CODE POMARE

Publié le par N.L. Taram

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POMARE


Que Dieu a donné comme roi à Tahiti, à Moorea et à toutes les îles avoisinantes... A tous ses fidèles sujets salut au nom du vrai Dieu (te Atua mau ra. — Vrai Dieu par opposition aux Dieux indigènes). Dans la bonté que Dieu a pour nous, il nous adresse sa parole. Nous t'avons recueillie pour notre salut. Nous voulons que l'on observe strictement ses commandements. Afin que nous suivions, maintenant, le Chemin des hommes de Dieu, nous vous faisons connaître :

LES LOIS DE TAHITI

I. De ceux qui tuent les personnes. — Les parents qui tuent les nouveau-nés et ceux qui ne sont pas nés, leurs parents ou proches parents ou d'autres personnes ainsi que tous ceux qui tuent leurs semblables, ils mourront tous aussi.
II. Du vol. [On ne précise pas mais il ne s'agit ici que des détournements de nourriture] Quand un individu vole un cochon, il devra en élever quatre : deux pour le propriétaire du porc et deux pour le roi; et s'il n'a pas de porc, il donnera une pirogue double au propriétaire et une pirogue au roi. S'il n'a pas de pirogues, deux rouleaux d'étoffe : un au propriétaire du porc, un au roi; à défaut d'étoffe, ce qu'il aura d'autre. Et il en sera ainsi pour racheter tous les vols de nourriture : le voleur multipliera par quatre l'objet réclamé, deux pour le propriétaire et pour le roi aussi deux. S'il n'a pas de biens, il devra cultiver là terre de celui qu'il a volé. Sinon pour le roi sera sa terre. Il n'aura plus la liberté de fréquenter le sentier où il avait coutume d'aller. Si le roi lui rend sa terre, elle sera rendue. S'il ne la lui rend pas, il n'en aura plus. Ce sont les juges qui diront à ceux qui ont volé, exactement, la peine pour leur mauvaise action.
III. Des porcs. — S'il pénètre un porc dans un enclos et que la nourriture y soit dévorée par ce porc, on regardera si cet enclos était en bon état; ce sont les gens de la Justice qui regarderont si l'enclos était en bon état, ce sont les gens de la Justice qui diront au propriétaire du cochon le dommage. C'est celui-ci, propriétaire du cochon, qui devra donner le prix calculé exactement, même pour la plus petite quantité de nourriture qui aura été dévorée. C'est lui aussi, alors (le propriétaire du cochon) qui devra réparer l'endroit démoli. Si l'enclos est mal entretenu et que les porcs y pénètrent facilement pour que la nourriture soit dévorée par les porcs, il ne faut pas, alors, réclamer de dommages. Si quelqu'un lance quelque chose sur le porc et lui casse une patte ou le frappe et qu'il en soit affaibli, celui qui l'a assommé le prendra pour lui. Il cherchera, alors, un autre porc de la même taille pour le donner au propriétaire du porc. S'il ne trouve pas de porc, il donnera quelque chose d'autre pour son prix et s'il n'a rien il travaillera pour la personne à qui appartient le porc. Ce sont les gens de la Justice qui lui diront son travail pour prix. S'il n'apporte pas ce qu'il doit, s'il ne travaille pas, qu'il soit chassé [c'est-à-dire expulsé de sa terre; on sait que toute terre abandonnée revenait au roi qui en disposait à sa guise].
IV. Des objets volés. — Lorsque quelqu'un vole un objet, et le conserve, s'il vient à vendre cet objet à quelqu'un d'autre et que cet autre sache que l'objet qu'on lui vend a été volé, s'il ne le déclare pas, s'il le cache, c'est voler aussi. Et c'est comme pour le vol même qu'il sera puni; et les personnes qui cachent les objets que d'autres ont volés et qui savent que ces objets ont été volés, c'est voler aussi. Comme pour les voleurs mêmes, semblable sera la punition.
V. .Des objets perdus. — Si quelqu'un trouve un objet perdu, qu'il connaisse le propriétaire à qui appartient l'objet, il doit le rendre alors à la personne à qui appartient l'objet. Si l'objet est bon, on donnera un petit quelque chose. Si c'est un objet mauvais (sans valeur) il ne faut pas alors réclamer de récompense. On le rendra simplement. Si l'on cache l'objet trouvé, connaissant ensuite son propriétaire on le cache encore, c'est voler aussi. Le taux de la punition sera comme pour le vol.
