LAMARTINE

Publié le par N.L. Taram

"En m'attachant au lac du Bourget et en m'incrustant dans ce petit coin de Savoie, qu'est la Chautagne, je n'avais pas conscience d'être sur les lieux qui ont inspiré ces beaux vers. Leur romantisme un peu désuet, ne me gêne pas et je n'ai à faire aucun effort pour imaginer les émotions ressenties par Lamartine." Christian Savel
 

 Le lac du Bourget

(Lac du Bourget) 
 
Alphonse-Marie-Louis de LAMARTINE
MÂCON 21 octobre 1790 - PARIS 28 février 1869
 
En 1816, revenant du château de Chatillon la tempête le surprend près de l’Abbaye d’Hautecombe située sur les bords du lac et il sauve de la noyade une jeune femme Julie Charles, l'épouse d'un célèbre physicien. Ils se réfugient dans l'auberge des pêcheurs près de l’abbaye puis reprennent le chemin d'Aix-les-Bains. « J’ai sauvé avant-hier une jeune femme qui se noyait, elle remplit aujourd’hui mes jours » écrira-t-il plus tard. Il découvre avec ravissement que Julie est sa voisine de chambre à l'hôtel Chabert. Il font ensemble de longues marches, surtout le chemin de Coëtan à Tresserve d’où ils peuvent admirer le lac en contrebas, à l’ombre de châtaigniers.

château de Chatillon                                     (Chateau de Chatillon)

 
En 1817, il est de retour à Aix-les-Bains (1) où il souffre de l'absence de Julie, confie ses tourments aux eaux du lac au milieu d'une nature indifférente C'est là qu'il confiera sa nostalgie et son chagrin à sa plume et qu'il composera le long poème le Lac, traduisant son angoisse intime autant que celle de la fuite du temps. Il ne reverra pas Julie qui mourra de tuberculose le 18 décembre 1817. Elle sera aussi un peu plus tard la source de l’inspiration des Méditation poétiques.
 
(1)Lamartine séjourna à huit reprises à Aix-les-Bains. La pension Perrier, devenue l'hôtel Chabert, fut vendue aux enchères et achetée par la ville en 1920 pour y construire les thermes. Le mobilier de Lamartine se trouve maintenant au musée Faure où sa chambre d'alors a été reconstituée
 
                                           ----------o----------

 

Abbaye d'Hautecombe

                                 (Abbaye d'Hautecombe)

Une version inédite publiée en 1873 par Valentine de Cessiat, nièce et fille adoptive du poète
_________________
 
ODE AU LAC DU BOURGET...
 
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle? emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?
 
O lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et, près des flots chéris qu'elle devait  revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !
 
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes;
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés;
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.
 
Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
 
Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos,
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :
 
« O temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
 
« Assez de malheureux ici-bas vous implorent;
Coulez, coulez pour eux;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;
Oubliez les heureux.
 
« Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit;
Je dis à cette nuit : « Sois plus lente » ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.
 
« Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;
Il coule, et nous passons ! »
 
Elle se tut : nos yeux se rencontrèrent;
Des mots entrecoupés se perdaient dans les airs;
Et dans un long transport nos âmes s'envolèrent
Dans un autre univers.
 
Nous ne pûmes parler; nos âmes affaiblies
Succombaient sous le poids de leur félicité;
Nos cœurs battaient ensemble, et nos bouches unies
Disaient : Éternité !
 
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?
 
Hé quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ? quoi ! tout entiers perdus ?
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus ?
 
Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces  extases sublimes
Que vous nous ravissez ?
 
O lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !
 
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux !
 
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les  bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés !
 
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit et l'on respire,
Tout dise : « Ils ont aimé ! »
 
Aix en Savoie, septembre 1817

 

Rocher-médaillon BMP

Photos:
Le château de Chatillon et près de l'extrémité gauche du petit port, le rocher où Lamartine venait s'asseoir, pour méditer et contempler le lac. Une plaque a été apposée en souvenir de Lamartine et d'Elvire.
 L'abbaye Royale d'Hautecombe est la nécropole des comtes de Savoie, des ducs de Savoie puis des rois et reines d'Italie.
  
----------o----------
 
Christian Savel nous propose une suite, toujours extraite du recueil "Les méditations"
  

le vallon Lamartine 

Le Vallon
 
Méditations poétiques
 
Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses vœux importuner le sort;
Prêtez-moi seulement, vallons de mon enfance,
Un asile d'un jour pour attendre la mort.
 
Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée:
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.
 
Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en serpentant les contours du vallon;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.
 
La source de mes jours comme eux s'est écoulée,
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour:
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
N'auras pas réfléchi les clartés d'un beau jour.
 
La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne,
M'enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux;
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.
 
Ah! C'est là qu'entouré d'un rempart de verdure,
D'un horizon borné qui suffit à mes yeux,
J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
À n'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux.
 
J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie,
Je viens chercher vivant le calme du Léthé;
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie:
L'oublie seul désormais est ma félicité.
 
Mon cœur est en repos, mon âme est en silence!
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance,
À l'oreille incertaine apporté par le vent.
 
