PLAIDOYER POUR LES NULS (8)

Publié le par N.L. Taram

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PLAIDOYER POUR LES NULS (8)

  

Suite de notre feuilleton « Plaidoyer pour les nuls » de Jean-Paul Barral.

Aujourd’hui, nous allons apprendre à parler et à écrire, ensuite nous serons notés. A vos plumes, vous allez avoir quelques mauvaises surprises dans vos notes…

 

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Le défi de la langue.

 

S’il est un domaine déterminant pour le devenir de l’enfant, de l’élève, et du citoyen, c’est bien la maîtrise de la langue. Outil de base de la transmission des savoirs, de la communication, de la compréhension de monde, son acquisition est l’objectif premier de l’enseignement. Sa maîtrise lacunaire ou aléatoire constitue la cause majeure des échecs sociaux, des carences dans l’employabilité que signalait le représentant du ministère de l’emploi lors de la réunion au CESC sur le projet de nouvelle charte de l’Education.

 

Or les tests d’évaluation de CE2 et de 6ème ont montré en Polynésie une grave carence en français par rapport au niveau national. L’apprentissage de la langue (du Français et du Reo Maohi) est donc le défi majeur en Polynésie dans le domaine de l’enseignement.

 

« L’école d’aujourd’hui doit former des individus capables de s’adapter à une réalité culturelle et sociale polymorphe, peu prévisible dans ses mutations tout en ne transigeant pas avec leurs valeurs et leurs convictions.

 

 

Une telle perspective impose qu’à l’entrée au collège , tous les élèves disposent d’une gamme suffisamment étendue de moyens intellectuels et linguistiques et qu’ils sachent en user efficacement…

 

Flexibilité, adaptabilité, pertinence, autonomie, conquête et construction du sens  sont, ou devraient être, les maîtres mots de l’école d’aujourd’hui.

 

L’école a ainsi la tâche ingrate de conduire à un usage lucide et pertinent de la pensée, ceux-là même dont sont programmées par ailleurs la paresse et la frilosité intellectuelles.

 

Si l’on ne peut demander à l’école de transformer directement le monde, on ne peut se résigner à ce qu’elle en soit le reflet fidèle. Elle doit essayer, dans la limite de ses contraintes et dans la mesure de ses moyens, d’amener les enfants à savoir donner sens culturel et moral au désordre et au tumulte de ce monde et à contribuer ainsi à une orientation moins aléatoire de son évolution.

 

L’école constitue aujourd’hui pour beaucoup d’enfants la seule instance de résistance susceptible de leur apprendre à conquérir et à offrir du sens par l’usage maîtrisé de la langue : avant, l’école était le lieu où l’on apprenait à lire et à écrire, elle est aujourd’hui, pour bien des enfants le lieu où l’on vient apprendre ce que penser veut dire »(1)

 

Les tests nationaux passés en Polynésie font apparaître un déficit important de la maîtrise du sens tant en Français qu’en mathématiques. Or « La langue est faite pour l’exégèse et non pour le constat et la désignation…. » La cause principale de l’illettrisme réside dans les apprentissages mécaniques des éléments de connaissance privés de sens.

 

 

L’école a ainsi la tâche ingrate de conduire à un usage lucide et pertinent de la pensée, ceux-là même dont sont programmées par ailleurs la paresse et la frilosité intellectuelles.(2)

 

Ainsi l’apprentissage du langage et de l’écriture constitue bien le socle de tous les apprentissages. Il conditionne l’ensemble du cursus scolaire de nos enfants et de leur intégration sociale et professionnelle. La recherche du sens dans tous les apprentissages participe de la lutte contre l’illettrisme. Donner à tous les élèves ces outils de base constitue l’engagement cardinal de notre système scolaire. A chaque niveau de classe, à chaque pallier, il convient donc de s’assurer que tous les élèves disposent des mêmes outils pour éviter un système scolaire à deux vitesses tel que nous le connaissons aujourd’hui, ouvert et promotionnel pour les « bons élèves », pénalisant et excluant pour « les nuls ».

 

Un effort important devrait être consacré aux phénomènes d’illettrisme, à leurs mesures aux différents paliers de la scolarité et à la mise en place des moyens pour l’éradiquer.

 

On veillera également à l’enrichissement du capital lexical en Français et en Reo Maohi, outil indispensable au développement de la pensée. Là aussi des mesures seront effectuées notamment à l’entrée en 6ème et en seconde.

