aujourd’hui, une bonne question  «à quoi sert l’école ? ». D’abord une réponse poignante aux parents (qui m’a beaucoup touché), ensuite une leçon aux enseignants, enfin le constat de l’échec de l’enfant…

 

----------o----------

 

Le désir d’école.

 

A quoi sert l’école ?

 

Pour nos élèves absentéistes ou « décrocheurs », démissionnaires ou fréquentant en touristes les établissements scolaires, il n’est pas inutile de se poser la question. Mais si cette démotivation existe au niveau des élèves, c’est qu’elle n’est que la traduction de la démotivation des parents. Beaucoup de nos parents d’enfants en difficulté n’ont pas une idée très valorisante de l’institution scolaire y ayant eux même vécu des situations insatisfaisantes pour ne pas dire dévalorisantes (souvenons nous de l’oignon de Pénac). Comment dès lors stimuler leurs enfants à fréquenter une institution où ils ont eux même été en souffrance ?

C’est le premier défi à relever. Comment réconcilier la famille et l’école. Je ne parle pas ici des familles motivées dont les enfants réussissent et qui font partie des « bons parents », de ceux qui se déplacent aux conseils d’école ou aux conseils de classe pour recevoir les compliments des professeurs, je parle des autres.  Parents fantomatiques, parents virtuels, parents démotivés, venus une fois à la rencontre de l’institution et repartis chargés de honte, de confusion et de désespérance. 

 

Face au bilan dressé dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas, ayant le net sentiment que leur enfant était « nul » et qu’il n’y avait pas grand-chose à faire parce que c’était ainsi et que le monde se divisait entre « bons » et « nuls » et que leur enfant était tombé du mauvais côté de la barrière, et que de toute manière, ils ne sauraient jamais quoi faire pour l’aider.

 

BiniouVoilà la réalité de la désaffection des parents dont les élèves posent problème et que l’on attend vainement dans les conseils de classe. Comment retisser des liens avec ces parents de nos enfants en situation d’échec ? C’est le véritable enjeu d’une démarche de formation à la parentalité évoquée par le CESC. Il est vain d’imaginer des stratégies pédagogiques ou didactiques tant que cette première hypothèque n’est pas levée.

 

Faire comprendre aux parents l’utilité de l’Ecole, c’est d’abord se faire comprendre d’eux, s’exprimer dans la langue de leur choix, donner du sens à la mission de l’institution tout en les impliquant dans une démarche qui ne peut être que participative. Cela doit être le premier objectif d’une démarche de parentalité.

 

Redonner aux parents le « désir d’école »

 

Ce travail sur la confiance et le partage entre l’institution et les parents ne sera pas gagné sans l’engagement des Associations de Parents d’Elèves, chefs d’établissements, directeurs  et des enseignants au cœur de ce défi. Un immense chantier s’ouvre.

 

Le désir d’éduquer

 

Pour les enseignants, l’enjeu d’une véritable refondation du système éducatif est tout autant capital : Quelle place pour moi dans le système ? Quelles missions ? Quels engagements ? Quel métier ? Quelle formation ?.... 

 

Il convient de ne jamais perdre de vue le rôle capital des enseignants dans la structuration de la personnalité des enfants et pas seulement dans la transmission des connaissances. En effet, chacun de nous conserve en mémoire plusieurs dizaines d’années plus tard, le souvenir puissant d’un instituteur, d’un professeur qui a compté pour lui. C’est le souvenir du « Maître » dont nous avons déjà parlé et qui nous a aidés à nous construire, particulièrement dans le temps de l’adolescence et de l’opposition aux parents. 

 

Revenons sur l’histoire de l’oignon de Pennac. Après le jugement acide sur l’école, cité en ouverture, il rajoute néanmoins :

 

« Il suffit d’un professeur-un seul !- pour nous sauver de nous-mêmes et nous faire oublier tous les autres. »

 

Daniel Pennac

Chagrins d’école (Gallimard 2007)

 

Et lorsque l’on croise dans la rue, un ancien élève, avec femme et enfants, qui vient vers vous pour vous manifester sa gratitude, il vous appelle « Monsieur ». A ce moment là il est permis de se dire que quelque part, notre vie a servi à quelque chose.

 

C’est cette mission qu’il est essentiel de distinguer dans la formation des Maîtres. Former des maîtres, ce n’est pas seulement inculquer des recettes didactiques ou des méthodes pédagogiques pour un enseignement disciplinaire, c’est également, je dirais même surtout, comme le disait Rostand

 

Former les esprits sans les conformer;
Les enrichir sans les endoctriner;
Les armer sans les enrôler;
Leur communiquer une force dont ils puissent faire leur force;
Les séduire au vrai pour les amener à leur propre vérité;
Leur donner le meilleur de soi sans attendre ce salaire qu'est la ressemblance.

Citons également le Professeur Meirieu dans un article du Monde de 1993.