VI. Des échanges. [Nous avons ici les règles du droit commercial tahitien} — Lorsque les gens échangent ou achètent des marchandises si l'acquisition est faite avec connaissance que l'accord soit juste, l'un emportant le sien, l'autre conservant le sien. Si longtemps après on le rapporte, on ne doit pas le reprendre, si on ne le veut pas. Si la personne à qui appartient la marchandise veut reprendre la marchandise qu'on vient lui rendre, c'est à lui de la reprendre, qu'il la prenne. Si la marchandise était mauvaise, à l'achat, et qu'à l'arrivée à la maison, on s'aperçoive que cette marchandise était mauvaise, il est juste alors de la rapporter. Si la mauvaise qualité était connue à l'achat, qu'on l'emporte à la maison, et qu'on la rapporte à la personne propriétaire de la marchandise, on ne doit pas alors la reprendre. Cependant les personnes qui sont malades et à qui d'autres ont apporté la marchandise peuvent renvoyer la marchandise. S'ils la renvoient il est juste de la renvoyer, la personne qui l'a achetée ne l'ayant pas vue. Si le vendeur veut bien la reprendre, qu'il la reprenne. Il ne faut pas que ceux qui ne sont pas acheteurs déprécient la marchandise des autres. C'est mal, il ne faut pas faire cela. A ceux qui n'achètent pas à un marchand et aux vendeurs et acheteurs qui déprécient entre eux, il n'y a rien à dire.
VII. De l'inobservance du Sabbat. (Dans le Code, il y a pour Sabbat — Sabati — les dictionnaires tahitiens ne donnant aucun mot commençant par S, Sabati est devenu Tapati.) — Lorsque les gens font un travail le jour du Sabbat, c'est alors une très grande faute devant Dieu. Les travaux qui ne peuvent pas être laissés, ceux-là, alors, on peut les faire. Non pas comme celui de construire une pirogue, de faire une maison, cultiver et tous autres travaux semblables. Il ne faut pas non plus se promener au loin le jour du Sabbat. Si l'on veut aller dans une localité éloignée vers le Pasteur pour entendre la parole de Dieu, mais pour l'entendre vraiment, il est alors possible d'y aller, mais pas dans un autre but et que ce but soit bien déterminé. Si ce n'est pas dans le but véritable d'entendre la parole de Dieu, alors il ne faut pas, c'est mal. Si l'on veut y aller le Samedi, pour se rendre auprès du Pasteur, c'est alors bien. Si des gens continuent à faire les travaux qu'on vient de défendre, qu'on leur dit de ne pas faire et qu'ils n'obéissent pas, ils travailleront pour le Roi, et ce sont les gens de la Justice qui diront le genre des travaux.
VIII. Des fauteurs de troubles. [Avec l'interprétation très large de rébellion, querelle, esprit de guerre,] Area : à savoir : Pour la clarté de l'article, les 71 délits qu'il sanctionne ont été numérotés, alors que dans le texte, tahitien ils se suivent, chacun, terminé par la particule ra.
[1. Area ra ia faatupu te taata i te tamai ra.] — Ceux qui poussent à la discorde.
[2. la fafau raro haere ra.] — Ceux qui font le mal, en dessous [excitent clandestinement].
[3. la taamu haere i te fatu ra.] — Ceux qui complotent contre le chef [portent des entraves à l'autorité].
[4. Te ara pofaî ra.] — Ceux qui cueillent [les fruits et les produits du sol] le long des chemins [les maraudeurs].
[5. Hufa papai ra.] — Ceux qui provoquent, en se frappant la cuisse [geste indécent, que l'on retrouve chez d'autres Océaniens, réprimé par la nouvelle religion].
[6. Te marotairi ra.] — Ceux qui s'entêtent dans la discussion [discutent avec violence].
[7. Te hie ma te oà ra.] — Ceux qui dédaignent en riant [se réjouissent du malheur d'autrui].
[8. Te orero titia ra.] — L'orateur intempestif [qui intervient d'une manière inconsidérée].
[9. Te taata mutamuta ra.] — L'homme qui bougonne [le groumeur].
[10. Te reo riirii ra.] — La voie mielleuse [l'hypocrite].
[11. Te moe apaapa ra.] — Le sommeil agité [le dormeur agité parce qu'il n'a pas la conscience tranquille].
[12. Te faaitoito ra.] — Celui qui excite la querelle [encourage au mal].