 

En Polynésie, se rajoute à cette nécessité, celle du bilinguisme pour une majorité d’enfants polynésianophones issus de la culture et vivant dans un bain de langage Maohi. Cette affaire est d’importance car elle touche à l’identité de nos enfants sans laquelle la construction de leur personnalité se trouverait compromise. Développer les compétences linguistiques de nos élèves en reo Maohi est donc un impératif, tant sur le plan de la structuration intellectuelle que sur celui de la structuration de leur personnalité et de leurs compétences à affronter les apprentissages.

 

Ainsi, la mise en place des concours de Orero dans les écoles a redonné aux enfants et aux parents la fierté de leur identité. Toutefois, cette mesure qui met en valeur certains élèves très performants, pourrait apparaître comme une démarche alibi si elle n’était pas accompagnée au sein de tous les établissements scolaires d’un vrai projet d’expression en reo Maohi qui concerne toutes les classes et tous les élèves. Des activités d’écriture ou d’expression orale intégrées à un programme scolaire renforcé en reo Maohi seront nécessaires pour redonner toute sa place à la langue Polynésienne dans le système scolaire du Pays.

 

 

Cela suppose également que les enseignants soient formés de manière volontariste à l’usage des langues Polynésiennes et que les parents soient eux-mêmes convaincus de l’importance de l’usage de leur langue pour armer linguistiquement leurs enfants dans les apprentissages notamment ceux du Français…. Et qu’ils soient acteurs de cette démarche dans la famille. « On ne peut pas apprendre une langue étrangère sans être parfaitement à l'aise dans sa langue maternelle ». (3)

 

Le défi de l’évaluation et de la notation

 

Nous vivons depuis trente ans sur un mythe : la démocratisation de l’Education consisterait à maintenir le plus longtemps possible le plus d’élèves possible dans le système scolaire. Ce sont donc trouvées confondues la longévité scolaire avec l’efficacité et la qualité des enseignements. Sur la base de cette définition erronée, on a mis en place un fonctionnement pervers qui a à priori amené à élever le taux de succès  à des examens peu à peu dévalués et à afficher ainsi une façade démocratiquement présentable. On a donc sans cesse différé les échéances d’une évaluation honnête des savoirs fondamentaux renvoyant la confrontation à un échec inéluctable aux premières années d’université.

 

Contre ces faux semblants, nous devons affirmer avec force que la démocratisation ne se décrète pas, elle ne relève ni du maquillage habile d’un système à bout de souffle, ni de l’octroi de petits avantages sans cesse renégociés. La démocratisation de l’école doit se construire avec courage, ambition et exigence en coopération avec les familles. (4)

 

Ce qui est valable dans le système scolaire Français l’est à fortiori dans notre système scolaire Polynésien, pris comme sous produit du premier. Quelques exemples connus illustrent cette réalité dans notre Pays.

 

Les niveaux de compétence testés chaque année par les évaluations nationales CE2 et 6ème indiquent année après année les écarts importants de compétences entre les standards moyens et les résultats atteints par de très nombreux élèves Polynésiens. Les résultats de ces écarts conduisent de nombreux élèves en situation d’échec à l’entrée en 6ème. Cet échec s’amplifie au fur et à mesure que les années passent, pour aboutir au niveau de la classe de 3ème à la grande farce de l’examen du Diplôme National du Brevet (DNB).

 

Chaque année, comme pour le Baccalauréat est mise en scène la cérémonie initiatique du DNB : Collèges réquisitionnés, cours suspendus, personnels mobilisés pour la surveillance, la correction, les délibérations et les « ajustements ». Avec à la clé la sacro sainte décision ministérielle tant attendue pour le « rattrapage ». En effet, il apparaît à l’institution politiquement inconfortable d’admettre au DNB les élèves ayant obtenu uniquement la moyenne. Ainsi, d’autorité, le ministre décide d’admettre des élèves au dessous du seuil de la moyenne pour que, d’une année sur l’autre, le système se donne lui-même l’impression d’avoir progressé.

 

Cela ne change rien à la réalité des compétences des élèves, Cela permet simplement d’afficher des résultats en progrès constants d’une année sur l’autre. Le système scolaire organise lui-même sa propre promotion, déconnectée de la réalité.