 

Les savoirs et les savoir-faire ne peuvent suffire à construire la cohésion sociale. Le sens moral, l’adhésion à des valeurs partagées et les qualités de cœur sont tout autant nécessaires que la raison pour refonder sans cesse, génération après génération, une société solidaire et fraternelle.

 

Citons encore Alain Bentolila, professeur de linguistique à la Sorbonne :

 

Même si l’école ne peut, à elle seule, ignorer le poids considérable des déterminismes sociaux sur le destin scolaire des enfants qui lui sont confiés, elle ne peut cependant se contenter d’être le miroir fidèle des inégalités et des injustices, car elle perd alors pratiquement sa raison d’être.

 

relation-professeur-eleveVoilà pour la vision, voilà pour la mission.

Pour le quotidien du métier, que désire un enseignant ? Etre reconnu. Non comme un rouage mécanique qui fonctionne (fonctionnaire) dans une grande mécanique du système éducatif, mais comme un acteur particulier de la mission dont il a été chargé (voir plus haut). Il souhaite que soit reconnus sa compétence, son engagement, sa place dans une communauté enseignante participative où chacun apporte aux autres le meilleur de lui-même.

 

Et pour cela, le système éducatif a fort à faire. Savoir reconnaître le mérite, savoir encourager, féliciter, les enseignants autant que les élèves, on ne sait pas très bien faire. La culture dominante est toujours celle de la faute et de la sanction. Ça, nous savons faire.

 

Transformer les écoles, les collèges et les lycées en « coopératives pédagogiques », former les maîtres à l’usage des outils informatiques et internet qui permettent de relier les collègues d’une même discipline, d’un même niveau, d’une même circonscription, des groupes de pratiques pédagogiques ou éducatives sur tout le territoire de la Polynésie mais également avec la France, les autres îles du Pacifique. Utiliser les armes pédagogiques et les moyens de notre temps pour affronter les défis de demain, voilà un impératif absolu.

 

Réorganiser l’animation et la recherche pédagogique à partir des ressources de chaque école, rassemblées et organisées au sein « d’écoles base », sièges des circonscriptions, c’était déjà une proposition faite dans le cadre de la première Charte de l’Education. Donner au CTRDP le rôle essentiel de la formation du pilotage de l’architecture des réseaux pédagogiques au niveau des écoles, des collèges et des Lycées, assurer la labellisation et la diffusion des pratiques innovantes.

 

Dans tous nos établissements existent des Maîtres remarquables, dont les pratiques mériteraient d’être largement diffusées et pourraient servir de référence ou de source d’inspiration à tous les autres collègues et particulièrement ceux disséminés dans les îles éloignées. Cette fonction de « maître innovant » devrait être identifiée, validée et valorisée dans chaque circonscription. La même remarque vaut pour les directions d’écoles et les chefs d’établissement. Tous les postes à responsabilité dans le système éducatif doivent être « profilés » et pourvus par les meilleures compétences.

 

La reconnaissance des qualités des maîtres est un élément important de la pratique heureuse de l’activité professionnelle. C’est un élément incontournable du sentiment de bonheur à exercer un métier si important pour le corps social.

 

Le désir d’apprendre.

 

Parlons maintenant des élèves, ceux pour qui est mis en place le Système Educatif.

Parlons de ceux qui échouent, parlons des « nuls ».

Si l’on revient sur l’analyse de Masslow des besoins de l’enfant, nous voyons bien que la cause première de l’échec réside dans la famille.

 

Enfants sans amour, enfants sans projets, enfants « électrons libres », ils tentent de survivre par eux-mêmes, sans tuteur sur lequel s’appuyer, dans une famille elle-même en souffrance, elle-même sans perspectives, sans repères, sans motivation.

 

Elèves en grande difficulté, enfants en déshérence, à la recherche d’une identité, la plupart survivent dans un coma éducatif, à la recherche d’une marque de considération, d’intérêt, une preuve d’empathie des adultes, d’affection des parents, ils souffrent d’une maladie chronique : le manque d’estime de soi, le manque de confiance en soi.

Certains, les plus perturbés, se coulent dans leur statut de « nuls » et s’efforcent d’y exceller par les nombreuses transgressions que nous connaissons : les plus perturbateurs, les plus agressifs, les plus absentéistes, les plus insolents, les plus paresseux, les plus inertes, les plus à l’opposé de ce que le système attend d’eux. Il s’agit de nos élèves dont les comportements « anti-système » doivent nous interroger sur ce qu’ils rejettent avec obstination.

 élève

Dans ces cas, le rôle de l’Ecole devient déterminant. Donner à l’enfant l’envie d’apprendre c’est le grand défi de la communauté éducative. Les professeurs d’abord dans leur comportement et leurs attitudes d’empathie sont des accompagnants parfois déterminants pour ces élèves en perdition. Il suffit parfois de peu pour transformer le poids du déterminisme social et familial en éclaircie d’espoir.

