LE SERVICE MILITAIRE (7)

Publié le par N. L. Taram

Encore cet épisode et je termine mon service militaire. Quelques anecdotes  puisées dans les lettres que j'écrivais à ma mère. Beaucoup de choses que j'avais oubliées et aussi quelques "mensonges"... on ne peut pas tout dire à sa mère, même quand on a 25 ans.

 

"Il y a des circonstances où le mensonge est le plus saint des devoirs" (Eugène Labiche)

 

XIII - Adieu, la France !

 

Suis-je vraiment l'employé modèle comme je l'écrivais dans le précédent épisode ?

 

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Je reprends comme précédemment les lettres écrites à ma mère.

 

EUG67-3Le 01/02/1966

"Chère maman,

... Ici tout va bien, je sors peu, en moyenne une fois tout les 15 jours et jamais plus tard que 11 heures (hum !). Je suis devenu un vrai bourgeois : le fauteuil, le chien, le chat, la pipe, la vahiné. Il ne me manque plus que la télévision et je suis bon pour la retraite.

Mais tout ça, ce n'est que des apparences, je suis toujours sauvage et libre, et dans quelques temps ...................

... Une petite anecdote : J'ai acheté une nouvelle Vespa et j'ai du repasser le permis de conduire pour une catégorie supérieure. Quand je me suis présenté devant l'examinateur, il me dit en lisant sur mon permis

- Vous êtes de Montpellier ?

- Oui

- Et vous habitez au 12 rue Chaptal ?

- Oui

- Moi, j'habite au 42 rue Chaptal.

Et nous avons discuté pendant une demi-heure du pays, après quoi il m'a donné mon permis. Je crois que c'est le bonhomme dont tu m'avais parlé qui a ses enfants à la rue Chaptal."

 

Le 15/02/1966

"... Le père de ma vahiné va m'envoyer une pirogue à condition que je lui réserve mon prochain gosse...".

 Il devra attendre 1971 pour voir notre fiston et, après un court séjour à Raiatea, il me faudra insister avec force pour qu'il me le renvoie par le prochain avion.

 

Image5.jpgLe 06/03/1966

Je raconte mes démêlées avec la personne qui emploie ma compagne et qui s'est plaint de moi auprès de l'officier de sécurité de la légion. Mais il n'y a pas eu de suite et puis c'est du passé... et cette dame est toujours très influente...

 

 Le 13/03/1966

"... Ici rien de nouveau, ma baraque tient toujours le coup. Je n'ai toujours pas de lumière comme beaucoup de gens à Tahiti. Mes installations sanitaires sont dans le style "campagne", ce qui n'est déjà pas si mal...

Je commence à me renseigner auprès du C.E.A. (Commissariat à l'Énergie Atomique) pour un emploi futur avec contrat métropolitain de façon à toucher les primes de déplacement et à être logé à n'importe quel endroit où j'irai".

Eh oui ! j'ai enfin décidé de rester à Tahiti, mais je n'ai pas encore compris exactement le but du C.E.A.

 

Le 05/05/1966

"... En ce moment, je pense au C.E.P., à ce gros gâteau. C'est un vrai scandale ! tout le monde essaye d'avoir un morceau du gâteau...".

 Et je remplis une pleine page de détails sur ce "scandale". Je comprends pourquoi je suis arrivé au 5°RMP caporal-chef et 3 ans après, je l'étais toujours

 

 PC66 degrasse

                                                (Croiseur De Grasse) 

 

Le 29/05/1966

"... Cette semaine, beaucoup de mouvement à Papeete ; l'escadre est arrivée : 1 croiseur, 3 escorteurs, 2 ravitailleurs dans la rade de Papeete et le porte-avions "Foch" et ses ravitailleurs dans la rade de Vairao (de l'autre côté de l'île).

Démonstration d'avions à réaction dans le ciel de Papeete et pour la 1ère fois à Tahiti le "BANG" du mur du son ; inutile de te dire que tous les tahitiens avaient les yeux en l'air...

 

EUG66-5Aujourd'hui, nous sommes allés voir le Foch, très belle journée (la saison des pluies est terminée) et j'ai fait quelques photos. J'ai eu quelques ennuis mécanique avec la Vespa en raison d'un écrou foiré...".