D'ici je vois la vie, à travers un nuage,
S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé;
L'amour seul est resté: comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.
 
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu'un voyageur, qui, le cœur plein d'espoir,
S'assied avant d'entrer aux portes de la ville,
Et respire un moment l'air embaumé du soir.
 
Comme lui, de nos pieds secouons la poussière;
L'homme par ce chemin ne repasse jamais:
Comme lui, respirons au bout de la carrière
Ce calme avant-coureur de l'éternelle paix.
 
Tes jours, sombres et courts comme des jours d'automne,
Déclinent comme l'ombre au penchant des coteaux;
L'amitié te trahit, la pitié l'abandonne,
Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.
 
Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime;
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours;
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.
 
De lumière et d'ombrage elle t'entoure encore;
Détache ton amour des faux biens que tu perds;
Adore ici l'écho qu'adorait Pythagore,
Prête avec lui l'oreille aux célestes concerts.
 
Suis le jour dans le ciel, suis l'ombre sur la terre;
Dans les plaines de l'air vole avec l'aquilon,
Avec les doux rayons de l'astre du mystère
Glisse à travers les bois dans l'ombre du vallon.
 
Dieu, pour le concevoir, a fait l'intelligence;
Sous la nature enfin découvre son auteur!
Une voix à l'esprit parle dans son silence,
Qui n'a pas entendu cette voix dans son cœur?
Alphonse de Lamartine
 

Chateau de Pupetiére

 
L'enfance de Lamartine à Milly
Lorsque l'on s'adresse aux habitants de Milly (Milly-Lamartine), ils diront légitimement, que ce vallon est le leur, puisque Lamartine a vécu là durant son enfance.
La campagne environnante est belle, certes, mais il y a peu de points communs avec les évocations du poème.
Le poète romantique n'a de vérité que sa propre inspiration. Lamartine l'a trouvée au Grand-Lemps, chez son ami Aymon de Virieu, lors des escapades qu'ils firent dans la haute vallée de la Bourbre, à proximité des ruines de l'ancien château des « de Virieu » (à l'emplacement de l'actuel château de Pupetière).
 
Sur le romantisme, Baudelaire nous apporte l'éclairage suivant :
« Le romantisme n’est précisément ni dans le choix des sujets ni dans la vérité exacte, mais dans la manière de sentir »
« La philosophie du progrès l'explique ainsi : comme il y a eu autant d’idéaux qu’il y a eu pour les peuples de façons de comprendre la morale, l’amour, la religion, etc., le romantisme ne consistera pas dans une exécution parfaite, mais dans une conception analogue à la morale du siècle »
 
Chateau de Pupetière parcCommentaire de l'auteur, sur la sixième méditation
(Œuvres complètes de Lamartine (1860)/Tome 1/Le Vallon/Commentaire)
Ce vallon est situé dans les montagnes du Dauphiné, aux environs du Grand Lemps ; il se creuse entre deux collines boisées, et son embouchure est fermée par les ruines d’un vieux manoir qui appartenait à mon ami Aymon de Virieu. Nous allions quelquefois y passer des heures de solitude, à l’ombre des pans de murs abandonnés que mon ami se proposait de relever et d’habiter un jour. Nous y tracions en idée des allées, des pelouses, des étangs, sous les antiques châtaigniers qui se tendaient leurs branches d’une colline à l’autre. Un soir, en revenant au grand Lemps, demeure de sa famille, nous descendîmes de cheval, nous remîmes la bride à de petits bergers, nous ôtâmes nos habits, et nous nous jetâmes dans l’eau d’un petit lac qui borde la route. Je nageais très-bien, et je traversai facilement la nappe d’eau ; mais, en croyant prendre pied sur le bord opposé, je plongeai dans une forêt sous-marine d’herbes et de joncs si épaisse, qu’il me fut impossible, malgré les plus vigoureux efforts, de m’en dégager. Je commençais à boire et à perdre le sentiment, quand une main vigoureuse me prit par les cheveux et me ramena sur l’eau, à demi noyé. C’était Virieu, qui connaissait le fond du lac, et qui me traîna évanoui sur la plage. Je repris mes sens aux cris des bergers.
 
 
Depuis ce temps, Virieu a rebâti en effet le château de ses pères sur les fondements de l’ancienne masure. Il y a planté des jardins, creusé des réservoirs pour retenir le ruisseau du vallon ; il a inscrit une strophe de cette Méditation sur un mur, en souvenir de nos jeunesses et de nos amitiés ; puis il est mort, jeune encore, entre les berceaux de ses enfants.
 
Légende des photos:
–  Le vallon se situe au-dessus du château et monte sur la droite.
–  Le château de Pupetière. Une belle bâtisse de style néo-médiéval, construite sur les ruines de l'ancien manoir des « de Virieu ».
–  Les ruisseaux évoqués dans le poème, ont été captés pour alimenter les étangs du parc du château.

 

le vallon ruisseaux

Merci à Christian Savel pour ces documents et ses belles photos.

 

 

Publié dans Littérature

Commenter cet article