PAUL GAUGUIN, à messieurs les inspecteurs

Publié le par N.L. Taram

Extrait de "Avant et après", dernier écrit de Paul Gauguin, 1903.

PAUL GAUGUIN, à messieurs les inspecteurs
A Messieurs les Inspecteurs des Colonies et de passage aux Marquises
 
Messieurs,
 
Vous venez nous demander, nous engager même à venir vous dire par écrit tout ce que nous connaissons concernant la colonie, tout cela avec les commentaires qui en découlent dans notre pensée.  
En ce qui me concerne personnellement je ne voudrais pas vous présenter le schéma éternel de la situation financière, de l'administration, de l'agriculture, etc.  ce sont là de graves questions déjà longtemps débattues et qui ont cette particularité que plus on les agite avec force réclamations - mettons même avec violentes polémiques - plus elles aboutissent à une augmentation de tous les maux signalés et finalement à la ruine de la colonie et aussi à la nécessité qui s'impose à bref délai - celle pour le colon maltraité d'aller à la recherche d'une autre île meilleure moins arbitraire et plus féconde.
Je veux simplement vous prier d'examiner par vous même quels sont les indigènes ici dans notre colonie des Marquises et le fonctionnement des gendarmes à leur égard : et en voici la raison  «c'est que la justice pour raison d'économie nous est envoyée tous les 18 mois environ ».
Le juge arrive donc pressé de juger les affaires nombreuses de toute l'année, n'y connaissant rien... rien de ce que peut être l'indigène, rien... rien des affaires si ce n'est le dossier présenté par le gendarme. Voyant devant lui un visage tatoué, il se dit « voilà un brigand cannibale » surtout quand le gendarme intéressé le lui affirme - et voilà pourquoi il le lui affirme - Le gendarme dresse un procès-verbal sur simple dénonciation d'un quelconque ou une trentaine d'individus qui jouent, dansent et dont quelques-uns ont bu du jus d'orange - Les trente individus sont condamnés à 100 Frs d'amende  (ici 100 Frs représentent 500 Frs pour tout autre pays) soit 3.000 Frs plus les frais - soit aussi pour ce gendarme 1.000 Frs son tiers d'amende. Ce tiers d'amende vient tout dernièrement d'être supprimé et pour s'en venger les gendarmes ont augmenté le nombre de leurs procès-verbaux pour prouver sans doute qu'ils ont toujours fait et font ce qu'ils appellent leur devoir.
Je tiens aussi à faire remarquer que rien de cette somme de 3.000 Frs avec les frais dépasse tout ce que peut rapporter la vallée dans une année, qu'en outre la plus grande partie de la vallée ne le leur appartient pas (à plus forte raison quand il y a beaucoup d'autres indigènes de cette vallée en contravention; et c'est toujours le cas  ).
Je ferai remarquer aussi que cette condamnation vient après le désastre du cyclone qui a brûlé toutes les pousses du maivre (l'arbre à pain) c'est-à-dire qu'ils vont être privés pendant 6 mois de leur unique nourriture.
Est-ce humain ; est-ce moral ?
Le juge arrive donc, et de par sa volonté s'installe à la gendarmerie, non à l'hôtel, y prend ses repas ne fréquentant personne autre que le brigadier qui lui présente les dossiers avec ses appréciations...
Un tel, encore un tel, tous enfin des brigands, etc... Et il ajoute : « voyez-vous M. le juge, si on n'est pas sévère avec ces gens là nous serons tous assassinés... » Et le juge est persuadé.
Je ne sais si intelligence il y a.
A l'audience l'accusé est interrogé de par l'intermédiaire d'un interprète qui ne connaît aucune des nuances de la langue et surtout de la langue des magistrats, langage très difficile et interpréter dans cette langue primitive sinon avec beaucoup de périphrases. Ainsi, par exemple on demande à un indigène accusé s'il a bu. Il répond non et l'interprète dit : « II dit qu'il n'a jamais bu » et le juge s'écrie : « mais il a déjà été condamné pour ivresse ! ! ! !
L'indigène très timide de par sa nature devant l'européen qui lui paraît plus savant et son supérieur, se souvenant aussi du canon d'autrefois, paraît devant le Tribunal terrifié par le gendarme, par les juges précédents, etc...et préfère avouer même quand il est innocent sachant que la négation entraînera une punition beaucoup plus forte - le régime de la terreur - .