 

J’ai connu une professeure qui à chaque trimestre passait une heure de temps à fêter l’anniversaire de ses élèves en les faisant participer à une cérémonie collective de gratifications. Pour certains élèves c’était la seule occasion au cours de laquelle ils recevaient un présent de leur professeur et de la communauté de la classe. Cela n’est pas sans conséquences pour ces élèves en termes de motivation.

 

J’ai connu ces élèves en difficulté qui se mettaient au travail pour faire plaisir à leur professeur.

 

J’ai connu une professeure qui ne se déplaçait jamais dans la cour de récréation sans être accompagnée par une suite d’élèves empressés et en attente d’une marque d’intérêt. Elle illuminait la vie de ces enfants et obtenait d’eux ce qu’elle voulait.

 

Et il y a aussi la qualité du pédagogue. Comment faire aimer sa discipline ? certains élèves allergiques aux mathématiques, deviennent brusquement, au détour d’une rencontre avec un nouveau professeur, enthousiasmés et charmés par les mystères du théorème de Pythagore, des élèves désespérés jusqu’alors par les cours de Français, brusquement illuminés par la magie d’un poème et la qualité qu’un professeur…..

 

Le défi du professeur est, aujourd’hui plus qu’hier, celui de la concurrence des nouveaux média, des moyens surpuissants de la télévision et de l’internet que les enfants pratiquent tous les jours et souvent avec excès et sans discernement. Comment lutter contre cette concurrence ?

 

La réponse est dans le sens. L’Ecole doit être le lieu du sens, le lieu où l’enfant par le travail des enseignants peut construire du sens à partir de toutes les informations qu’il reçoit à l’école, à la maison et dans la vie sociale. C’est pour cela que l’enseignant demeure indispensable. Donner du sens ce n’est pas transmettre des contenus, c’est éduquer. Trouver le lien entre les choses, hiérarchiser les points de vue,

 

Mais il y a aussi pour les enfants et les élèves le nécessaire effort à fournir pour entrer dans la connaissance. La rigueur des apprentissages qui conduit à la maitrise des savoirs, laquelle est ensuite une cause inépuisable de bonheur. Si certains apprentissages peuvent se faire  dans le plaisir (cela dépend beaucoup du pédagogue) d’autres nécessitent sacrifices et discipline. Il faut que cette contrainte soit comprise par l’enfant dans sa famille et par l’élève à l’école.

 

De plus en plus, l’école devient pour les élèves les plus en difficulté dans leur famille, le dernier lieu de socialisation. L’école remplit là sa première fonction éducative : apprendre aux enfants à se connaître, à se respecter, à apprécier leurs différences, à se reconnaître, à faire fleurir la confiance en soi, le sentiment d’appartenance, d’intégration au groupe « classe » ou « école » ou « collège », participant au bonheur de venir en classe le matin.

 

De cela les maîtres sont également comptables sauf à se lamenter sur l’incivisme des uns, la sauvagerie des autres, l’indiscipline, les transgressions, les absences, les déscolarisations…. Sans la moindre chance d’y porter remède.

 

Les maîtres sont comptable du vivre ensemble de leur classe et y porter une attention d’autant plus importante que les élèves concernés sont plus perturbés. Cela demande d’être formés aux techniques de dynamique de groupe, de management, de développement personnel de l’enfant, de pratiques éducatives qui devraient être la base de toute formation des maîtres, avant que d’inculquer les méthodes pédagogiques et les recettes de didactiques disciplinaires.

 

Une première expérience de ce type avec la mise en œuvre du programme « Clefs pour l’adolescence » avait été mise en œuvre dans 10 collèges de Tahiti dans les années 90 à la satisfaction de tous ces établissements, des enseignants, parents, CPE, infirmières, chefs d’établissements avant d’être brutalement mise à l’index par le ministre au motif que la méthode procédait de « dérives sectaires » au dire de ses « conseillers techniques ». Voilà un programme utile qui était pratiqué avec succès dans 14 pays dont le Canada, censuré par quelques technocrates idéologues bien en cour.

 

Le système scolaire Français est celui qui consacre le plus d’heures de cours par an de tous les pays européens soit 913 heures par an, répartis sur le nombre de jours le plus faible soit 140 jours. Le système scolaire Finlandais, le plus performant d’Europe ne consacre que 608 heures de cours à ses élèves et le système Allemand 634 heures, pour des résultats scolaires bien meilleurs. Là encore, la quantité n’est pas gage de pertinence et d’efficacité.

 

Pourquoi ne pas consacrer, au-delà de la norme Finlandaise des 600 heures, du temps pour la socialisation des enfants, leur apprentissage des valeurs de la vie collective, la mise en place de projets de classe, ou d’établissement, le soutien pédagogique, les activités éducatives, le lien avec les parents toutes activités aptes à valoriser la personnalité des enfants, développer leur estime d’eux-mêmes et retisser des liens avec la famille ?  

 

(1) Philippe Meirieu « Oser éduquer » Le Monde du 2 avril 1993.

(2) Alain Bentolila « Urgence Ecole » Août 2007 p20

 

Publié dans Éducation

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article