JEAN-PAUL MARAT (7)

Publié le par N.L. Taram

L’Histoire est un éternel recommencement…

A lire et à relire : il en était ainsi hier, il en est ainsi aujourd’hui et il en sera ainsi demain.

 

 

4aout1789

Nuit du 4 août 1789 - Abolition des privilèges 

 

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L’Ami du Peuple N° 173 du 26 juillet 1790

 

VRAIS MOYENS POUR QUE LE PEUPLE SOIT LIBRE ET HEUREUX

 

On commence à murmurer tout haut contre les décrets qui ordonnent la réduction des soixante districts en quarante-huit sections,  qui exigent trois livres de contributions directes pour être citoyen actif, dix livres pour être éligible à un département, et un marc d'argent pour être député a l'Assemblée nationale, quelques talents et quelques vertus qu'on puisse avoir d'ailleurs; de même que contre beaucoup d'autres décrets qui blessent et détruisent les droits du peuple.

On demande si le législateur d'une nation libre peut en usurper la souveraineté ; s'il peut anéantir les droits des citoyens, les enlever à certaine classe pour les transporter à telle autre ; s'il lui est licite de restreindre, aux gens aisés et aux soldats vendus, le droit qu'ont tous les citoyens d'élire leurs mandataires ; s'il peut arracher au peuple le fruit de ses victoires et si des valets de la cour peuvent sacrifier au prince le peuple dont il dépend et par qui ils existent.

On ne peut réfléchir aux travaux de l'Assemblée nationale depuis quatre mois, sans être indigné de voir sortir de son sein tant de décrets dérogatoires à la déclaration des droits de l'homme et funestes à la liberté, sans être frappé du projet funeste qu'elle a formé de rendre au monarque le pouvoir absolu. Et quand tous ces décrets odieux ne saperaient pas à petit bruit l'édifice de la constitution quelle a élevé, ce noir projet devrait jeter l'alarme dans les esprits et détruire à jamais tous ses titres à notre confiance.

Oui, c'en est fait, l'Assemblée nationale ne fera plus rien pour le bonheur des peuples, pour le triomphe de la liberté : la sécurité a commencé sa défection, la flagornerie l’a consommée. De tous les coins du royaume sont arrivées des adresses d'adhésion à ses décrets ; adresses où l'on encense sa sagesse, où l’on bénit sa bienfaisance. Mais si elle fit jamais quelque chose digne d'éloge, rendons grâce aux fureurs de la populace des faubourgs de Paris. Sans les têtes abattues de Launay, de Floselles, de Berthier et de Foulon, aurions-nous aujourd'hui une déclaration des droits de l'homme ? et les premières atteintes auraient-elles été portées à la tyrannie féodale ?

Sans les têtes abattues de quelques satellites royaux (1), les biens du clergé seraient-ils rentrés dans les mains de la nation, et la réforme des abus de ce corps gangrené aurait-elle eu lieu ?

L'opinion publique était trop soulevée contre les ordres privilégiés ; l'impulsion est donnée ; le législateur ira donc jusqu'au bout ; il achèvera de démolir la forteresse gothique de la féodalité ; mais n'attendez rien de plus et ne vous flattez pas de voir élever sur ses ruines le temple de la liberté (2).

Ces hommes, qui ont décrété la déclaration des droits du citoyen, sont les mêmes qui s'efforçaient de dissoudre l'Assemblée avant le 14 juillet 1789, les mêmes qui depuis le 22 octobre n'ont cessé de miner les fondements du frêle édifice de la constitution.

Insolents et superbes, tant qu'ils vous croyaient écrasés pour toujours, ils ne voulaient point entendre parler de vous relever, de vous affranchir.

Vous ont-ils vu en arme ? Aussi bas qu'ils étaient arrogants, ils ont été au-devant de vous, ils ont brisé vos chaînes ; ils ont renoncé d'eux-mêmes aux privilèges barbares qu'ils défendaient avec fureur quelques jours auparavant, et ils ont pris l'engagement de travailler à établir le règne de la liberté et de la justice.

Mais a peine eurent-ils assuré leur inviolabilité, qu'ils oublièrent leurs serments, qu'ils violèrent eux-mêmes les droits de l'homme et du citoyen. A peine la loi martiale fut-elle promulguée, que, tapis derrière ce rempart, ils n'ont cessé de travailler à vous faire perdre le fruit de vos victoires, à vous enlever vos avantages et à rendre au monarque le pouvoir absolu.

Pour s'être pliés aux circonstances, ils n'en sont pas moins à craindre; leur cœur n'a point changé, il est plein de fiel. En dépit de leur nouveau serment, n'attendez d'eux que lois captieuses, que règlements funestes ; ils vous parlent des soins de leur zèle, ils vous prêchent la soumission ; mais ils ne veulent que vous endormir ; ils ont ceint sur vos fronts le bandeau du respect superstitieux, ils vous remettront aux fers, à moins que, honteux de votre sotte crédulité, vous ne vous éleviez contre eux avec fureur. Vous élever contre eux ? Ah ! vous êtes trop simples, trop lâches ; restez du moins immobiles et laissez faire au petit peuple. Lui seul les fera rentrer dans le devoir. Au premier signe d'une insurrection générale, ils reprendront avec empressement les sentiers délaissés de la justice, et quelques exécutions militaires, faites de temps en temps à la porte du Sénat, les garantiront pour toujours de la contagion de la cour.

