JEAN-PAUL MARAT (21)

Publié le par N.L. Taram

Jean-Paul Marat, les Chaînes de l'esclavage
Éteindre l’amour de la gloire.
Encourager la servitude.
Hypocrisie des princes.
 
Ouvrage destiné à développer les noirs attentats des princes contre le peuple ; les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices, les coups d'état qu'ils emploient pour détruire la liberté, & les scènes sanglantes qui accompagnent le despotisme.
 
 
                                   
Éteindre l’amour de la gloire.
(page 88)
 
Lorsque le désir de s'illustrer enflamme les citoyens, & que leur âme n'a soif que de gloire, intrépides défenseurs de la liberté, aucun péril ne les étonne, aucun obstacle ne les décourage, aucune considération ne les arrête ; & ils craignent moins les supplices que la honte de sacrifier la patrie aux volontés d'un tyran.
 
Aussi les princes ne négligent-ils rien pour changer l'objet de l'estime publique : à la gloire que le public seul dispense, ils substituent les dignités qu'eux seuls distribuent ; & au lieu d'en payer les services rendus à l’État, ils n'en payent que les services rendus à leur personne.
 
Dès lors leurs créatures sont seules couvertes de marques d'honneur, & ces nouvelles distinctions sont bientôt accordées sans égard au mérite. De là résultent deux effets contraires ; les petites âmes les recherchent ; les grandes âmes les dédaignent. Décriées par l'usage qu'on en fait & l'indignité des personnes qu'on en décore, l'honneur de les mériter n'a plus d'attraits : or une fois avilies, il ne reste rien dans l’État pour exciter aux belles actions ; car quel homme assez sage pourrait se contenter d'être estimable sans être estimé ? Ainsi, faute d'aliments, l'amour de la gloire s'éteint dans tous les cœurs.
 
Encourager la servitude.
(page 89 à 91)
 
Quand le prince est la source des emplois, des honneurs, des dignités, la faveur est l'objet de tous les vœux. Pour être quelque chose, chacun s'efforce de lui plaire ; de toute parts on sacrifie l'avantage d'être libre à un joug brillant, & l'amour de la patrie à de honteuses distinctions ; on parle avec emphase de son mince mérite, on lui prête toutes les vertus, on exalte le bonheur de vivre sous ses lois.
 
Ceux qui l'approchent affichent la bassesse, ils s'empressent de ramper à ses pieds (1), méprisent tous ceux qui dédaignent d'imiter leur exemple ; & fiers de leurs fers, briguent l'honneur honteux d'en être le jouet.
 
Ils vont plus loin : manquant de vertus, ils n'en peuvent souffrir dans les autres, & ils mettent toute leur adresse à les ridiculiser. Sans cesse ils insultent aux actions éclatantes, sans cesse ils calomnient les gens de bien, sans cesse ils font tomber sur les partisans de la liberté les plus humiliantes épithètes.
 
D'abord on méprise leurs vils discours : mais à force de les répéter, & de ne point rougir, ils étonnent leurs adversaires ; puis la hardiesse avec laquelle ils affrontent le ridicule en impose ; & comme la plupart des hommes sont incapables de n'estimer les choses que ce qu'elles valent, leur mépris s'arrête & leur admiration commence.
 
De son côté le prince n'élève aux honneurs qu'autant qu'on (2) montre de bassesse. Jamais sûr de sa faveur tant qu'on n'est pas prêt à trahir la patrie, il vous accable de sa disgrâce, si vous vous souvenez un instant du devoir (3) : de sorte qu'il n'y à que les vils flatteurs & les scélérats qui vendent leur honneur pour vendre leur protection, qui puissent se soutenir dans des places si épineuses. Dès lors tous les vices règnent à la cour, & y marchent tête levée.
 
Ne pouvant pas vivre comme on voudrait ; on vit selon les temps, les hommes, les affaires : les plus sages même n'ont plus qu'une froide admiration pour la vertu, & les meilleurs patriotes ne sont plus que des gens indifférents au bien public.
 