 Retour à Papeete en s'arrêtant tous les kilomètres pour resserrer le boulon de la roue arrière.

 

Le 07/06/1966

"... J'espère quand même rentrer en France bientôt, au moins en congé, mais après bien des hésitations, j'ai préféré trouver d'abord du travail. Donc à un peu plus tard mon retour.".

 Ce retour n'aura lieu qu'en août 1981.

 

BORA67.jpg Le 17/06/1966

"... Quand Vicedo (marin natif du même village que moi qui vient de rentrer en France)  te dit que je change souvent de vahiné, il blague bien entendu, car je suis avec la même depuis mai 1965 (les premiers mois de mon arrivée, j'ai tâtonné avant de trouver la perle du foyer). D'ailleurs je ne tiens pas à la quitter, elle non plus.... ".

Et nous nous aimons trois fois par jour...

 

 

Le 03/07/1966

"... Hier soir, un fait important pour moi un orchestre de jazz français a débarqué à Tahiti pour 3 mois (il n'y avait pas eu de jazz à Tahiti depuis 15 ans). C'est l'orchestre de Maxim Saury qui a joué pendant 12 ans au caveau de la Huchette en plein quartier latin à Paris. Ce soir, l'hôtel "Taaone" où ils se produisent, était plein à craquer. J'espère pouvoir, grâce à ceci, rassembler un groupe d'amateur de jazz autour de moi ; Peut-être former un petit club".

 Quarante six ans après, je n'ai toujours pas réussi à former un club de jazz... 

 

PC67-11.jpg  

Dans cette lettre du 3 juillet et même dans la suivante du 5 juillet, je ne dis pas un mot sur le premier tir nucléaire à Moruroa de 2 juillet 1966. Pourtant, mon travail étant de suivre la position des matériels, je devais être au courant. Je n'ai aucun souvenir de ces premiers essais, en dehors du fait que nous avions un surcroit de travail pendant ces périodes. Cela devait me paraitre banal...

 

 

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 Laissez Passer2

 

La direction du service du matériel du C.E.P. me propose un contrat de travail au même poste que j'occupe en tant que militaire. Ma décision est prise...

 

"Il entre dans toutes les actions humaines plus de hasard que de décision" (André Gide). Hum ! pas si sur "Il n'y a point de hasard" (Voltaire).

 

 

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XIV - Une nouvelle vie

 

15 03 65-1 Je reprends comme précédemment les lettres écrites à ma mère. Dans quelques unes de ces lettres j'écris "Ne t'attristes pas trop sur le fait que je reste à Tahiti : c'est seulement le travail qui me retient ici", mais je sais qu'elle n'était pas dupe... 

  

Le 05/07/1966 

"Chère maman,

... Maintenant que mon contrat est signé, je peux prendre certaines décisions ; d'abord, tu peux vendre mon électrophone stéréo.... l'argent, tu le placeras où bon te semblera dans la maison ou ailleurs, moi je n'en ai pas besoin."

 

Le 16/07/1966 

"... Ici comme ailleurs, c'est toujours les mêmes qui encaissent le gros paquet et je ne fais pas partie de ceux-là. De toute façon, je suis heureux et je ne me prive pas, c'est une question de goût."

 

Le 02/08/1966 

"... Point de vue travail, j'ai trouvé un filon qui peut être intéressant, c'est instituteur dans les îles ou les districts ; je ne serai pas plus payé qu'au CEP mais par contre je serai logé, loin de Papeete et de cette foule de militaires et d'assimilés. Je pourrai y rester même si le C.E.P. disparait... "

 

 

Eug Mess s off1

 

Le 22/08/1966 

"... En ce moment, je suis occupé par l'achat d'un frigidaire et d'un réchaud à gaz avec four. Car dans quelques temps je vais être civil et préoccupé par les provisions. Jusqu'à maintenant je ne prenais qu'un repas par jour à la maison (le soir) sauf le dimanche et ma vahiné prend ses repas à son travail (Mess sous-officiers). D'ailleurs pendant mes 8 jours de congé, j'ai surtout cuisiné : tomates farcies, choux braisés, carottes sautées, tournedos, paupiettes de veau farcies, pot-au-feu (sans pomme de terre car depuis quinze jours, il n'y en a pas à Tahiti, il faut attendre le prochain bateau)."