Dire qu'il y a un gendarme qui a dressé procès-verbal à plusieurs indigènes qui n'avaient pas voulu envoyer leurs enfants à l'école de Monseigneur, école congréganiste, inscrite sur l'Annuaire « Ecole libre ».
Dire aussi que le juge les a condamnés ! ! ! Est-ce légal?
En regard de ces indigènes nous avons des gendarmes dans les postes ayant un pouvoir absolu, dont la parole fait foi en justice, n'ayant aucun contrôle immédiat, intéressés à faire fortune, à vivre sur le dos des indigènes généreux quoique pauvres - Le gendarme fronce le sourcil et l'indigène donne poules, œufs, cochons, etc... Sinon gare à la contravention. Le gendarme ordonne à un indigène de lui ouvrir sa maison pour voir s'il y a de la boisson. Si l'indigène obéit et a le malheur d'avoir caché quelque part un coco sculpté ou autre bibelot d'art il est sûr de se voir forcé tôt ou tard à en faire cadeau ; s'il désobéit il est condamné à 100 Frs d'amende lui et sa femme qui cependant n'a pas à sa disposition la clé est condamné aussi (jugement Atuana, 18/2/03).
Quand par hasard un colon exceptionnel un peu indépendant et très énergique parvient à pincer en faute (malgré les difficultés) un gendarme, tout le monde tombe dessus.
Le pire qui puisse arriver c'est un petit sermon à huit clos et un changement de poste.
Aussi le gendarme est grossier, ignorant, vénal et féroce dans l'exercice de ses fonctions; très habile cependant à se couvrir.
Ainsi s'il reçoit un pot de vin vous pouvez être sûr qu'il possède en mains des factures. Comment dire officiellement ce que le monde dit officieusement - Un capitaine du navire baleinier dit à qui veut bien l'entendre.
« J'ai graissé suffisamment la patte au gendarme pour pouvoir faire la contrebande, mais... » mais il y a ces fameuses factures... Allez courir sur mer après les baleiniers.
Ici le gendarme remplit toutes les fonctions, notaire sous agent spécial pour la perception, huissier, maître de port... grossier en toutes ces fonctions en qualité de gendarme - le tout sans garantie de science et d'honnêteté -.
Il est à remarquer cependant qu'il est presque toujours marié sans compter les nombreuses maîtresses qui se donnent toujours par peur des contraventions futures.
Il est à remarquer encore que la femme quoique de très basse condition peut se passer de domestique, et elle et son mari tapent dans le tas à qui mieux mieux, prisonnières et prisonniers, gardien de prison, brosseurs des 2 sexes aux frais des contribuables (année 1902 brigadier Charpillet).
Mais s'il s'agit de crime ou d'assassinat... le tout change aussitôt. Le gendarme en crainte d'un coup de caillou s'empresse de favoriser le silence en allant à gauche au lieu d'aller à droite, n'interrogeant personne, même prévenue par les colons, et disant : « quand le juge d'instruction viendra, il verra ».
Consulter crimes tous acquittés et en particulier celui de fin 1902 en instruction à Atuana février 1903, instruction dont un simple particulier a fourni toute la base (lettre adressée par moi au juge d'instruction).
A côté des crimes très rares heureusement, car la population est très douce en général, il ne reste donc uniquement que les contraventions, délits de boisson - Les naturels n'ayant rien, rien pour se distraire ont en tout et pour tout, le plaisir du fruit défendu c'est-à-dire un peu de boisson fermentée, fournie gratis par la nature : jus d'orange, bananes, fleurs de coco; et pour cela il fuit les centres pour aller se cacher ailleurs (le gibier fuit le chasseur et naturellement c'est lui qui a commencé) - Pour avoir des travailleurs le colon agriculteur ou commerçant peut chercher à ces moments inutilement. De cette façon l'indigène retourne à la sauvagerie et prend en haine l'européen. Sinon conséquence, du moins la statistique enregistre en ce moment beaucoup plus de mortalité - Dans tout cela le gendarme y trouve son compte. La chasse à l'homme est le moyen d'avoir gratis... beaucoup de choses.