Enfin, rien n'excitant plus aux belles actions ; la paresse, l'avarice, l'ambition, le dépit portent tout le monde à négliger ses devoirs, chacun fait un trafic honteux de ses avantages, & sans songer à s'acquitter dignement de ses emplois, on ne songe qu'à ce qu'on peut faire pour en tirer le meilleur parti. Dès lors, les sujets dévoués au prince n'ont plus d'autre soin, que celui de se distinguer par une infâme prostitution à toutes ses volontés.
 
 
Hypocrisie des princes.
(page 92 à 93)
 
 
Peu de princes sont assez téméraires pour attaquer ouvertement la liberté. Lors même que leurs funestes entreprises paraissent à découvert, ils en cachent avec soin le but, ils voilent leurs machinations sous (4) de beaux dehors & affichent la plus grande popularité.
 
Quelques-uns se servent de perfides agents pour fouler, vexer, dépouiller & opprimer les citoyens ; bien résolus de s'appliquer ensuite le fruit des vexations de ces indignes ministres, de les charger seuls du poids de l’exécration publique, de les punir, & de se faire de la sorte la réputation de princes justes. C'est ainsi qu'en usent les sultans avec leurs pachas.
 
D'autres princes plus adroits se servent de ministres populaires, pour faire avec applaudissement le mal qu'ils n'auraient fait eux-mêmes qu'en s'exposant à la haine du peuple, & en se rendant l'objet de l'exécration publique. Ainsi pour une seule & même chose, ils savent se faire bénir, tandis que d'autres se seraient chargés de malédictions.
 
Quelquefois même ils accroissent leur pouvoir, en feignant d'y renoncer.
 
Pour s'attirer la confiance, ils font révoquer quelques lois qui gênent trop la liberté du peuple ; or une fois qu'ils ont fait ce sacrifice à leur ambition, ils obtiennent tout ce qu'ils veulent, & l'abandon du peuple à leur égard n'a plus de bornes.
 
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(1) C'est la coutume des deux chambres du parlement d'Angleterre, lorsqu'elles adressent au monarque quelque remerciement, de ne jamais proportionner leurs expressions aux choses. Quelque petit que soit le mérite du prince, elles lui donnent toujours des louanges outrées. Qu'il fasse bien ou mal, elles le louent de tout, le remercient de tout, & jamais avec plus de zèle que lorsqu'il ne mérite ni louanges, ni remerciements. Pour les arbitres de l'État, quel rôle que celui de vils adulateurs. Dira-t-on que ce sont-là des mots en l'air ? Mais quand on prostitue des louanges, que reste-t-il à dire aux bons princes, aux pères de la patrie ? Où est l'attrait de la vertu, lorsque la flatterie donne à d'autres les éloges qui n'appartiennent qu'aux gens de bien ? & avec cet indigne abus ; quel prince craindra d'être noté d'infamie, ou sera tenté de remplir dignement le trône ?
         Ce n'est pas, dit-on, dans ces discours d'étiquette qu'il faut chercher l'amour de la liberté : tampis, la flatterie & la vénalité se tiennent par la main : l'une va rarement sans l'autre, & l'esclavage est à leur suite.
 
(2) Quoique l'infâme docteur Manwerings, l'apôtre du despotisme, eut été déclaré, par le parlement, indigne de posséder aucun emploi dans l'église Anglicane, il fut néanmoins nommé, par Charles I, à la riche, cure de Stemford River en Essex.
 
(3) Comme le pouvoir des rois d'Angleterre est actuellement limité, c'est un moyen de se faire rechercher que de fronder leur administration : mais une fois auprès d'eux, il faut bien changer de gamme.
 
(4) L'hypocrisie est la tache indélébile des princes, de ceux mêmes que la grandeur de leur puissance semblerait devoir garantir d'un vice aussi bas.
 
Lorsque l'armée de Charles Quint eut commis tant de cruautés à Rome, & traité si indignement Clément VII, ce prince prit le deuil, ordonna des processions & des prières dans toutes les églises pour la délivrance du saint père qu'il retenait prisonnier, mais il ne punit aucun des coupables. Lamotthe le Vayer, vol. 2, page 178.
JEAN-PAUL MARAT (21)
Rien n'a changé depuis ! L'Histoire se répète...
Je dois préciser que cela se passe en France au cours de l’ancien régime, avant la révolution de 1789... ET PAS ACTUELLEMENT ???

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