[13. Te pioi aau ra,] — Celui qui contrarie les intestins [les intestins siège des bonnes pensées et des bons sentiments].
[14. Te mata amoamo ra.] — Celui qui cligne des yeux [dans une mauvaise intention].
[15. Te niho aati ra.] — Celui qui grince des dents [signe de la colère, avec ses fâcheuses conséquences].
[16. Te tiaouou ra.] — Celui qui remue, secoue la tête [marquant par là une désapprobation belliqueuse].
[17. Te puhi airoto ra.] — L'anguille qui se cache dans son trou pour digérer sa proie [consommation clandestine d'un produit volé. — Celui qui mange seul en se cachant. — Conduite contraire à l'usage tahitien de partager la nourriture],
[18. Te mamea matatahurî ra.]. — Le calme trompeur [celui qui simule là douceur pour tromper].
[19. Te hopoi pute ra.] — Celui qui prend le sac ou dans le sac. Hopoi pute : hopoi, prendre; pute, anciennement nombril, centre, chose importante. Après l'arrivée des missionnaires protestants, pute, par analogie et extension, prit le sens de bourse, sac, poche, dans lesquels les nouveaux venus enfermaient leurs valeurs monétaires ou autres objets à préserver de la tentation. Hopoi pute devint ainsi et surtout défense et délit de voler de l'argent dans le sac où on le tenait.
[20. Te mata huira ra.] — Le regard fuyant [le sournois],
[21. Te paparia hoiai ra.] — Le coléreux. Te paparia hovai ra. — Les joues en feu.
[22. Te taata tuiau orero ra.] — L'homme aux discours belliqueux. -
[23. Te papai uru vaa ra.] — Celui qui tapote, frappe la proue de la pirogue [marque d'irrespect à l'autorité, l'avant de la pirogue étant l'insigne royal du pouvoir].
[24. Te tia rauti ra.] — Celui qui se dit rauti [rauti : feuille de l'arbuste ti; chant de guerre; celui qui récitait les chants de guerre. Cette fonction de l'ancienne société tahitienne devenait un délit, après la conversion de Pomaré II au protestantisme, d'où son interdiction].
[25. Te haerepo ra.] — Les promeneurs de nuit [c'est-à-dire les harepo, diseurs de traditions sacrées, récitées, la nuit, en de lentes promenades. Membres de la société des aerois, les harepo devenaient des interdits comme les rauti].
[26. Te arihi raro ra.] — Les arihi i raro [ceux dont le rôle était d'exciter à la vigilance et au courage le peuple, les grands prêtres et les chefs dirigeants. Les arihi raro faisant partie de l'ancienne classe dirigeante suivaient le sort, des rauti et des harepo dans l'interdiction réprimée], [27. Te hee ra.] — Celui qui se faufile, passe à l'ennemi.
[28. Te rohi ra.] — L'envieux, le jaloux [te rori : losi en langue samoane avec le même sens].
[29, Te fa opu tii ra.] — Celui qui se gonfle [à l'imitation du tii dieu secondaire au gros ventre].
[30. Te faa uruai upoo ra.]. — Celui qui se monte, lève trop haut la tête [indices d'esprit séditieux],
[31, Te ta vai mania ra.] — Celui qui fait l'eau dormante," donne l'apparence de l'eau tranquille [alors que le fond est tout autre].
[32. Te faatomo hau ra.] — Celui qui essaie de taire couler [tomber] le gouvernement.
[33. Te vavahi vaa ra.] — Celui qui tente de démolir la pirogue [c'est-à-dire l'autorité dont l'insigne est la pirogue royale].
[34. Te tuati nana ra.] — Celui qui réunit des bandes, des troupes.
[35. Te haavarea ra.] — Celui qui endort, avec des mensonges [qui ment pour tromper].
[36. Te fa uta rafare ra.] — La querelle, à propos d'un fau [c'est le sens littéral de fautarafare qui contient fau ancien chef suprême et casque de guerre. Les discussions sur le fau étaient susceptibles de développer un état d'esprit à la fois renié et hostile au roi].
[37. Te haavivo parau au ra.] — Celui qui vous abuse, au son agréable du vivo [la flûte tahitienne]. [38. Te tapu taura ra.] — Celui qui coupe la corde [c'est-à-dire le lien ; rupture d'accord, de promesse, de parole].