Je demande donc à MM. les inspecteurs d'examiner sérieusement la question afin de demander aux autorités en France aux hommes qui s'occupent de justice et d'humanité, ce que je vais leur demander à eux.
1° Afin que la justice aux Marquises soit respectable et respectée, je demande que les juges ne communiquent avec la gendarmerie que rigoureusement pour les affaires, logeant et mangeant tout ailleurs, fréquentent aussi les notables désintéressés et plus instruits qui pourraient leur donner des renseignements utiles.
2° II faudrait que le juge n'accepte les rapports de gendarmes qu'après un contrôle sérieux sollicitant même chez les colons les renseignements officieux qui lui seraient utiles et surtout qu'ils n'acceptent la loi que lorsque le gendarme a agi régulièrement.
Et pour cela je demande, ce qui est d'une simplicité extrême et grande honnêteté, que les règlements stricts concernant la gendarmerie, en tant qu'arrestations, droits de dresser procès-verbaux et conditions rigoureuses qui lui sont imposées pour cela, soient affichés dans le bureau de cette gendarmerie au tribunal; que toute infraction à ces règlements commise par le gendarme soit punie d'abord et ensuite suffisante à annuler tout jugement .
3° Je demande que les amendes concernant les boissons jusqu'au jour où plus libéralement et plus intelligemment l'autorisation sera rétablie soit proportionnelle à la fortune des individus car il est immoral et inhumain qu'un pays qui rapporte 50.000 Frs par exemple soit imposé en dehors de ses impôts de 60.000 Frs d'amendes.
Et c'est le cas, Messieurs les Inspecteurs : vérifiez les chiffres et vous verrez que je suis en dessous de toute la vérité. Je demande aussi que le rapport du gendarme ne fasse pas foi en justice jusqu'au jour où il pourra avoir un contrôle sérieux dans notre colonie, jusqu'au jour aussi où la population indigène sera susceptible (connaissant la langue française) de témoigner contre ce gendarme sans être terrorisée, sans passer aussi par les mains d'un interprète si sujet à caution attendu qu'il est à la disposition complète du gendarme (sa position en dépend) et qu'en outre il ne connaît que très imparfaitement le français (comme on peut le vérifier).
Si d'une part vous faites des lois spéciales qui les empêchent de boire tandis que les Européens et les nègres peuvent le faire : si d'autre part leurs paroles, leur affirmations en justice deviennent nulles, il est inconcevable qu'on leur dise qu'ils sont électeurs français, qu'on leur impose des écoles et autres balivernes religieuses.
Singulière ironie de cette considération hypocrite de (Liberté, Egalité, Fraternité) sous un drapeau français en regard de ce dégoûtant spectacle d'hommes qui ne sont plus que de la chair à contributions de toute sorte et à tout l'arbitraire gendarme.
Et cependant on les oblige à crier vive M. le Gouverneur, vive la République. Vienne le 14 Juillet on trouvera dans la caisse, pour eux, 400 Frs tandis qu'ils auront payés en outre de leurs contributions directes et indirectes des milliers de francs pour amende.
Que demandons-nous en sommes ?
Que la justice soit la justice non en vilaines et vaines paroles mais effectivement et pour cela qu'on nous envoie des hommes compétents et animés de bons sentiments afin d'étudier sur place la question, ensuite agir énergiquement... au grand jour !
Quand par hasard les gouverneurs passent par ici c'est pour faire de la photographie et quand quelqu'un d'honorable ose lui parler, leur demander de réparer une injustice, c'est une grossièreté qui est la base d'une réponse.
Voilà Messieurs les inspecteurs ce que j'ai à vous dire, si toutefois cela vous intéresse, à moins que vous ne disiez comme Pangloss... Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. »
 
PAUL GAUGUIN, à messieurs les inspecteurs

Publié dans Paul Gauguin, Littérature

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