LE SERVICE MILITAIRE (5)

Publié le par N.L. Taram

IX - L'exil

 

UTA 01 07 64

 

1er juillet 1964, me voilà à l'aéroport de Tahiti-Faa'a après un séjour de 11 mois et 8 jours à Cythère. Une ambulance de l'armée amène un militaire qui partira avec moi ; il est rapatrié en raison d'un souffle au cœur. Le responsable me demande de rester près de lui ; pas de problème, tout va bien se passer jusqu'à Paris. Première escale, Honolulu, le contrôleur vérifie mes bagages et regarde dans mes coquillages, s'il n'y a pas encore la bestiole ;Los Angeles, rapide et sans histoire ; Montreal, une superbe descente sur le Saint-Laurent ; et enfin  Paris.

 

val-de-graceLà, ça se complique : une ambulance m'attend pour m'amener au Val-de-Grâce (hôpital militaire). Je m'étonne auprès de l'infirmier et lui précise que le malade, c'est mon compagnon de voyage. Il me montre son ordre de mission, c'est bien de moi qu'il s'agit. Il demande au collègue de patienter, une autre ambulance viendra certainement le chercher. Je me retrouve au Val-de-Grâce devant le médecin de permanence qui n'a pas l'air au courant ; je lui dis que cela doit être une erreur car habituellement les arrivants d'outre-mer passent par la caserne de Clignancourt. Il a quelques doutes et me demande mon carnet de santé que je n'ai pas ; il hésite, me demande si je vais bien, si je ne suis pas fatigué, si je n'ai pas des douleurs, si je ne prends pas des médicaments. Finalement, il me demande de patienter à la réception, il va envoyer un message par sécurité. Tssss, tssss... Et j'ai plus de nouvelle de mon conpagnon de voyage.

 

Je me décide : je laisse mes bagages à la réception après avoir offert quelques colliers de coquillage aux militaires de service, je prends un taxi pour la caserne de Clignancourt. Au bureau des arrivées, c'est la queue ; je prends la file, arrivé à mon tour, je donne mon ordre de mission et mon livret militaire au préposé, celui-ci remplit une permission et un bon de voyage en train jusqu'à Montpellier et... "Au suivant !"

Je reprends un taxi pour le Val-de-Grâce, je lui demande de m'attendre devant la porte, je récupère mes bagages et... direction "gare de Lyon".

 

 

 Livret militaire1

Le 4 juillet 1964 à l'aurore, je suis à Montpellier...

 

Mes amis m'attendent, ils partent en balade en Espagne pour une quinzaine de jours. Mais je renonce, je suis à plat ; le voyage, les derniers évènements et, surtout, la vie que j'ai mené lors de mon dernier mois à Tahiti, m'ont achevé. Repos complet, je sors un peu tout les jours, je fais le tour du quartier et, de temps en temps, je m'appuie au mur car j'ai des vertiges. Un vieux souvenir me revient...

Mon vieil ami depuis l'école communale, Georges Tremoulet, qui habitait à deux maisons de chez moi, c'était engagé dans la marine à 18 ans. En 1960, ayant terminé son engagement, il revient au quartier ; on le voit très peu, un vrai zombie, il ne parle à personne et, un jour, il disparait. J'ai demandé à son père où il était, il me répondit "il est parti à Marseille pour se faire embaucher sur un bateau et repartir à Tahiti".

 

Livret militaire2Je comprends tout : le 15 juillet, je suis au bureau de recrutement pour faire une demande de rengagement pour 2 ans... au 5ème Régiment Mixte du Pacifique. L'adjudant me dit que je dois mettre plusieurs choix, je rajoute le 57ème bataillon de commandement et de soutien du Pacifique à Arue et je précise que c'est ça ou rien. J'attendrai cinq mois pour recevoir la réponse et réembarquerai le 4 janvier 1965.

 

Je vais beaucoup mieux, je suis même en pleine forme. Tous les jours, je vais rendre visite à mon ami Jean-Pierre Rigail, de la sixième à la première au lycée ensemble, c'est devenu une grande amitié ; je lui faisais ses devoirs de math et de physique et lui me faisait mes devoirs de français et d'anglais (échec complet au BAC pour tout les deux ). Il est photographe au journal Midi-Libre et ne travaille que le soir et dort tard le matin. 

 

Céleste Rigail1 

Mais sa chère mère, Céleste, s'est mise à la peinture et tous les matins nous travaillons ensemble. Je suis nul en peinture mais j'ai de beaux restes du lycée où j'étais premier en dessin et puis, revenant de Tahiti, j'ai plein de couleurs dans la tête, des impressions et j'ai enfin compris Gauguin.

 

Avant midi, avec Jean-Pierre, nous partons à la chasse dans les environs. Rassurez-vous, nous n'avons jamais tué une bestiole ; notre promenade commençait par un bon repas dans une auberge, ensuite une sieste sous les pins parasols, une promenade, parfois des champignons et retour pour le boulot.