[39. Te hahae haa pora ra.]~— Celui qui détériore Vhaapora [panier à offrandes utilisé, lors de la fête des prémices. Cette détérioration était considéré comme un manque de respect au roi].
[40. Te faarue honoa ra.] — Celui qui abandonne (viole) un accord.
[41. Te honore apaa ra.] —Celui qui arrache les vêtements de cérémonie à un dignitaire [aux pasteurs dans l'exercice du culte].
[42. Te ti hema urio ra.] — Celui qui parle mal des détenteurs du salut des gens [les pasteurs protestants].
[43. Te pito a fenua ra.] — Le lâche envers son pays.
[44. Te urutanu rua ra.] — Celui qui plante deux arbres à pain [c'est-à-dire qui a deux opinions ou deux chefs. L'article s'applique aux Tahitiens opposés aux nouvelles idées du roi].
[45. Te putii taai e ra.] — Les tresses attachées séparément. [Dans un but d'hygiène avait été imposé la coupe à ras des cheveux; d'où l'interdiction des tresses qui étaient l'ornement des cheveux longs.]
[46. Te rae hiehie ra.] — Le front plissé [signe de colère].
[47. Te mata faaneneva ra.] — L'œil de l'homme fou [simulation de tromperie],
[48. Te reo tairiiri ra.] — La voix qui frappe [le hâbleur],
[49. Te tahitohito ra.] — Celui qui parle, répond avec insolence.
[50. Te ahi tahutahu ra.] — Le feu constamment allumé, le feu du sorcier [propos incendiaires de conséquences mauvaises].
[51. Te faa upaparia ra.] — Celui qui met joue contre joue [qui parle à voix basse, à l'oreille, par manque de franchise].
[52. Te tapoipoi ra.] — Celui qui dissimule, qui cache [dans un sens très général],
[53. Te panaonao ra.] — Celui qui introduit la main dans le panier, dans le sac [au propre et également au figuré : qui se mêle à l'excès des affaires d'autrui].
[54. Te matamata taua ra.] — Le regard, en dessous, trompeur.
[55. Te ono ra.] — Celui qui se venge [ici apparaît non seulement la nouvelle idée de pardon chrétien mais aussi celle de la punition légale],
[56. Te ohu e raai ra.] — Le turbulent qui brise, avec dommages.
[57. Te opu tu tai tetetete ra.] — Le ventre qui fait beaucoup de bruit [c'est-à-dire celui dont le ventre fait beaucoup de bruit. Pomaré II interdisait ainsi à ses sujets ce qu'on avait dû lui recommander d'éviter en société].
[58. Te maere raufaina ra.] -— Celui qui donne son attention, son admiration à l'étranger inférieur [donc autre que le missionnaire et sans doute quelques autres mais tous sympathisants].
[59. Te papauri e te papatea ra.] —Les gens de mauvaise condition et les papatea [nom de quelques chefs principaux; les uns et les autres considérés par Pomaré II comme hostiles à sa personne et à sa conversion].
[60. Te moe anae ra.] — Le sommeil anxieux [on a déjà vu le « sommeil agité ». On y revient parce que le fidèle au roi et le nouveau converti sont gens au sommeil paisible. Les autres ne peuvent être que des excités préparant une mauvaise action contre le roi].
[61. Te rehovahaiti ra.] — Ceux qui, par leurs propos, engendrent des troubles [le rehovahaiti est le bavard qui brouille. C'est aussi la râpe taillée dans la coquille « Cyprœa tigris » pour gratter l'arrowroot (pia) et le fruit de l'arbre à pain (uru) ].
[62. Te ati noi ra.] — Celui qui mord méchamment, sauvagement.
[63. Te taraire tiapapa ra.] — Celui qui fait rompre la paix établie entre partis précédemment hostiles.
[64. Te uhi tia moana ra.] — Celui qui utilise profondément, au bas-ventre et dans le dos, l'instrument à marquer la peau [c'est-à-dire le peigne à tatouer; cette pratique avait occasionné de graves accidents relevés par les missionnaires médecins.].
[65. Te été rauaha ra.] — Le panier trop cuit [il s'agit du panier contenant les aliments mis au four tahitien; trop cuits, ils perdaient leur saveur. C'était une faute contre la cuisson à point appréciée de tous].
[66. Te aparuru aroa ra.] — Consultation de la divinité au sujet de la guerre et de la paix [ancienne coutume prohibée].
[67. Te rama ra.] — Les prétextes pour tromper [stratagèmes de duperie].