Ma mère était une excellente cuisinière, d'ailleurs venue du Lot à Montpellier en 1936 pour travailler dans l'un des meilleurs restaurants de la ville. Ma vahine est aussi bonne cuisinière et se perfectionnera à chaque rencontre avec ma mère (ses références : Belvédère avec Maurice Brichet, Tamouré avec Gaspard Coppenrath, snack du Marché de Pirae, entre autres).

 

 

Le 01/09/1966 

"... je n'ai pas encore eu de réponse à ma demande de libération sur le territoire, c'est long (il est vrai que j'ai du la refaire car ils avaient perdu la 1ère, c'est l'armée !).

Cet après-midi, le chef du personnel de la SODETRA (CEA) m'a demandé au téléphone... (Ce dernier a essayé de me rouler : après m'avoir proposé un poste au CEA Mahina et m'avoir demandé de résilier immédiatement mon contrat CEP,  il me dit,8 jours après, l'air embêté, que la place n'est pas encore disponible mais qu'en attendant, il m'enverra à Moruroa. Bien sur, je refuse ; il est étonné croyant que je n'ai plus de contrat ; mais je lui réponds que n'ayant pas eu confirmation écrite de sa proposition, je n'ai pas encore résilié le contrat avec le CEP... Bye !)

... Au dernier moment, j'ai été embauché pour la prise d'armes et le défilé pour De Gaulle...(Il passera à 2 mètres de moi  ) 

 

CERTIFBC 

 

 

Le 15/09/1966 

"... Concernant SODETRA, il y a de fortes chances pour qu'ils m'écrivent ou téléphonent, je verrai alors s'ils ont de meilleures propositions. Chercher du travail ici est un vrai régal, qu'elle différence avec Montpellier ! mais ça sera de courte durée, alors autant en profiter."

Avant mon départ à l'armée, j'ai eu plusieurs emplois : vendangeur, cueilleur de pommes, employé de banque (BNCI devenu BNP), pompiste, machiniste au théâtre municipal, livreur de pièces auto en triporteur,...

 

App0003Le 26/09/1966

 "... Tu me demandes si je suis heureux. Je crois que oui, quoique je mène une vie très simple comme il me plait. Je sors un peu le soir, je vais à la pêche, me balader en montagne, je lis beaucoup et j'écoute des disques ; par chance (?), ma vahiné est absente pour son travail 12 heures par jour..." 

 

Le 06/10/1966 

"... J'ai pas mal d'histoires en suspend qui attendent une réponse :

Tout d'abord, ma libération sur le territoire qui n'est pas revenu de la décision du gouverneur ... A la suite de ceci, on ne m'a pas encore donné l'autorisation de travailler pendant mes permissions, donc je suis en congé forcé pour 3 semaines...

... j'ai arrêté ma lettre car on est venu me donner du travail subitement. Je construis des "Farés" pour un copain entrepreneur, en ce moment je pose du "pandanus" sur les toits (pandanus = sorte de chaume). Les charpentes, je connais ça, c'est ce que j'ai fait durant mon séjour à Mururoa. Donc, depuis que je travaille tout va très bien. Je me suis rendu compte que les congés ne sont pas bons pour le moral à Tahiti ; on se retrouve vite une couronne de fleurs sur la tête, une guitare dans les mains et une caisse de bière entre les jambes.

 

Fautaua 67

 

Aujourd'hui, bonne nouvelle, j'ai reçu la décision favorable de ma libération sur le territoire, je pense donc reprendre le travail au C.E.P. demain ou après demain. Le moral est en hausse...

Enfin quand je serai définitivement et convenablement installé, je pourrai t'envoyer l'argent pour prendre le bateau et venir faire un séjour en Polynésie..."

 

 

Voilà, j'en ai terminé avec mon service militaire. Commencé le 1er septembre 1961 au 7ème régiment du génie à Avignon, il se termine en Polynésie le 14 décembre 1966 après un congé de fin de campagne de trois mois.

 

 

Travail-CEP1.jpg

 

A compter du 12 octobre 1966, je reprends une activité civile jusqu'au.... 30 novembre 1999, sans interruption. Si j'en trouve le courage, je reprendrai la suite des lettres à ma mère et j'écrirai le roman "La société civile" (c'est un terme à la mode).

 

    Plume-copie-1

Publié dans Histoire, Souvenirs

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