 

(visite à Tahiti de JPR en 1975)

JPR 1975

Lors de ses jours de repos, nous finissions la soirée à Nîmes ou Séte dans des endroits "malfamés". Les soirs où il travaillait, j'allais danser au cercle des étudiants (rue de la Croix d'or) avec sa sœur et son amie. Je les raccompagnais chez elles dans la soirée et allais récupérer mon copain à la sortie du journal.

 

Six mois à ce régime, j'étais bon pour repartir, gonflé à bloc et sans un rond. Un soir en boite, lors d'un blues langoureux,  j'ai même déclaré à ma danseuse que, quoiqu'il arrive, je repartirai. Elle ne m'en a pas voulu, je pense qu'elle était plus intéressée par Jean-Pierre que par un oiseau migrateur... (elle va surement me lire, ce qui la fera sourire, moi je tire une larme à l'œil car je pense souvent à eux)

 

RuedelaLoge1950

(Montpellier, rue de la Loge en 1950)

 

L'hiver approche, il commence à faire froid et je n'ai pas encore de réponse. Je ressors mes vieux vêtements d'hiver, pas question d'acheter du neuf, je partirai...

Début décembre, je suis avisé que le 5ème RMP est favorable pour me reprendre. Mi-décembre, le bureau de recrutement de Montpellier m'envoie à Marseille. Je reste deux jours là-bas et j'arrive à faire comprendre aux chefs que les départs  pour le Pacifique ont lieu à Paris (ma parole, ils ne savent pas que la guerre d'Algérie est finie ?). Finalement, on me délivre un ordre de mission pour Paris, caserne Clignancourt et le 4 janvier 1965, j'embarque à nouveau pour Cythère, toujours par la voie aérienne de l'Asie. 

 

Paris, le 4 janvier 1965

"Chère maman,

Après un voyage assez fatiguant quoiqu'assis, je suis arrivé à Paris à l'heure prévue. Mon départ a lieu ce soir à 20h05 comme prévu par Le Bourget. Je m'en vais avec un groupe de 10 militaires de la coloniale. A la caserne Clignancourt, j'ai rencontré une quinzaine de militaires du 5ème RMP (comme moi, reconnaissable au béret vert) qui revenaient de Tahiti. On a discuté toute la matinée et tous m'enviaient. J'ai appris que mon copain était toujours là-bas... 

 

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X - Une si longue absence

 

Pendant mes vacances involontaires du 1er juillet 1964 au 3 janvier 1965, le groupe Génie/Légion (5ème RMP) continuera à œuvrer.

Les travaux du camp d'Arue avancent bien : baraques Fillod, hangar HV9, mess sous-officiers près de la "Source de la Reine", remblaiement total des marécages, place d'armes,...

 

5°RMP ARUE8

 

Durant les années 1964-65, le 5ème RMP réalise les routes de Tefaana et du « maître ouvrier Launay » dans la vallée de l’Ahonu, lance le pont flottant de Fare Ute, relève des digues de rivières et lutte contre les incendies dans la montagne Fare Rau Ape sur l’île de Tahiti.

 

Motu Uta 1

 (pont Bailey sur bateaux reliant Fare Ute au motu Uta)

 

Ahonu1

La route dans la vallée de l'Ahonu permettra la construction d'un captage d'eau qui fonctionne toujours. Ce petit barrage fera la joie des enfants (dont les miens 20 ans plus tard).

 

Pourquoi le nom de "maître ouvrier Launay" ? : " Un triste souvenir. Au fond de la vallée de la Ahonu, on peut voir entre la route et la rivière, une grosse pierre de 1,50 m de hauteur, qui commémore la mort accidentelle du maître ouvrier René Launey lors des travaux de percement de la route d’accès à la vallée." >>>

 http://www.tahitiheritage.pf/fiche-pierre-commmorative-de-lahonu-23626.htm

 

 Vallée Ahonu 1965 66

 Une anecdote d'un collègue de René Launay, Jean-Claude G. :

 

"Lors d'une reconnaissance du chantier de l'Ahonu, nous sommes partis en treillis, coupe-coupe et fusil mitrailleur comme si nous allions partir en guerre !!! avec comme boisson un bidon de vin rouge. Nous avons traversé 28 fois la même rivière. Par la chaleur et l'abus de vin nous étions un peu gais. Le soir venu, nous installions le camp avec comme compagnons des moustiques très voraces. Très mauvaise nuit......"

 

 

 Le 5 janvier 1965, après 38 heures de vol et un trajet à peu près identique au premier (Bangkok au lieu de Saïgon), me voilà à Tahiti.