[68. Te haiohaere noa ra.] — Feindre d'aller très lentement [dans le but caché d'une mauvaise action].
[69. Te feai ra.] — Le furieux, le querelleur.
[70. Te etehuhit ra.] — L'abeille sauvage sur le panier [on chasse et on tue l'abeille qui vient sur le panier contenant la nourriture. Elle représente, ici, un être nuisible à arrêter avant qu'il n'ait accompli son mauvais dessein].
[71. 0 anaanateurumea ra.] — Le guerrier valeureux dans le camp adverse [donc à redouter et à intimider par menace de sanction sévère].
Les personnes qui agiront dorénavant ainsi (comme il vient d'être défendu en 71 états ou définitions) commettront une faute; on ne devra jamais approuver ces personnes. Si le roi leur pardonne, ce sera alors fini, mais si le roi ne pardonne pas, il n'y aura plus rien à faire.
Cette loi peut entraîner la mort. Les gens peuvent mourir pour l'avoir transgressée. Il ne faut pas que nous agissions comme il est interdit de faire. (Les répétitions et le ton pour convaincre dénotent un esprit paternel de bonté et d'indulgence qui mérite d'être remarqué. En 1821, le code Pomaré, revu et augmenté, devint le code Tamatoa pour les Iles de Raiatea, Taha, Bora Bora et Maupiti. La fin de l'article VIII, toujours relatif aux fauteurs de troubles, montre l'évolution des esprits, en deux ans. Il est ainsi conçu : « Celui qui transgresse ces lois faites par la royauté et les chefs de' ce pays. Celui qui agit ainsi, sera jugé avec beaucoup d'attention et condamné à une peine juste prononcée par les juges ». Le texte de Pomaré II était mieux adapté à la nature indigène.)
IX. De deux femmes pour un homme. — II n'est pas juste qu'il y ait deux femmes pour un seul homme, non plus deux hommes pour une seule femme, cela ne s'accorderait pas avec la loi nouvelle à observer. Cependant, l'homme qui a déjà deux femmes, d'après les mœurs païennes, laissons-le simplement, la loi ne verra pas de faute à cela. Toutefois, s'il meurt une de ses femmes, l'autre restant vivante, il ne devra plus en avoir deux.
X. De la femme déjà abandonnée. — L'homme qui a abandonné une femme à l'époque païenne et de ce fait a pris une autre femme, il ne faut pas qu'il retourne vers l'ancienne femme abandonnée. Il ne faut pas non plus que la femme retourne vers le mari anciennement abandonné. Comme (sous-entendu le font) tous les païens, termine l'article.
XI. De la femme légère (tara vahiné) et de l'homme léger (tara tane). — Nous avons traduit « tara vahiné » et « tara tane » par femme légère et homme léger, restant ainsi dans l'esprit de l'article XI. Le dictionnaire de la mission protestante traduit «tara», pris dans cette acceptation par « sorte de désordre ». Il se pourrait que « tara » soit une corruption 'et une adaptation tahitienne de l'adjectif anglais « adulterate » (terate == tara). Dans l'article XI qui est assez long, on ne trouve le mot « tara » qu'à la première ligne. Voici sa traduction littérale : Lorsqu'un homme léger prend une autre femme, la véritable femme se fâchant alors et qu'elle rejette cet homme qui était à elle, qu'elle le rejette. Si elle désire s'unir à un autre homme, qu'elle le prenne seulement. Cependant, il ne faudra pas que le mari qui aura fauté s'unisse à une autre femme. Qu'il vive seul. Si la femme qu'il a ainsi maltraitée meurt, alors il lui sera possible de s'unir à une autre femme. De même la femme qu'un autre aura pris, si le véritable mari s'en trouve fâché et qu'il rejette cette femme qui était à lui, qu'il la rejette. S'il désire s'unir à une autre femme, qu'il s'unisse seulement. Cependant il ne faudra pas que la femme qui a fauté s'unisse à un autre homme. Qu'elle vive seule. Si l'homme ainsi maltraité meurt, alors il lui sera possible de s'unir à un autre homme. Ce sont les juges qui diront leur punition, à ceux qui prennent la femme unie à un homme. Voici la punition : ils apporteront, en grand nombre, de bonnes choses aux juges et ce sont ceux-ci qui les donneront à celui dont la femme a été ravie. S'ils ne payent pas en bonnes richesses, s'ils ne donnent pas le prix fixé, on les saisira jusqu'à ce qu'il ne leur reste plus aucun bien, comme prix de la femme qu'ils auront ravie.