 

Ce refus de la réalité et d’une évaluation objective, se poursuit après la 3ème au Lycée. Le résultat étant un échec de 70% des étudiants à l’UFP en première année. Le propos d’Alain Bentolila trouve en Polynésie une illustration caricaturale correspondant à l’accumulation à tous les niveaux des carences d’une véritable évaluation et à l’absence d’une vraie démarche de prévention des échecs au sein du système scolaire.

 

Cette affaire d’évaluation est étroitement corrélée au dogme absolu de la notation. La fameuse échelle de 0 à 20.

 

« Dans une célèbre étude, les collègues de Piéron, Professeur au Collège de France , Henri Laugier, et Dagmar Weinberg confièrent à 3 professeurs de la faculté des sciences 37 copies dactylographiées et anonymes . Le premier professeur ne corrigea les copies qu’une fois. Le deuxième fut appelé à les recorriger dix mois après, et le troisième, plus de 3 ans plus tard.

 

Résultat, dans 30 cas sur 37 les notes changèrent radicalement avec un écart plus haut ou plus bas - s’élevant jusqu’à 10 points. Pire, ces variations auraient changé le destin des étudiants. La moitié des admis initiaux auraient été refusés après cette seconde correction et la moitié des refusés initiaux auraient été admis. »(5)

 

Le souci presque religieux de prendre pour référence la moyenne et d’aboutir à un classement, c'est-à-dire à la définition d’une situation relative et non d’une situation absolue… il résulte de cette religion de la moyenne nombre d’effets pervers qui jouent le plus souvent contre l’égalité et l’équité. (6)

 

Dans la plupart des Pays de l’OCDE et dans les pays disposant des meilleurs systèmes éducatifs, la notation de 0 à 20 a été remplacée depuis longtemps par des notations identifiant 5 niveaux en lettres de A à E ou en chiffres de 5 à 1, privilégiant une évaluation des compétences.

 

Le système de notation a également des effets dévastateurs sur la confiance en soi des élèves. Il renforce la crainte du contrôle, le stress de l’évaluation. Le Zéro apparaissant comme le stigmate de la nullité, le 20 comme un horizon hors de portée, utilisé très rarement par des enseignants en quête d’absolu.

 

« Le problème avec ce système, c’est qu’il requiert des notes faibles pour pouvoir fonctionner. Ce qu’André Antibi, professeur à l’université Paul Sabatier de Toulouse décrit comme une « constante macabre »

 

« Il m’est arrivé plusieurs fois d’éprouver un réel sentiment de malaise et d’angoisse à l’idée que les notes de mes contrôles pourraient être anormalement élevées. Je dois même faire une confidence : en cours de correction des copies d’examen, j’ai souvent éprouvé un certain plaisir malsain en présence d’une mauvaise copie pour une unique raison : grâce à cette copie, la moyenne des notes que je craignais trop élevée allait diminuer ; et j’espérais rencontrer d’autres copies du même type pour pouvoir être dans les normes. » (La constante macabre Nathan 2003)

 

Paradoxe, les plus sourcilleux défenseurs de la notation des élèves que sont les personnels enseignants sont également les plus rétifs à être eux-mêmes évalués et notés. Les inspections des enseignants sont entourées d’un cérémonial particulièrement imposant d’autant que cette cérémonie ne survient que tous les 4 ans voir pour certaines disciplines tous les 7 ou 8 ans.

 

La note obtenue à chaque inspection ne pouvant qu’être bonifiée par rapport à la précédente. La notation annuelle des professeurs du secondaire répond à la même logique, celle du vin de qualité qui se bonifie avec le temps. Elle est rigoureusement encadrée par des circulaires ministérielles qui fixent des « fourchettes » au delà desquelles le chef d’établissement ne peut s’aventurer qu’avec d’infinies précautions. Tout dépassement de la fourchette devant être argumenté par un vrai mémoire et toute baisse de la note justifiée par un mémoire encore plus conséquent. Le simple maintien d’une note nécessite de la part du chef d’établissement de produire également un mémoire de justification en cas de contestation.   

 

(1) Alain Bentolila  « Urgence Ecole » Août 2007 p10

(2) Alain Bentolila : « Urgence Ecole » Août 2007 p 19

(3) Léopold Sedar Senghor Discours au 8ème sommet de la Francophonie - Mai 1989

(4) Alain Bentolila : « Urgence Ecole » Août 2007 p 22

(5) Peter Gumbel « On achève bien les élèves »

(6) Inspection Générale de l’Education Nationale

Les acquis des élèves pierre de touche de la valeur de l’école ? Rapport 2005

Publié dans Société

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