Il n'est pas un homme de sens qui ne convienne, que c'est là le moyen le plus efficace de remettre les choses sur un bon pied, d'établir et d'affermir pour toujours la liberté publique. Mais, disent les patriotes pusillanimes, l'Assemblée nationale, toute corrompue qu'elle puisse être, n'est-elle pas notre palladium, notre bouclier, et que deviendrions-nous, si elle était dissoute ? lls auraient eu raison, il y a treize mois, lorsque le prince était un despote terrible, qu'il avait trois cent mille satellites à ses ordres, que la nation était sous le joug, et que la capitale, environnée de cinquante mille assassins, était menacée de scènes d'horreurs el de carnage. Mais aujourd'hui, que le sceptre du despote est brisé, que les soldats des troupes de ligne sont presque tous pour la patrie, et que la nation entière a les armes à la main, qu'avons-nous à craindre, à déployer de l'énergie, à manifester la ferme résolution de ne vouloir être (3)), ni asservis, ni leurrés par nos mandataires ? Si, lors du décret sur le veto suspensif, Riquetti l'aîné qui le fit passer, avait été honteusement chassé du sénat national, ce seul acte de justice nous aurait épargné les funestes décrets de la loi martiale, de l'indépendance de nos représentants, du marc d'argent, de la contribution directe pour être électeur ou éligible, de la conservation de la ferme, des impôts désastreux de l'ancien régime, des tribunaux d'exception, de l'érection du Châtelet en tribunal d'État, des pensions énormes prodigués aux frères du roi, du douaire exorbitant accordé à sa femme, du plan oppressif de municipalité, du droit de la paix el de la guerre, du serment fédératif et d'une multitude d'autres que l'on verra éclore sur l'organisation du pouvoir judiciaire, de l'armée de ligne et des gardes nationaux.

Un seul acte de rigueur (4) déployé dès le premier pas, nous aurait dispensés d'y recourir jamais. Osons donc nous montrer et tous nos ennemis seront à nos pieds ; ils ne sauraient nous opposer la force, la fourberie est leur seule ressource. Nous n'avons donc rien à craindre que de nous-mêmes, de notre ignorance, de notre crédulité, de notre aveugle confiance, de notre respect superstitieux. Serons-nous donc éternellement de vieux enfants ? Quand viendra le temps où pour juger les hommes, nous commencerons par les dépouiller de tout accessoire imposant ? où le caractère de représentant de la nation ne garantira pas des suites du mépris les traîtres qui eu sont revêtus ? où l'appareil de la puissance laissera voir à nu le lâche qu'il environne ? et où l'éclat du diadème n'empêchera pas de voir le manant qui le porte ? Quand viendra le temps où nos hommages seront réservés aux talents, et nos respects à la vertu ?

 

 

(1) Les gardes du corps.

 

(2) Assurément, les ordres naguère privilégiés ne se relèveront point; mais avec les prérogatives conservées à la couronne, le prince n'en sera guère moins puissant; et s'il avait de la finesse et du courage, il le deviendrait plus que jamais; quelle barrière pourrait encore l'arrêter? Au surplus, les partisans de l'ancien régime s'agitent pour trouver leur place dans le nouveau; les intrigants pourchassent les emplois; les revenus publics seront longtemps la proie des publicains, et le temple de la justice sera toujours le repaire des suppôts de la chicane. (Note de Marat)

 

(3) C'est la disposition qu'ont montrée un très-grand nombre de députés au pacte fédératif. Nous pourrons être trompés, disaient-ils hautement, mais si nous nous en apercevons, que le ciel ait pitié d'eux. (Note de Marat)

 

(4) Si j'étais tribun du peuple, et soutenu de quelques milliers d'hommes déterminés, je réponds que sous six semaines la constitution serait parfaite, que la machine politique, bien organisée, marcherait au mieux, qu'aucun, fripon public n'oserait essayer de là déranger, que la nation serait libre et heureuse, qu'en moins d'une année elle serait florissante et redoutable, et qu'elle le serait tant que je vivrais. Pour cela je n'aurais pas besoin d'agir ; il suffirait de mon dévouement connu pour la patrie, de mon respect pour la justice, de mon amour pour la liberté. Cela m'a fait penser cent fois à la petitesse du sieur Motier; avec l'art qu'il a de capter les soldats de l'armée parisienne, s'il avait quelque élévation dans le cœur, il aurait pu effacer Aristide et Trajan; il n'avait qu'à se montrer l'ami véritable de la liberté. Mais il n'est point fait pour la gloire, il ne veut que les faveurs de la cour. Âme de boue, tu peux séduire l'aveugle multitude, mais tu n'en imposas jamais à l'ami du peuple; Il y a longtemps qu'il t'a jugé. (Note de Marat)

 

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Source :

 http://books.google.fr/books?id=LP5nAAAAMAAJ&printsec=frontcover&dq=jean+paul+marat&hl=fr&ei=PhHCTo2fLefjiALv4PjrCw&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=3&ved=0CDgQ6AEwAjgU#v=onepage&q&f=false

          

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