XII. De l'abandon du mari et de l'abandon de la femme. — Lorsqu'un homme abandonne sa femme, qui n'a commis aucune faute, qu'on le conseille. Ce sont les gens de la justice qui le conseilleront pour qu'il reprenne sa femme. S'il ne se rend pas à. leurs conseils, qu'on le chasse. Il ne pourra pas reprendre une autre femme. Si la femme qu'il a abandonnée meurt, alors seulement il lui sera possible de prendre une autre épouse. Cependant la femme qu'il aura abandonnée pourra, elle, prendre un autre homme. La femme qui abandonne, sans raison, le mari qui n'a commis aucune faute, sera jugée de la même façon.
XIII. De celui qui ne donne pas à manger à sa femme. — Lorsque le mari ne donne pas à manger à sa femme au point de la laisser mourir de faim, que les gens de la justice conseillent le mari. S'il ne se rend pas à leurs conseils et que sa femme s'en aille pour la raison de manquer de nourriture, que cet homme soit chassé. Il ne pourra jamais plus prendre une autre femme. Cette loi le lui interdit. Quant à la femme qui aura été ainsi maltraitée, si elle désire un nouveau mari, à elle seule de le décider.
XIV. Du mariage. — Le mariage avec une femme, c'est le contrat de deux personnes, entre un homme et une femme pour qu'ils se marient tous deux, mais non avec un vrai frère ou avec une vraie sœur. Avec des parents éloignés ou avec d'autres personnes, il est possible de se marier. C'est un missionnaire qui mariera. Ce ne sont pas les juges qui marieront. Les gens qui désirent se marier iront le dire à un missionnaire, il ne sera pas nécessaire de le dire à un juge. C'est le missionnaire, également, qui dira et fera comprendre à tous si c'est bien. Il se pourrait qu'il soit mal d'approuver ce mariage. S'il n'y a absolument rien de mauvais (de contraire), il sera bien de se marier. Voici le mal ; celui-là a peut être abandonné sa femme dans un pays pour aller dans un autre pays et mentir pour se remarier. Ceci ne sera pas du tout accepté en application de la loi nouvelle. Ce qui vient d'être dit s'appliquera aussi pour la femme envers le mari. Pour cela, le missionnaire informera le public. Peut-être le public connaîtra les mauvais agissements de l'un ou de l'autre. L'ayant dit à un missionnaire, le missionnaire connaissant le mal, alors l'homme et la femme ne pourront se marier. S'il n'y a rien de mauvais, il sera bien de se marier. Le jour de la prière, tous assemblés, le missionnaire annoncera le mariage en disant publiquement : un tel et une telle vont s'unir. Alors tout le monde cherchera s'il n'y a aucun mal à ce qu'ils s'unissent. Quand arrivera le jour du mariage, les gens viendront aussi pour en prendre connaissance. C'est aussi le missionnaire qui ordonnera au mari de prendre la main droite de la femme. Le missionnaire dira au mari : tu prends aujourd'hui cette femme pour «ta vraie femme; tu prendras bien soin d'elle jusqu'à sa mort. Le mari répondra : oui. Alors le missionnaire se tournant vers la femme ordonnera à la femme de prendre la main droite du mari et il lui dira : tu prends cet homme pour vrai mari, tu lui obéiras et tu auras de la considération pour lui jusqu'à la mort. La femme répondra : oui. Quand cela sera terminé, alors, le missionnaire dira au public : l'union de ces êtres devenus vrai mari et véritable épouse est faite devant Dieu et devant tous les hommes. C'est le missionnaire qui inscrira leurs deux noms dans le Livre des Mariages. Ainsi ce sera bien. Il est interdit de s'unir clandestinement. C'est mal. Il est bien de s'unir religieusement.
