La bataille de Tevaitoa, Raiatea

Publié le par NL.Taram

En Janvier 1897, Paul Gauguin, écœuré et dégouté par l’action du gouverneur envers Raiatea, écrit une longue lettre à son ami Charles Morice, afin que celui-ci fasse un article sur les journaux et revues en métropole.

L’article rédigé par Charles Morice sera refusé par les directeurs de journaux qui jugeront cette bataille coloniale sans intérêt pour leurs lecteurs.

 

Paul Huguenin4

Le Fort d'Uturoa avant la Conquête (1896), aquerelle de Paul Huguenin extraite du livre "RAIATEA LA SACREE" éditions Haere Po No Tahiti 

 

Lettre inédite de Paul Gauguin  

(source : Gilles ARTUR)

 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953x_1982_num_38_74_2492

 

Mon cher Morice.

 

Voici des nouvelles que je t’envoie afin que tu les utilises : personne ne sera averti avant toi attendu que c’est le même courrier qui les apporte. Un article dans un journal te rapportera quelque argent. Peut-être !' (Mais vite au premier informe).

 

duguaytrouin4

 

La France a envoyé ici un navire le Duguay-Trouin, plus 150 hommes de Nouméa venus par l'Aube navire de guerre de cette station. Tout cela pour aller prendre de force les îles sous le vent, soi-disant en révolte (Iles sous le vent : Raiatea, Bora Bora. Huahine, Taa). Lors de l'annexion de Tahiti, ces îles refusèrent de faire partie de l'annexion. Puis un beau jour, le nègre Lacascade gouverneur de Tahiti voulut faire des siennes et se couvrir de gloire. Il envoya un messager soi-disant muni de tous pouvoirs qui, débarqué à Raiatea, s'en alla trouver le chef, lui promit monts et merveilles. Ce chef, accompagné d'autres chefs, se rendit à la raison et vint sur la plage pour s'embarquer à bord du navire de guerre. Aussitôt sur la plage, le navire de guerre qui avait des ordres du gouverneur Lacascade pour prendre les indigènes, envoya à terre des embarcations armées et braqua en sourdine les canons.

 

Les indigènes qui ont la vue très perçante et l'esprit méfiant, éventèrent la mèche et se retirèrent en bon ordre. Les troupes de débarquement furent reçues à coups de fusil et furent obligées de retourner à bord au plus vite. Plusieurs marins et un enseigne restèrent sur le carreau. Depuis les indigènes continuèrent leur commerce tranquillement en refusant toutefois aux français de circuler dans toute l'île, leur assignant une bande de terrain assez étroite. L'année dernière, août 95, le délégué Chessé vint à Tahiti ayant promis au gouvernement français de venir à bout des révoltés avec la simple persuasion. Cela a coûté une centaine de mille francs à la colonie qui est déjà surchargée de dépenses. Le canard Chessé déployant ses ailes a envoyé messager sur messager, fait cadeau aux femmes indigènes de ballons rouges, petites boites à musique et autres joujoux (textuel -Je n'invente rien) récité un tas de bêtises de la bible. Rien ne les a tentés malgré tous les mensonges. Chessé s'est retiré, complètement battu par la diplomatie sauvage. Actuellement tout ce qui est soldat, plus des engagés volontaires tahitiens enrôlés ici, sont à Raiatea. Après un ultimatum envoyé le 25, le feu a commencé le 1er janvier 1897. Depuis quinze jours il n'y a grand résultat, les montagnes pouvant cacher les habitants pendant longtemps.

 

Teraupo

Tu pourrais faire un joli article d’information avec (l’idée me parait originale) avec un interview de P. Gauguin à un indigène avant l'action.

D. Pourquoi ne voulez-vous pas être comme Tahiti gouverné par les lois françaises ?

R. Parce que nous ne sommes pas vendus, ensuite parce que nous sommes très heureux tels que nous sommes gouvernés, lois conformes à notre nature et à notre sol. Aussitôt que vous vous installez quelque part, tout est a vous le sol et les femmes que vous quittez deux ans après avec un enfant dont vous n'avez plus souci. Partout des fonctionnaires, des gendarmes qu'il faut entretenir de petits cadeaux sous peine de vexations sans nombre. Et pour la moindre circulation nécessaire à notre commerce, il nous faut perdre plusieurs journées afin d’avoir un morceau de papier incompréhensibles, des formalités sans nombre. Et comme cela coûte très cher on nous grèverait d'impôts auxquels l’indigène ne peut suffire. Nous connaissons de longue date vos mensonges, vos belles promesses. Des amendes, de la prison, aussitôt qu'on chante et qu'on boit, tout cela pour nous donner des soi-disant vertus que vous ne pratiquez pas. Qui ne se souvient du domestique nègre du gouverneur de Tahiti, entrant de force la nuit dans les maisons pour forcer des jeunes filles. Impossible de sévir contre lui parce que le domestique du Gouverneur !!! Nous aimons obéir à un chef mais non à tous les fonctionnaires. Etc…

 

Fort Teraupo

 

D. Mais maintenant si vous ne vous rendez pas à merci, le canon va vous mettre à la raison. Qu'espérez-vous ?

R. Rien. Nous savons que si nous nous rendons, les principaux chefs iront à Nouméa au bagne, et comme pour un Maorie la mort loin de son terrain est une ignominie nous préférons la mort ici. Puis je vais vous dire une chose qui simplifie tout. Tant que nous serons côte à côte, vous français et nous maories, il y aura du trouble et nous ne voulons pas du trouble. Il faut donc nous tuer tous, alors vous vous disputerez tous seuls, et cela vous sera facile avec vos canons et vos fusils, nous n'avons pour toute défense que la fuite chaque jour dans la montagne.

("Cette dernière réponse est celle qui a été faite à l'ultimatum").

 

Tu vois mon cher Morice ce qu'il y a à faire de joli, le tout dans un langage très simple comme parlerait un indigène.

Et si tu réussis a faire passer l'article dans un journal envoies moi quelques numéros. Je serais assez content de faire voir à quelques mufles d'ici que j'ai quelques dents. Bien entendu il faut que mon nom y soit pour avoir quelque importance. Allons à l'ouvrage.

 

  gauguin

Cordialement tout à toi

Paul GAUGUIN

Janvier 1897

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