 

Front mer01-65

(Front de mer Papeete 1965)

 

Fariipiti 1965

 

Premier achat une vespa, ensuite première mission au Vaima où je retrouve mes amies barmaids. Après les accolades, je demande un logement en ville, l'une d'entre elles me propose une chambre à Fariipiti (quartier de Papeete). Je saute sur l'occasion et me retrouve en plein bidonville, impasse Octave Moreau, mais qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse. Et l'ivresse des plaisirs, nous l'avons eu, je ne m'étendrai pas là dessus...

 

 

Papeete, le 10/01/1965 

"Chère maman,

... J'ai commencé à travailler vendredi, je travaille dans un bureau au port (emplacement futur de la DCAN). Pour le moment, je fais des fiches, pas très intéressant. J'ai trouvé un logement en ville, petit à petit, je vais l'aménager, j'ai aussi trouvé un scooter, il ne me manque plus que l'électrophone et je serais bien installé... (Après quelques commentaires sur la situtation) Pauvres contribuables ! Il faut bien dépenser les 800 milliards de crédit que l'état nous a accordé pour 1965 (je parle de crédit pour le CEP)..."

 

Papeete, le 21/01/19655°RMP ARUE5

 "Chère maman,

... Cette semaine, il y a eu des changements, je fais le même travail, mais nous avons déménagé à Arue. Nous sommes très bien installé dans des locaux prévus pour les pays chauds (place d'armes). Ce changement me fait plaisir, car je me retrouve à table avec des légionnaires qui, eux, mangent proprement et sont en moyenne d'un niveau intellectuel supérieur aux appelés du génie (toc, je commence à changer d'idée)."

 

Papeete, le 21/01/1965

 "Chère maman,

... L'ambiance a beaucoup baissé à Tahiti, mais je pense que cela est dû aux pluies et aux difficultés financières après les fêtes. Beaucoup de gens travaillent pour l'armée et, automatiquement, sortent moins souvent ; plus les gens travaillent moins ils s'amusent, c'est un lieu commun..."

 

Jean Paul 1Papeete, le 3/02/1965 

"Chère maman,

... Cette semaine, mon lieutenant et mes deux adjudants sont partis en inspection à Mururoa, ce qui fait que je reste seul avec les deux secrétaires vahinés et le frigidaire. La journée passe très vite... "

 

 

Papeete, le 18/02/1965 

"Chère maman,

... J'ai trouvé un guitariste militaire qui est amateur de musique noire, comme celle que j'écoutais souvent. Ce soir, nous allons chez moi écouter mes disques... (Jean-Paul, si tu me lis, téléphones-moi, ta dernière adresse était Paea)..."

 

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Je saute de nombreux passages intéressants, sinon je n'en verrai jamais la fin... Bien sur, je n'ai pas retrouvé la copine que j'avais avant mon départ en juin 1964. Une autre prendra sa place, ainsi va la vie...

 

Louise

 

 "... Quand je quittai le quai, au moment de prendre la mer, je regardai pour la dernière fois Teura. Elle avait pleuré durant plusieurs nuits. Lasse maintenant et triste toujours, mais calme, elle s'était assise sur la pierre, les jambes pendantes effleurant de ses deux pieds larges et solides l'eau salée. La fleur qu'elle portait auparavant à son oreille était tombée sur ses genoux, fanée .De distance en distance, d'autres, comme elle, regardaient, fatiguées, muettes, sans pensées, la lourde fumée du navire qui nous emportait tous, amants d'un jour. Et de la passerelle du navire avec la lorgnette, longtemps encore il nous sembla lire sur leurs lèvres, ce vieux discours maori : ..." (Paul Gauguin - Noa Noa)

 

 

à suivre....   LE_SERVICE_MILITAIRE_6

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CAMPION 24/01/2015 21:13

Quand je lis ce texte, ça me rappel beaucoup de souvenirs. je suis arrivé comme appelé volontaire en janvier 1965. J'ai passé 10 mois à PAPETE ou nous montions des antennes.
Bon, moi ce que je souhaite c 'est de bénéficier d'un déplacement d'un ministre ou autre pour revoir 50 après l'évolution de ce pays. Ci quelqu'un peut me donner "un tuyau"?

N.L. Taram 24/01/2015 22:13

Bonjour Campion,
ce genre de commentaire me fait plaisir, je n'aurais pas écrit pour rien. Nous avons peut-être voyagé ensemble, car après mon premier séjour à Tahiti, je suis revenu le 5 janvier 1965, toujours au 5ème RMP et au service du matériel à Arue.
Pour bénéficier d'un déplacement ? hum ! beaucoup aimeraient bien venir en vacances mais je ne vois pas d'autres solutions à part le billet d'avion Air France ou Air Tahiti Nui. Quant au coût de la vie à Tahiti, il n'a pas diminué, au contraire.
Si tu souhaites retrouver des anciens, je te recommande le forum "Les cobayes de la républiques" (il faut s'inscrire) >>
http://www.lescobayesdelarepublique.org/
ou encore "Les copains d'avant" >>> http://copainsdavant.linternaute.com/
Au plaisir de te lire.