XV. Du mensonge. — Lorsque des personnes mentent habituellement, tiennent des propos inexacts, mentent avec témérité, accusent faussement de vol et de meurtre, d'avoir pris une femme ou de toutes autres choses mal fondées qui circulent, sans que l'on prenne garde, si ces discours ou ces paroles expriment la vérité, les personnes qui agissent ainsi commettent, alors, une très grande faute. Que les quatre longueurs de l'endroit qu'elles devront débrousser (sous-entendu pour cette faute) soient bien mesurées avec, comme largeur, deux « rea » (le reà, en 1819, représentait la mesure anglaise fathom de 1 m. 82), la partie de route assignée suivant exactement la partie que d'autres auront déjà défrichée. Pour un mensonge, un peu plus petit, c'est exactement deux (sous-entendu reà) de longueur qu'ils devront défricher pour punition et de même pour la largeur. Pour un mensonge plus petit encore, un (sous-entendu rea) exactement, il devra débrousser également pour la largeur. Pour un tout à fait petit mensonge, il n'y aura pas de peine; on jugera seulement et lorsque le jugement sera prononcé, la faute ne devra plus se reproduire. Quand sera terminée la route, que les gens auront défrichée pour avoir fauté, qu'ils auront acquitté leur peine, ce sera tout. Cependant, lorsque les herbes repousseront sur la route, il faudra les arracher de nouveau afin de ne pas l'abandonner. Ceux (c'est-à-dire les propriétaires de la terre traversée par la route) à qui appartient la partie précédemment défrichée, la nettoieront afin que le passage reste beau et soigné. Ils remonteront le centre de la route pour en abaisser les bords afin que l'eau coule sur les bords, que l’on ne soit pas surpris par les pluies et que le milieu où les gens marcheront soit sec. Ainsi la route sera bien. Il se peut que les parents crient et veuillent tous aller faire le travail de celui qui aura fauté. C'est à eux alors de le faire, qu'ils le fassent. Le chef leur donnera davantage à défricher et lorsque sera complètement terminé la partie à débrousser et désignée par lui, alors celui qui a fauté aura payé le prix de sa peine. Ce sont les juges qui, maintenant, diront leur punition aux gens qui mentent communément. Lors du jugement, les gens de la justice fixeront les punitions afin que les menteurs rachètent, avec attention et entièrement leurs mensonges.
XVI. Des juges. — Les îotaï (les îotai représentaient la seconde classe des chefs, ces derniers ayant au-dessus d'eux les grands chefs). Les îotaï et ceux qui prônent la parole de Dieu jugeront tous les cas portés à leur connaissance. Suit l'énumération de 707 juges pour les 23 divisions territoriales de Tahiti et de Moorea, à cette époque.
XVII. De la forme des jugements. — Lorsqu'une faute est commise les victimes ne devront jamais se venger de ceux qui les ont maltraités. Le cas doit être porté à la connaissance des juges qui diront le jugement. La faute examinée, qu'il soit demandé à l'accusé de quel pays il est. S'il vient d'ailleurs, il sera conduit devant le tribunal de son pays pour être jugé encore. Les témoins devront suivre. La faute examinée, les juges diront la peine. Deux ou trois témoins sont nécessaires. Un seul ne suffit pas pour châtier. Si personne ne peut témoigner, il ne faudra pas punir, la liberté sera rendue.
XVIII. Des maisons de justice. — Que des maisons où sera rendue la justice soient bâties autour de Tahiti et de Moorea. (Ici, 22 emplacements spéciaux sont indiqués pour Tahiti, et 8, sans précision de lieux pour Moorea.) Dans ces maisons seront jugés tous les cas. Toutes ces maisons n'auront pas d'autre utilisation. XIX. Des lois en général. — Cette loi faite par les grands chefs et les chefs sera placée sur la porte de toutes les maisons de justice de Tahiti et de Moorea, afin que tout le monde la connaisse.

Pour conclure, je dirai que le premier code tahitien, rédigé sur un ton à la fois paternel et bourru, réprobateur et conciliant, pour des indigènes façonnés par la coutume sans rapport avec la loi européenne, contenait, l'article VIII étant apprécié à part, quelques innovations acceptables. La plupart étaient prématurées et bien sévères pour un peuple dont Victor Ségalen, après les « Immémoriaux », voulait écrire la fiction moderne sous le titre «Le Maître du Jouir», emprunté à une sculpture sur bois de Paul Gauguin.
La cordiale et souriante nature du Tahiti, empreinte de poésie et de fierté aurait mérité une meilleure compréhension, mais la faiblesse de toute colonisation n'est-elle pas de ne pouvoir comprendre immédiatement ceux que l'on veut instruire et éduquer.
L. J. BOUGE, ancien gouverneur de Tahiti.

Cet article est extrait du "Journal de la Société des Océanistes" - Tome VIII N° 8 de Décembre 1952 - MUSEE DE L'HOMME - PARIS
 

Publié dans Histoire

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